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Full text of "Mémoires de l'Académie des sciences, lettres et arts d'Arras"

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MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE D’ARRAS 


L'Académie laisse à chacun des auteurs des travaux 
insérés dans les volumes de ses Mémoires, la responsabilité de ses opinions, 


tant pour le fond que pour la forme. 


Ve —— 


MÉMOIRES 


DE 


 L'ACADEMIE 


DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS 
D'ARRAS. 


EIBLOTRSQUE 6 J 
Les Fortaines 
JC - CHANTILLY 


11° SÉRIE. — TOME XIX. 


ARRAS 


Imprimerie RoHarb-CouRTIN, place du Wetz-d’Amain. n° 7. 


œm» 


M. D. CCC. LXXXVIII 


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Séance publique du 26 Aoùût 1887. 


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DISCOURS D'OUVERTURE 


PAR 
M. H. de Mallortie 


Président. 


MESSIEURS, 


Se n ouvrant cette séance, je ne puis me défendre d’un 
À rofond sentiment de tristesse, ou plutôt d’une 
douloureuse émotion. Au jour des solennités les plus 
joyeuses, le chef de famille remarque autour de lui les 
places qui sont vides ; il se nomme en secret les êtres 
chers qui manquent el dont la présence eût achevé la 
fête. Hélas ! quelle est la fête ici-bas où il n'y ait pas 
d’absent? Quand Œdipe, aveugle et vieilli, se présenta 
au seuil du temple, à Colone, pour apaiser la destinée, il 
portait dans sa main gauche un rameau funéraire, et 
dans sa main droite une branche d’olivier. Voilà l'homme 
dans ses plus beaux jours. Aujourd’hui, Messieurs, nous 
portons le rameau funéraire, nous ne prendrons la bran- 
che d’olivier que le jour où l’Académie recevra, en séance 
solennelle, ses Membres nouvellement élus dont elle 
attend, non sans impatience, de douces consolations dans 
son triple deuil. 

Car, Messieurs, depuis notre dernière Séance publique, 


U:— 


Ja mort s’est montrée impitoyable pour notre Société. Elle 
nous à ravi d'abord l’aimable, l'excellent et vénéré 
M. le chanoine Robitaille qui, lui du moins, s’en est 
retourné à Dieu pleiñ de jours, plein de vertus et de 
bonnes œuvres. 

Un coup aussi rapide et terrible que la foudre a frappé 
notre brave et bien cher ami, M. de Linas; il l’a frappé à 
sa table de travail, la plume à la main, en train d'’éclaircir 
quelque obscurité archéologique ou de résoudre un de 
ces problèmes d’érudition subtile et parfois hardie, qui 
ont été l'occupation, le tourment et le charme de sa vie. 

Vous cherchez vainement, à sa place accoutumée, 
notre laborieux, notre infatigable Secrétaire-Général, 
M. le chanoine Van Drival qui, pendant vingt-six ans, a 
été l’âme de nos séances publiques, où il vous donnait, 
en quelque sorte, comme il aimait à le dire, une 
photographie exacte et fidèle de votre vie intérieure et 
de vos travaux. 

Nos chers et regrettés confrères, Messieurs, avaient 
toujours vécu avec la pensée des choses éternelles ; 
l'esprit et le cœur tournés vers l'infini, la mort, quelque 
rapide qu'elle fût, ne pouvait les surprendre ; ils l’atten- 
daient depuis longtemps avec la sérénité du chrétien 
pour qui l’avenir n’a point d'effroi, parce que le passé 
ne laisse point de remords. 

Votre Président, Messieurs, a eu le triste privilège, 
disons mieux, le pénible devoir de leur adresser en votre 
nom les adieux suprêmes ; il s’est fait l'interprète, bien 
faible assurément, de votre douleur et de vos regrets. 
Heureusement, vos sentiments ont suppléé à son in- 
suffisance ; et d’ailleurs, vos souvenirs, pour être vifs 
et profonds, n’ont pas besoin de nos discours. 


a — 


Combien on est heureux d’espérer que ces nobles 
esprits ne quittent nos horizons étroits que pour embrasser 
des horizons plus larges et plus purs, où brille devant 
eux, sans voile et sans nuages, la vérité si longlemps et 
si ardemment poursuivie au milieu des misères de la 
vie ! Combien aussi il est doux de croire que ce modeste 
et dernier hommage rendu à leur mémoire, ne s’arrêtant 
pas sur cette terre, monte vers des régions plus fortunées 
où il est reçu par des âmes immortelles et dignes de leur 
immortalité | 


RAPPORT 


sur les 


TRAVAUX DE L'ANNÉE 


par M. Paul Lecesne 


Secrétaire-Adjoint. 


MESSIEURS, 


e 20 août 1868, votre Secrétaire-Adjoint, chargé, par 
Lier du décès du regretté M. Parenty, de lire le 
Rapport annuel, vous disait: « Une pensée se présente à 
» moi, et, sans doute, elle est aussi la vôtre, au moment 
où je me prépare à vous lire le compte-rendu de vos 
travaux de l’année; ce n'est pas moi qui devais prendre 
» la parole dans cette circonstance solennelle, c’était 
» celui que la mort impitoyable a récemment enlevé à 
» ses amis nombreux, à ses collègues, à toute une 
grande administration qui le regrette amèrement, à 
tous ceux à qui sa bienveillance était connue, et à qui 
ne l'était-elle pas ? » 

Ces lignes semblent vraiment avoir été écrites pour 
le temps présent. Elles s’y appliquent exactement, 
surtout à deux points de vue. Aujourd’hui, en effet, 
votre Secrétaire-Adjoint, en raison de la mort de votre 


Ÿÿ 


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_ 11 — 


Secrétaire-Général, est soumis à l’obligation de rendre 
compte de vos travaux, et, de plus, il n’a, pour être 
l'interprète de vos sentiments unanimes, qu’à répéter 
les paroles de sympathie et de regrets adressées à son 
prédécesseur par le Secrétaire-Adjoint de 1868. 

Ce Secrétaire-Adjoint, Messieurs, c'était votre éminent 
confrère, M. le chanoine Van Drival, devenu bientôt 
votre Secrétaire-Général. [l commençait alors la série de 
ces comptes-rendus qui figurent et figureront toujours 
avec honneur dans la collection de vos Mémoires. Erudit 
autant que savant, il avait le talent de distinguer, dans 
un ouvrage, un travail, un mémoire, une brochure, une | 
conférence ou même une conversation, et de saisir, pour 
ainsi dire, au passage la note dominante, l’idée principale, 
la maîtresse pièce, si l’on peut s'exprimer ainsi, puis, 
avec sa grande faculté d’assimilation et sa remarquable 
facilité d'écrire, il la mettait en pleine lumière, trouvant 
constamment le sens précis et peignant souvent en quel- 
ques mots l’œuvre et l’homme; vous l’avez entendu 
chaque année passer la revue de vos travaux, et, chaque 
année, il a su, par des aperçus nouveaux, des anecdotes 
intéressantes. des appréciations imprévues, dissimuler ce 
qu'avait de fastidieux le défilé des titres d'ouvrages et des 
noms d'auteurs. Et cependant il ne se rendait pas justice, 
puisqu'il vous disait l'année dernière, « que, pour son 
» compte, il en était à sou dix-huitième rapport, et que 
» tout ceci devenait terriblement monotone, que pourtant 
il faisait un simple compte-rendu, qu'il lui fallait donc 
» se résigner à cette monotonie et recommencer encore 
» son annuelle nomenclature. » 

Ces paroles sont, comme les précédentes. appropriées 
à la situation actuelle. Si les difficultés faisaient encore 


LA 


# 


=, 19 — 


hésiter notre confrère qui les avait tant de fois vaincues 
heureusement, comb'en ne doivent-elles pas effrayer 
celui qui, pour la première fois, tente de les surmonter? 
IF invoquera de même, pour solliciter votre indulgence. 
un des rapports de votre regretté Secrétaire-Général. Il 
vous rappelait, en 1885, que les travaux et les travailleurs 
ne mouraient pas à l’Académie : 

.…. Uno avulso non deficit alter 

Aureus.. . 

Permettez-moi de m’'emparer de cette citation et de 
faire valoir pour mon excuse que le compte-rendu ne 
meurt jamais, qu'il est de rigueur et qu'il ne faut 
donc pas trop en vouloir au rédacteur s’il est très loin 
d'approcher de l’épithète de Virgile. 


% 
* *+ 


L'Académie d'Arras s’honore, Messieurs, de porter 
le titre d'Académie des Sciences, Lettres et Arts; cette 
année, comme les autres, elle a tenu à justifier sa 
dénomination. La chimie agricole et industrielle, l'hy- 
giène, la médecine, la poésie, la littérature, la philologie, 
l'archéologie et la peinture ont fait l’objet de lectures, 
études, communications et discussions nombreuses et 
variées dont l'étendue de ce rapport ne permet de men- 
tionner que les plus importantes. 

Depuis longtemps l’un de nos confrères, M. Pagnoul, 
s'est acquis une incontestable notoriété par ses recherches 
sur la chimie agricole. Il a déterminé, au moyen de ses 
analyses scrupuleuses, la composition des terrains qui 
sont affectés à la culture; il a étudié, avec une infatigable 
persévérance, les productions qui convenaient à chacun 
d'eux, et, après des expériences répétées, il a indiqué les 


sn 


engrais qui leur étaient nécessaires. Ses ‘beaux travaux 
ont reçu dernièrement une récompense méritée. La So- 
ciété des Agriculteurs de France leur a décerné une mé- 
daille d’or et l'Académie des Sciences leur a accordé sa 
haute approbation. 

M. Pagnoul a bien voulu nous faire plusieurs commu- 
nications. Une première fois il nous a parlé des gisements 
de phosphates récemment découverts à Orville. Il a constaté 
que ces sables contenaient jusqu'à 30 °/, d'acide phospho- 
rique et que leur richesse avait fait monter, en peu de 
temps, le prix de quelques hectares à 100,000 francs et 
le total des ventes à plus de 3 millions ; il a ensuite 
discuté les différentes hypothèses proposées sur leur 
origine, qu'on peut expliquer, soit par l'existence d'un 
calcaire phosphaté, soit par la présence d’un phosphate 
en dissolution, soit par une formation analogue à celle 
des guanos. 

Une autre fois, M. Pagnoul a exposé les résultats d2 
ses analyses sur les Eaux d'Arras et de Douai; il a 
comparé, pour ces deux villes, la composition des eaux 
qui sont tirées du sol à celle des eaux qui sont distribuées 
par les bornes-fontaines et fournies par des sources 
captées au dehors ; il a trouvé que les premières présen- 
taient une grande infériorité en raison de la proportion 
relativement élevée des matières minérales et organiques, 
chlore et azote, qu’elles contenaient. Il en a conclu qu’il 
y avait de grands avantages, au point de vue hygiénique, 
à ne se servir, pour les usages domestiques, que d’une 
eau prise assez loin des grands centres de populalion, 
mais que ces avantages ne sont réels qu à la condition 
de se débarrasser de celte eau quand elle est souillée. 

Enfin, dans une dernière lecture, il a rappelé la 


_— 44 — 


situation de l'Industrie sucrière et résumé ce qu’il a appelé 
les détails de la partie agricole de cette industrie. Plusieurs 
chapitres de celte importante étude vous ont retracé les 
expériences de la Station agronomique du Pas-de-Calais 
sur la valeur des engrais chimiques, leurs effets sur la 
production du sucre et sur l'élat du sol soumis à ce 
procédé, l’exploitation des champs réservés, la compa- 
raison des betteraves selon que l’on emploie les engrais 
azotés ou sans azote, la plantation à petite distance ou à 
grands espaces, le choix de l’engrais, l'abus du fumier, 
l'absorption par la betterave du fumier de potasse et de 
soude, le rôle de l'acide phosphorique, de la lumière 
solaire, etc. Ce travail n'est rien moins qu'un lraité 
complet de la culture de la betterave. 

C'est aussi l'Industrie sucrière, son développement, sun 
élat ancien, sa situation actuelle, ses crises et ses besoins 
qui a été étudiée par M. Leloup, dont le nom fait autorité 
dans toutes ces questions qui sont vitales pour notre 
département. 

Une polémique violente qui a éclaté récemment dans 
la science et la presse française et étrangère a fourni à 
M. Trannoy l’occasion d’une intéressante communication 
sur la Rage et le traitement appliqué par M. Pasteur à 
cetle terrible maladie. Notre confrère a décrit, avec sa 
longue expérience, les caractères distinctifs de l’affeciion 
et expliqué les méthodes de M. Pasteur; ensuite il a 
conclu que la méthode primitive ne présente aucun 
danger, puisqu'elle n'amène qu'un peu plus d’un pour 
cent de décès chez les individus mordus, tandis que 
normalement la mortalité est d’un sixième ; il a déclaré 
que cette méthode pouvait être utilisée après les moyens 
ordinaires, mais quant à la méthode intensive, il a pensé 


de 


qu’elle devait être abandonnée. En terminant, M. Trannoy 
a dit que M. Pasteur est l’une de nos gloires scientifiques, 
que les industries séricicole et vinicole, les cultivateurs 
et les éleveurs de France et du monde entier ont mis à 
profit ses admirables découvertes, qu'il a voulu soustraire 
l'espèce humaine à la contagion de la rage, et que, quoi 
qu'il advienne, il a droit à l'estime et à la reconnaissance 
publiques et que l’on doit déplorer les attaques injustes 
dirigées contre lui. 

Enfin il ne faut pas oublier non plus les judicieuses 
observations faites par MM. Gossart, Trannin et d'autres 
de nos confrères lors des communications relatives aux 
sciences. 

La séance de rentrée du 1°" octobre a été, pour l’Aca- 
démie, une bonne fortune littéraire. Un de ses membres 
honoraires, dont la science profonde a fait faire de si 
grands progrès à l'étude des langues indiennes, et qui 
vient d'obtenir une précieuse distinction, M. Bergaigne, 
membre de l'Institut, lui a donné la primeur de son 
travail sur l’Ordonnance des hymnes dans le Rig-Véda, le 
plus ancien des recueils sacrés de l'Inde. S'appuyant sur 
ces points déjà connus que, dans les différents livres de 
ce recueil les hymnes sont d’abord groupés par divinité, 
puis rangés à l'intérieur de chaque série divine d’après 
le nombre des vers, en gradation descendante ; notre 
éminent confrère a reconnu trois autres principes de 
classcinent : 1° que les hymnes du même nombre de 
vers, à l'intérieur des séries divines, se succèdent dans 
l'ordre des mètres, le mètre le plus long précédant le 
plus court; ?° que les séries divines de chaque livre 
sont rangées d’après le nombre des hymnes qu'elles 
renferment, en gradation descendante ; 3° que les livres 


= 10: 


sont rangés eux-mêmes d’après le nombre lotal des 
hymnes, mais en gradation ascendante. 

Le travail de M. Bergaigne a été considéré, lors de son 
apparition, comme une découverte. A cette lecture, notre 
érudit compatriote a bien voulu ajouter une conférence 
brillante et étendue où il a étudié l'Inde, ses populations, 
ses religions, ses langues, ses lois, ses mœurs, son his- 
toire, sa chronologie, sa littérature et son art. | 

Notre Président, déférant à la demande unanime de 
ses confrères, a relu en séance les discours qu'il avait 
prononcés sur les tombes de MM. Robilaille, de Linas 
et Van Drival. Ces trois morceaux d’éloquence, qui se 
distinguent par une rare perfection du style, une exquise 
sensibilité du cœur et une superbe élévation de la pensée, 
ont profondément ému l’Académie comme ils l'avaient 
fait pour ceux qui avaient assisté aux funérailles. M. de 
Mallortie nous a aussi communiqué une dissertation 
charmante, qu’il a beaucoup trop modestement intitulée: 
Un devoir de vieil écolier sur l'emploi des discours dans 
les historiens grecs et latins. À ses yeux, la méthode 
historique des anciens élait dangereuse aux mains 
d’imitateurs maladroits (la suite ne l'a que trop prouvé), 
et il y a un idéal supérieur à ce mélange pourtant 
admirable de réalité et d'artifice, c'est la vérité toute 
pure, la vérité du fond et celle de la forme, à la condition 
qu’une main habile la mette en œuvre. La vérité toute 
pure du fond en même temps que la pureté de la forme, 
et de plus la sûreté de l’érudition avec la finesse des 
appréciations, c’est l'exemple que nous a donné M. de 
Mallortie dans sa conférence, où il a fait revivre les 
Elections municipales de Pompei el que vous allez 


entendre. 


= 


M. Deramecourt a continué à nous lire des extraits de 
son /listoire du diocèse d'Arras sous la Révolution, œuvre 
magistrale, écrite d'après les documents mêmes. 

La période qu'il a traitée est celle du Consulat et de 
l'Empire. L'entrée en fonctions des nouveaux corps 
constitués par la loi de pluviôse, le Concordat, la restau- 
ralion du culte catholique. la composition du nouveau 
clergé, les formalilés du serment et l’intronisation des 
nouveaux curés y forment autant de chapitres intéres- 
sants. On peut particulièrement signaler les pages qui 
racontent les relations de M. le préfet Poitevin-\'aissemy 
avec Mgr l’évêque de la Tour d'Auvergne. Elles furent 
fréquentes et délicates, surtout quand elles eurent pour 
objet la prise de possession du siège épiscopal d'Arras et 
l’organisation diocésaine. [es sources qu’a consultées 
M. Deramecourt, fidèle à sa méthode de rigoureuse 
exactitude, sont les rapports administratifs du Préfet et 
les lettres de l'Evêque. Il en résulte que le Préfet était 
très favorable à l’ancien clergé constitutionnel et que 
l'Evêque déplovait une activité peu commune pour rem- 
plir les difficiles devoirs de sa charge ; enfin, qu'alors 
comme toujours, les questions de personnes étaient 
celles qui divisaient le plus. 

M Deramecourt n’a pas non plus oublié de s'occuper 
des temps antérieurs, ainsi qu'en témoigne sa nole sur 
les Tombes d'Azincourt et sur les Manuscrits «de cette 
bataille conservés dans la famille de Tramecourt. 

Les représentations dramatiques et les exercices littéraires 
dans les collèges de l'Artois avant 1789, tel est le titre 
de plusieurs lectures de M. de Hauteclocque. L'auteur, 
poursuivant ses patientes recherches sur l'instruction 
publique dans le Pas-de-Calais, a retrouvé et tiré de 


ro — 


l'oubli les arguments ou exposés sommaires des tragé- 
dies, comédies, ballets joués aux distributions de prix et 
les discours composés à ces occasions; il a analysé les 
pièces représentées dans les collèges d'Arras. St-Omer, 
Béthune, Hesdin et Aire: il a cité les noms des auteurs 
qui appartenaient, en général, à la Compagnie de Jésus, 
et ceux des acteurs qui faisaient partie des premières 
familles du pays, et il a donné des descriptions curieuses 
des costumes et de la mise en scène. Le travail de M. de 
Hauteclocque abonde en anecdotes piquantes: l’une d’elles 
est déjà connue en substance, c’est le différend que les 
Pères du collège d'Arras eurent avec l'évêque Guy de 
Sève de Rochechouart, qui avait condamné leurs repré- 
sentations dramatiques; mais les récits antérieurs sont 
rectifiés et éclairés par quantité de documents presque 
inédits relatifs à ces démêlés, par exemple les mande- 
ments de l’évêque de Sève, l’appel des escoliers d'Arras 
au futur Concile, le Prédicant d'Arras, etc. Une autre 
anecdote était jusqu'ici inconnue et je vous demande la 
permission de rapporter ce trait de mœurs de nos ancé- 
tres. En 1709, un sieur Dassenoy, échevin d'Aire, avait 
un fils au collège des Jésuites de cette ville. Ce jeune 
homme devait remplir, dans une tragédie, un des prin- 
cipaux rôles. Son père, trouvant que les Directeurs du 
collège nel’avaient invité qu’à la dernière heure, défendit 
à son fils de jouer. De là grand émoi ; la représentation 
était exposée à manquer, quand le sieur Dassenoy finit 
par donner son consentement. Un des professeurs, mé- 
content de ce procédé, inséra, dans une pièce de vers lue 
sur le théâtre, quatre vers latins qui blämaient la 
conduite du sieur Dassenoy. Celui-ci, furieux, intenta 
aux Pères du collège un procès en diffamation qui dura 


19. = 


deux ans et qui fut porté d’abord devant l’échevinage 
d'Aire, puis en appel devant le bailliage : les deux juri- 
dictions ne furent pas favorables à cet échevin si cha- 
touilleux et le déboutèrent entièrement de sa demande. 

A l'occasion de la nouvelle dénomination de quartier 
Lévis donné à la caserne Héronval, M. de Cardevacque a 
In une biographie complète du marquis de Lévis. Il a 
retracé la glorieuse carrière de cet officier général qui, 
entré au service à quinze ans, fit les campagnes du Rhin 
et d'Italie, devint colonel et aide-de-camp général pen- 
dant la guerre de la succession d’Autriche, fut ensuite 
envoyé comme brigadier au Canada, où il fit partie de 
toutes les expéditions contre les Anglais et où, après la 
mort du marquis de Montcalm, il prit le commandement 
des troupes avec le grade de maréchal de camp, fut 
employé à son relour en France à l’armée du Rhin, et 
termina sa vie mililaire à la suite du traité de Paris en 
1763. À la mort du duc de Chaulnes, il fut promu au 
gouvernement de la province d'Artois, et fut aussi nommé 
gouverneur de la ville d'Arras en remplacement du 
comte de Chabot, en 1780. Il résidait à Arras, dans 
l’ancien refuge de l'abbaye d'Hénin-Liétard, aujourd’hui 
la caserne de gendarmerie, acheté et approprié pour son 
usage par les Etats de la province ; il y mourut d'une 
attaque d’apoplexie le 26 novembre 1787, et ces mêmes 
Etats, en souvenir de ses services, constituérent une dot 
à sa fille. 

Les noms de lieux du département forment toujours 
l'étude préférée de M. Ricouart. Cetle année, il s’est 
occupé spécialement des villages de l’arrondissement 
d'Arras. Il a fait justice d'interprétations erronnées et 
transmises d'âge en âge sans contrôle sérieux et a proposé 


des explications nouvelles, basées sur la composition des 
mots et sur l’analogie avec les noms des autres parties 
de la France. Par exemple, il a démontré que les Boiry 
venaient de Bariacum (enceinte de palissades) et de Borice 
(pâturage des bœufs) et non de Buricellum ; que Noreuil 
n’est pas la contraction de VNeuvireul, mais le diminutif 
de Noiry (Heu planté de novyers); que les Gouy ne doivent 
rien à Jovis et qu'ils ont pour thème Gaudiacum (lieu de 
réunion pour les fêtes, rendez-vous des tribus gauloises 
et des populations gallo romaines semblables aux Pardons 
dela Bretagne); que la Gohelle n'est pas, comme lerépêtent 
les dictionnaires, une forêt ou une plaine fertile, mais 
au contraire un terrain aride et improductf; que YMéricourt 
ne sort pas de #Medericurtes, mais de Hermericicurtes ; 
qu Oppy, attribué sans raison à Oppidum, a une origine 
tudesque comme Wepen (nid à loups): que Vimy n’a pas 
le sens de Via (route), mais vient de Vimen {osier}. Notre 
confrère ne s’en est pas tenu aux seules dénominations 
des localités, il a fait quelques excursions des plus heu- 
reuses dans le domaine de l’histoire. Ainsi, s’élevant 
contre la légèreté avec laquelle on accepte comme fa'ts 
historiques des récits imaginaires, il a démontré Îles 
impossibilités de la bataille que certains chroniqueurs 
prétendent avoir été livrée à 4cg. au pied du Hont St-Eloy, 
entre Charles-le-Chauve et Bauduin Bras-de-Fer, et il a 
émis l'avis que l'engagement eyl lieu à Hartebecque, dans 
la plaine qui longe la Lys jusqu’à Vive-St-Eloy, localité 
voisine que la ressemblance des noms a fait confondre 
avec le Mont-St-Eloy. 

Mentionnons aussi son ÂHistoire toute récente de la 
Prévoté d'Angicourt en Beauvoisis, qui ne le cède en rien 
à sa devauncière, celle des biens de l'Abbaye de Saint-Vaast 


_ 91 — 


dans la Hollande, la Belgique et les Flandres françaises. 

Enfin il a expliqué plusieurs locutions employées dans’ 
le patois picard et surtout dans la langue usuelle d’Arras. 
Parmi ces explications, une aussi ingénieuse qu'im- 
prévue, est celle qu'il a donnée du mot 4 !’Dalu dont 
vous poursuivent les gamins le 1° avril. Il existait, au 
moyen-âge, dans les basiliques de Rheims, de St-Bertin, 
d'Arras, etc.. des labyrinthes ou dédales qui avaient 
remplacé ceux des églises des premiers siècles, on les 
appelait faisiliérement maisons de Dalu ; d'autre part, le 
Dédalus était un amusement vulgaire analogue au jeu 
d'oie : de là le nom de Dédalus devenu populaire pour 
signifier les déceptions du joueur enfermé dans le laby- 
rinthe et les railleries qui accueillent sa déconvenue. 
Le cri À l'Dalu serait donc traditionnel et les enfants, 
sans en connaître le sens, envoient 4 l'Dalu, c'est-à-dire 
aux méandres de la maison de Dédalus ceux qu'ils ont 
mys!ifiés et qu'ils saluent de leurs clameurs moqueuses. 

Une santé loujours chancelante a tenu M. de Linas 
éloigné de l’Académie. Cepencant, aux mois de décembre 
et de janvier, il put assister à quelques réunions. Son 
activité élant parvenue à surmonter la maladie, il en 
profita pour lire plusieurs notes sur des ouvrages récem- 
ment publiés « Quand on n'a plus d'esprit soi-même, 
» disait-il, il faut bien emprunter l'esprit des autres. » 
Aucune parole n'étail plus erronnée, car ces communica- 
tions étaient toujours aussi savantes que substantielles. 
Lorsque nous l’entendions analyser les manuscrits de la 
bibliothèque de Bourges et spécialement ceux qui concernent 
l'Arlois, faire l'Histoire ‘'e la fabrication et de la propagation 
du papier en Asie et en Europe, décrire un bijou d’or en 
forme d'aigle, rehaussé de pierreries et datant des Hohens- 


— 99 — 


taufen, personne n'eûl pu croire qu'une catastrophe si 
prochaine devait le séparer de nous. Sa dernière pensée 
fut pour l'Académie, puisqu'il rédigeait pour elle une 
note sur la cathédrale de Brunswick au moment où il fut 
frappé, la plume à la main. 

M. le Gentil a fait sortir de leurs ruines l'antique 
Chopelle et l'Ermitage de Notre-Dame du Bois. Ce sanc- 
tuaire, jadis si célèbre, était situé au terroir d’Imercourt, 
paroisse de Saint-Laurent, à proximité de la ferme de 
Vaudrifontaine et de celle d’Hervaing ; il était le siège 
d’une confrérie, le but d’une foule de pélerinages et 
l'objet d’une dévotion particulière de la part de Messieurs 
de St-Vaast et de l’échevinage d'Arras: il fut supprimé 
en 173%, à la suite de l'assassinat de l’ermite chargé de 
le garder. Avec un soin scrupuleux, M. le Gentil a dressé 
l'inventaire de toutes les pièces concernant cette église : 
tableau du musée représentant la chapelle du XI[° siècle, 
démolie en 1640, plans et descriptions des chapelles 
successivement construites, procès-verbal du meurtre du 
dernier ermite, relations des fouilles, rien n’a échappé à 
ses investigations. 

Mais l’art possède toujours les prédilections de M. le 
Gentil, qui a ressuscité l'atelier d’une notabilité artistique 
de notre ville, Constant Dutilleux, et qui nous a montré 
cet atelier débutant dans une pelite maison (le la rue de 
la Paix, installé ensuite rues des Promenades et St-Jean- 
en-l'Estrée, et définitivement établi rue St-Aubert. Par- 
lant avec amour dé celui qui fut son ami, notre confrère 
a étudié, avec sa grande compétence, les différentes 
manières du peintre artésien. D'abord admiraleur de 
Rembrandt et de Ruysdaël, il rehercha les effets de clair 
obscur et de pittoresque, puis se rapprocha de Van Dyck 


93 — 


et de Claude Lorrain, et enfin rompit avec les traditions 
scolastiques pour ne plus s'inspirer désormais que de la 
nature. La transition s'était opérée sous l'influence et par 
les conseils des premiers maitres de l’école moderne 
française, Delacroix, Corot et Paul Huet; personne 
n'ignore qu ils étaient en relations étroites d'amitié avec 
notre compatriote. M le Gentil nous a fait vraiment 
assister à l'enseignement que Dutilleux donnait à ses 
élèves, dont la plupart portaient des noms connus dans 
les arts et dans les lettres. Cet enseignement peut se 
résumer en ces mots: « Ennemi du métier et surtout 
» des procédés, Dutilleux préconisait le sentiment qui, 
» seul, caractérise le vrai talent et que toute l’habileté 
» du monde ne saurait remplacer. » 

Enfin l'Académie ne s’est pas bornée à ses travaux 
intérieurs, elle a voulu être aussi au courant des ouvrages 
nouveaux. Cette préoccupation nous a valu nombre de 
comptes-rendus verbaux aussi sérieux qu'érudits. 

M. de Hauteclocque a analysé le remarquable livre de 
M. Jules-Marie Richard, membre honoraire de l’Académie. 
Ce volume, rédigé tout entier d’après les comptes existant 
aux Archives du département, retrace les détails de {a 
Maison de la comtesse Mahaut d'Artois, et a valu à son 
auteur les approbations et les distinctions les plus 
_flatteuses 

De même M. Lecesne vous a entretenus des articles 
publiés dans la Revue des Deux-Mondes par M. Larroumet 
sur Molière et sa troupe; 11 y a quelques jours, il lisait et 
commentait un autre article où M. Gaston Boissier 
appréciait l'Edit de Milan et les idées de tolérance de 
Constantin. 

M. de Mallortie, à propos d'un article de M. Bréal, 


— 9% 


dans îe Journal des Debats, vous a fait connaître une 
petite brochure de M. Darmstetter qui est intitulée la Vie 
des mots, et qui montre comment ils naissent, comment 
ils vivent entre eux et comment ils meurent. 

J'énonce seulement pour mémoire le résumé que j'ai 
donné du magnifique ouvrage de M. Fustel de Coulanges 
qui a reconstilué le domaine rural chez les Romains. 

Toutes les lectures, communications et comptes-rendus 
ont élé accompagnés et suivis de discussions et explica- 
tions, dont quelques-unes ont constitué des conférences 
véritables el complètes sur les questions traitées ainsi 
inopinément. [l est bien à regretter que leurs auteurs 
aient eu la modestie trop grande de ne pas vouloir les 
consigner par écrit, nous ne serions pas réduits à n’en 
conserver qu'une trace par trop fugitive dans notre 
mémoire souvent infidèle et dans nos procès-verbaux 
toujours incomplets. 

Je suis arrivé au terme de la tâche que votre rêclement 
impose à votre Secrélaire.Je ne conserve aucune illusion 
et je sais que je n ai su éviter ni la longueur ni la mono- 
{onie qui effrayaient mon érudit prédécesseur. Quant à 
la longueur, elle vient un peu de votre fait, mes chers 
Confrères; vous avez beaucoup travaillé et il ya beaucoup 
à dire si l'on ne veut passer sous silence aucun de 
vos travaux. Pour la monotoaie, la responsabililé en 
retombe tout entière sur le rédacteur, mais un premier 
début n'est jamais exempt d'inexpérience, et l’auteur 
fait appel à cette pensée pour excuser sa faute. 


RES HU ttes ARE UNE + 
0 à à 


RAPPORT 


sur le 


CONCOURS D'HISTOIRE 


par 
M. l’Abbé Deramecourt 


Membre résidant. 


MESSIEURS. 


SNÇOTe Académie accueille et favorise tous les travaux 
Ne l'esprit, d’où qu'ils viennent et quels qu'ils soient. 
Au-delà même des larges limites qu’elle trace dans le 
programme de ses concours. elle laisse encore la porte 
ouverte à tous les ouvrages personnels, indépendants, 
originaux, et ces fils, 


Qu'en son sein elle n’a point portés, 


ne sont pas les moins bien venus. 

Comme les consuls de l’ancienne Rome, elle ne se 
contente pas d'établir ses camps et de transporter ses 
propres légionnaires aux extrémités les plus opposées de 
l'empire des Lettres, des Sciences et des Arts, elle admet 
encore, avant le coucher du soleil, et même après, les al- 
liés, les étrangers, voire même les adversaires de la veille 


__ 96 — 


et du lendemain, à franchir son enceinte, à coucher sous 
ses tentes, à exposer sur sa place, et elle ne marchande 
à personne ni son bon accueil ni ses récompenses. 

Les Espagnols et les Français étaient loin d'en agir ainsi 
vers le milieu du XVII* siècle, à l’époque malheureuse 
où le Wémoire hors concours dont j'ai mission de vous 
parler m'oblige à vous transporter aujourd'hui. 

Ce Mémoire, qui raconte l’histoire de l’Artois de 1635 
à 1648, est surtout rempli, — et il compte 444 pages, — 
de sièges, de batailles, de pillages, d’incendies, en un 
mot de tout ce lamentable cortège qui accompagne et 
qui suit toutes les guerres en général et la guerre de 
Trente Ans en particulier. 

C'est ce que l’auteur eût pu nous dire au début de son 
travail, en en traçant les grandes lignes et en éclairant 
potre marche par quelques considérations générales. 
A-t-il fait ce travail ailleurs, ou bien at-il voulu nous 
laisser aux prises avec l'inconnu? Peu importe. Je constate, 
en tout cas, que MM. les Membres de la Commission 
d'histoire sont entrés dans ses vues en choisissant pour 
Rapporteur le seul de leurs collègues qui n'avait pas 
écrit en totalité ou en partie le récit de cette triste 
période. Puisqu'on nous laisse ignorer les causes et le 
théâtre de la guerre qu'on nous raconte, il eût été 
commode et utile, en effet, d'apprendre ces choses-là 
des historiens qui sont ici et qui ont traité le même sujet. 

Car il faut remonter assez haut pour bien expliquer 
comment notre Artois a été si longtemps et si vivement 
disputé entre les Espagnols et les Français. Nos ancêtres, 
Bourguignons décidés, se montrérent non moins favora- 
bles à l'Espagne. Etait-ce rancune des rigueurs de Louis XI 
ou reconnaissance pour les privautés que leur avaient 


nes 


témoignées Charles-Quint, Philippe IT et les Archiducs ? 
Je l'ignore ; le fail est, qu'au dire de Richelieu, qui ne 
les aimait pas, « les Artésiens étaient devenus plus Espa- 
gnols que les habitants de la Castille ». 

L’Artois, de plus, dans le grand duel qui se poursuivait 
entre la Maison de France et la Maison d’Autriche, était 
comme une sorte de terrain vague qui servait de limite 
entre le domaine direct des rois de France el les anciennes 
possessions des ducs de Bourgogne. Aucun obstacle natu- 
rel, aucun cours d'eau important, aucune chaîne de col- 
lines ne marquant ces limites, les deux partis allaient de 
la Somme à l’Escaut el à ses affluents, en passant et 
repassant sur notre territoire ruiné el ne s'arrêtaient, de 
temps en temps, qu'autour de nos places fortes, de nos 
châteaux et même de nos clochers, pour en faire alterna- 
tivement le siège. 

Aussi, nulle part, pas même en Allemagne, ne se réalisa 
plus à la lettre ce tableau que la reine-mère traçait des 
malheurs de ce temps: « Le pays était couvertel mangé 
des gens de guerre, et, par les projets d’un furieux et 
d'un mélancolique, qui n'avait pas quatre mois à vivre, 
on allait voir les nations aigries, les peuples passés au 
fil de l’épée, les villes saccagées, les églises abattues, la 
religion bannie, la noblesse ruinée et les maisons royales 
par terre. » 

Encore, si l'on voyait clairement un grand but pour- 
suivi par delà ces dévastalions et ces ruines : mais il faut 
y regarder de près et longtemps pour découvrir le jeu 
des deux partis, de l'Espagnol surtout. 

En définitive, depuis la célébre bataille de St-Quentin, 
c'est à Paris que visaient les descendants de. Charles- 
Quint... 


+ 


— 98 — 


Philippe IT avant manqué l’occasion, ses successeurs, 
quoiqu engagés au nord avec les Hollandais, s’efforcèrent 
de la ressaisir par l'intrigue et par l’épée. La dextérité 
de Henri IV, la ténacité de Richelieu, le génie de Turenne 
et de Condé écartérent le danger, mais il renaissait sans 
cesse, et une bataille gagnée par les Espagnols aux sources 
de l’Escaut ou à celles de la Somme, à Honnecourt ou à 
Corbie, pouvait leur ouvrir le chemin jusqu’à la capitale 
de la France. 

Là était le véritable péril, et tout en massant ses 
troupes sur la Somme, que défendaient ses tourbières et 
ses prairies marécageuses, ses forteresses d’Abbeville, 
d'Amiens, de Péronne et de Ham, avec Doullens comme 
poste avancé, le roi de France se bornait à gagner du 
terrain pied à pied, à saisir quelques PIÈCES fortes, à 
grossir peu à peu son domaine. 

Une fois fixé sur ce terrain de la lutte, et quelque peu 
éclairé, par des préliminaires qui se dégagent de la lecture 
du Mémoire, et qu’il eût suffi d'y me‘tre en lumière dès 
le début. on s'aventure avec moins de défiance dans le 
dédale des événements. Ces évènements, qui se succèdent 
et s'accumulent sous nos veux, l'auteur du Mémoire les 
a puisés aux bonnes sources et analysés avec scrupule. 
Il ne nous fait même grâce d'aucun incident: les villages 
saccasés et le nombre des maisons brûlées, les clochers 
pris et les rencontres de fourrageurs, le chiffre des 
blessés et celui des tués, il a tout relevé et contrôlé avec 
une sollicitude d’archiviste. 

Mais c'est au récit des nombreux sièges de nos villes 
et de nos forteresses que notre auteur se donne carrière. 
Siège d’Auxi et siège de Saint-Omer, siège d'Hesdin et 
siège d’Arras, siège d’Aire et siège de Bapaume, siège 


— 99 — 


de Lens et siège de La Bassée ; il nous donne sur chacun 
les détails les plus complets et les plus techuiques. C'est 
un vrai traité sur la matière, el on sait si elle était abon- 
dante et compliquée, même avant que Vauban ne l’eût 
encore perfectionnée. 

La description des batailles ne le cède pas à celle des 
sièges. Îl n’y a pas de si petit fait signalé par les Mé- 
moires du temps et par les écrivains spéciaux qui ait 
échappé aux investigations de notre chercheur. Il a tout 
lu et beaucoup profité de ses lectures. Modeste à l'excès, 
il formule ses jugements avec une extrême réserve et 
souvent en empruntent l’appréciation des autres. Ajou- 
tons qu'il cite toujours ses autorités et qu'il traite les 
personnages dont il parle avec la vieille courtoisie fran- 
çaise. Jamais un trait qui fasse sourire, ni l’une de ces 
expressions qui soit au-dessous du style un peu solennel 
de l’histoire. 

Au risque d'étonner ceux qui m'écoutent et peut-être 
de scandaliser le docte et consciencieux auteur dont je 
parle, j'avouerai que ce n’est plus lout à fait de cette 
façon qu'on écrit aujourd'hui, même pour les Acadéinies 
de province. | 

Les portraits, les rapprochements, les anecdotes bio- 
graphiques, les tableaux d'époques, les descriptions géo- 
graphiques, la politique, l'économie, la science sociale 
apportent de plus en plus leur contingent à l'historien : 
ils animent, colorent et complètent les récits. Derrière la 
plume de fer on aime à sentir un cœur de chair, au-dessus 
des fails, ua esprit quiles classe et, derrière eux, un juge- 
ment qui les loue ou qui les condamne sans barguigner. 
Il me plairait, par exemple, de connaitre en détail, de 
voir, pour ainsi dire, en photographie, ce Jean de Ram- 


bures, gouverneur de Doullens, le fils du brave Ram- 
bures, dont Richelieu faisait cas, et qui donnait si bien la 
chasse aux Espagnols, qu’il mettait le gouverneur de 
Frévent dans l'obligalion de s'échapper en chemise. La 
manière dont il s’empara du château d’Auxi est d’ailleurs 
des plus intéressantes et c'est une véritable (rouvaille 
que notre Mémoire a faite pour l'histoire locale en le 
racontant. 

Et ce Gassion, si connu dans nos contrées, que son nom 
propre y est devenu un nom commun, n y aurait-il pas 
intérêt à en savoir un peu plus au long sur son compte ? 
Huguenot de religion, fils et frère de huguenots, il avait 
fait pourtant ses études chez les Barnabites et chez les 
Jésuites, quand il s'engagea dans les bandes de Rohan, 
pour passer ensuite au service « du boulevard de la foi 
protestante », « le lion du Nord », Gustave-Adolphe, et 
revenir enfin offrir son épée au roi de France, avec « les” 
Weymariens ». C'était un homme de güerre autant qu’on 
peut l'être, également prompt à la réplique et à l’action 
et tenant tout ensemble du reître et du gascon Avec 
celà, exigeant pour le soldat, et toujours au premier 
rang, robuste, infatigable, usant force chevaux, très 
habile à manier les armes, mais indulgent aux pillards et 
terrible « désâtier » lui-même. Ses troupes l’adoraient, 
quoiqu'il payât peu de mine, avec sa petite taille, son 
visage osseux et carré et ses veux durs. Au demeurant, 
le plus clairvoyant des officiers d’avant garde et le plus 
vigoureux des officiers de bataille. Entre les mains du 
grand Condé, il fera des merveilles. 

A côté de Gassion et par l'intérêt que présentent tou- 
jours les contrastes, on aimerait à connaître aussi. par les 
petiis côtés, si vous voulez, Du Hallier et Sirot. Le | re- 


"At — 


mier, destiné d'abord à l'Eglise, nommé même à l'évêché 
de Meaux, avait conservé quelque chose de son ancien 
état. Des formes douces n’excluaient pas chez lui l’obsti- 
nation ; sa hauteur d'esprit, son courage passif, son 
habitude de la guerre en faisaient un utile modérateur et 
un sage conseiller. Tel n’était pas le bourguignon Sirot ; 
il avait servi tour à tour les Impériaux, les Suisses et les 
Français. Ses scrupules n'’allaient pas loin, et sans man- 
quer de sagacité, il avait une plus grande confiance dans 
son propre mérite. 

La Meilleraie n’était pas seulement le cousin de Riche- 
lieu et ne devait pas qu'à cette puissante recommandation 
sa haute fortune et son bâton de maréchal. Quoique de 
petite taille et de piètre mine, peu cultivé et déjà cassé, 
brutal et violent, il était très brave et il devait donner 
sa mesure au siège d'Hesdin de 1639. Il est vrai que le 
siège d'Arras lui fait moins d'honneur. Gassion, Gesvres, 
La Ferté qui sont sous ses ordres et Condé qui débute 
sans rien dire à ses côtés, n'en servent pas moins un chef 
médiocre, incommode et dur que la fortune avait mis à 
leur tête. Chatillon et Chaulnes, le premier, petit-fils de 
l'amiral Coligny et le second, frère puiné du connétable 
de Luvynes, représentaient l'influence protestante et le 
favorilisme royal dans les conseils de Louis XIIT. Chatil- 
lon élait brave homme, court et lourd de corps comme 
d'esprit et d'un calme proverbial. Le second avait peu de 
services et peu de valeur. C'était en somine un assez 
faible trio que celui de ces généraux qui prirent Arras en 
1640, et Richelieu avait toutes les peines du monde à les 
tenir d'accord. Leurs divisions devinrent même prover- 
biales et quand il rencontra plus tard les mêmes difficultés 
devant Perpignan, le grand cardinal se contenta d'écrire: 
« Le vent d'Arras souffle ici. » 


_ 99 — 


Après ces chefs, au-dessus d'eux, il est plus intéressant 
encore de voir Richelieu occupé à la mission délicate et 
difficile de choisir des généraux. 1 les prend un peu 
partout, puis les déplace, les change, les brise, selon 
qu'ils servent la France et lui, plus ou moins bien, jusqu'à 
ce qu'enfin il trouve deux hommes: Turenne et Condé. 

Quand ils apparaissent sur la scène, qu'ils la quittent 
ou qu'ils là couvrent de leur gloire, comme j'annerais 
deux médailles frappées à leur effigie, pour graver leur 
por.rait dans mon souvenir | 

Il n’est pas jusqu à la composition des armées, leur 
esprit, leur moralité. dont j'aimerais à me rendre compte. 
Etait-ce la nouvelle tactique de Gustave-Adolphe et de 
Maurice de Nassau qui avait la préférence de nos géné- 
raux, ou b'en s'en tenait-on encore à ce vieil et glorieux 
ordre de bataille où les Espagnols avaient été longtemps 
les maitres ? où ils l’étaient encore. 

Car, à vrai dire, pendant que l'armée française man- 
quait d'ardeur, de confiance et de cohésion, sous la dure 
main de Richelieu; pendant que l'artillerie française était 
généralement pauvre et mal montée et que la cavalerie 
française manquait de souffle, l'armée espagnole conserva 
longtemps le prestige de sa supériorité. 

« Au milieu des petites places éparses dans les vastes 
plaines des Pays-Bas, a écrit M. le duc d'Aumale, dans sa 
belle Histoire des princes de Condé (1), que je ne fais que 
piller ici, l'armée du roi catholique figurait comme une 
citadelle vivante et mobile destinée à contenir les peu- 
ples dans la soumission et à résister aux invasions, diffi- 
cile à ravitailler mais menaçante, dominant au loin, 


(1) Tome 1vV, page 21. 


2 97 = 


poussant de vigoureuses sorties. On pouvait l’entamer, 
la frapper dans ses dehors ; tant qu'elle restait debout, 
l'adversaire ne devail compter ni sur une victoire défi- 
nitive ni sur une conquête durable. » 

Les fantassins, qui avaient tous de longs services et 
nés pour la plupart en Espagne, formaient la principale 
ressource de cette armée. Ils avaient cerlaines vertus de 
soldat : la frugalité habituelle, la patience, le mépris de 
la mort. Fiers, fatalistes, violents, impitoyables, ils se 
montraient à l’occasion sans frein dans la débauche et, 
le lendemain, pleins de résignation dans la misère. Les 
officiers étaient de la même caste que les soldats : tous 
se croyaient gentilhommes, hidalgos, comme ils disaient, 
et les généraux les traitaient familièrement. C’étaient 
comme les argyraspides d’Alexandre, les vétérans de 
César, la vieille garde de Napoléon. 

Autour de ces bandes qui diminuaient de jour en jour, 
se multipliaient les recrues faites en Italie, en Allemagne, 
en Franche-Comté, en Flandre, troupes peut-être plus 
alertes, mais moins fermes, moins disciplinées, avec 
plus de besoins et plus de vices. Ceux-là trainaient après 
eux des femmes et des valets en grand nombre et il faut 
se reporter aux gravures de Callot et des maitres fla- 
mands pour se figurer avec des licence vivaient ces 
expatriés. 

Les éléments aisparates dont se composait l’armée 
espagnole se retrouvaient jusque dans ses chefs. Si le 
Cardinal-[nfant, fils de Philippe IIT, était un Espagnol de 
sang royal, Don Franscisco Melo était un cadet de famille 
portugaise, Beck un pâtre du Luxembourg et Fontaine 
un gentillâtre lorrain. 

Pour tenir unies toutes ces forces, il eût fallu des 


3 


— 934 — 


hommes de génie. C’est du côté de la France qu'ils se 
rencontrèrent. Dés lors, la victoire de Lens et la conquête 
de l’Artois s'expliquent facilement. 

Tel pourrait être, en raccourci, le cadre du Mémoire 
qui nous occupe; du reste, le tableau a, par lui-même, 
une réelle valeur. |! est aussi complet qu'on le peut 
désirer ; il n'y manque pas un détail. 

C’est pourquoi votre Commission d'histoire lui a dé- 
cerné à l'unanimité une médaille d'argent. 


GOD BLESS YOU 


Lecture faite 


Par M. Ed. Lecesne 


Membre résidant 


Dans une chambre étroite une mère et sa fille, 
Les seuls débris restant de toute une famille, 
Vivaient péniblement. Sur elles le malheur 
N’avait pas constamment exercé sa rigueur : 

La fortune, au contraire, avait en abondance 
Longtemps de ses faveurs comblé leur existence. 
Le père avait été grand manufacturier. 

Son établissement comptait plus d’un millier 

De travailleurs devant à sa riche industrie, 

Pour eux et leurs enfants, le soutien de leur vie. 
Mais d'importants revers, coup sur coup répétés, 
Avaient tranché le cours de ces prospérités. 

Il ne put résister à cette déchéance : 

Miné par le chagrin, une lente souffrance 
Ebranla sa raison, et le mit au tombeau. 

Portant ainsi le poids de ce pesant fardeau, 

Deux femmes se trouvaient presque dans la misère. 
On l’a dit bien souvent : pour des femmes que faire, 
Lorsqu’après la fortune elles ne voient au loin 
Qu'un horrible horizon de peine et de besoin ? 
Hélas ! uniquement se présentent pour elles 
Deux moyens d'affronter des calamités telles : 


= 130 


Travail ou déshonneur !.. Malgré l’affreux destin, 
Celles-ci du devoir suivaient le seul chemin: 
Plulôt que de rester à la honte asservie, 
Chacune eût préféré sacrifier sa vie. 

Il fallut donc trouver un emploi manuel 

Qui les fit subsister. Dans cet état cruel 

L’aiguille leur fournit un secours bien précaire. 
La mère était âgée et valétudinaire : 

Son pénible travail trop souvent n’arrivait 

Qu’à tirer de ses doigts un ouvrage imparfait. 

La fille tout le jour faisait des broderies 

Et confectionnait de fines lingeries ; 

Même, le plus souvent, cette occupation 
Absorbait de ses nuits une ample portion. 

Bien des fois, quand au loin la cloche de l’église 
Lançait les douze coups de minuit, quand la bise 
De l’aquilon soufflait à travers le quartier, 

Et qu'il ne restait plus de feu dans le foyer, 

Par sa besogne encore elle était retenue. 

Alors, d’un long sommeil sa mère revenue, 
Tendrement l’exhortait à prendre du repos ; 

Mais elle, à ce conseil répondait par ces mots: 

«€ Dors : la fatigue encor ne m’a point éprouvée. » 
Et pourtant, elle était fortement énervée 

Par l’excès du travail et par le manque d'air. 

Son visage altéré n’avait plus sôn teint clair, 

Et, quoique sa beauté fût encor remarquable, 

Ses traits étaient empreints d'une langueur notable. 
Enfin, tout sur ce front, d’un nuage obscurci, 
De la gêne indiquait la lutte sans merci. 

C’est que rien ne pouvait conjurer le ravage 

Du malheur qui, malgré ces efforts de courage, 
Sur ce triste réduit semblait s’amonceler, 

Les profits n'étaient pas suffisants pour combler 
De cet intérieur les modestes dépenses. 


7 — 


Chaque jour aggravait les dures conséquences 
De cette extrémité. Bientôt le dénûment 

De dettes produisait un flot toujours montant. 
Avant tout, le loyer demeurait en arrière. 

De l'habitation était propriétaire 

Une dame très riche et veuve aussi, n'ayant 
D'une courte union recueilli qu’un enfant. 
C'était une riante et fraîche créature, 

À l’air plein de malice et de désinvolture : 

Elle venait d’avoir quinze ans ; elle obtenait 

De sa mère à peu près tout ce qu’elle voulait. 
Pour lors, il arriva qu’en la pauvre demeure 
Toutes les deux, un jour, entrèrent de bonne heure. 
La dame avait en soi fermement résolu 

D’exiger de sa dette un paiement absolu. 

Dès le premier coup-d’œil elle fut étonnée 

De trouver une chambre aussi bien ordonnée : 
Au lieu d’y rencontrer cette confusion 

Des logis sur lesquels pèse l’affliction; 

Du repas matinal il ne restait plus trace, 

Et déjà chaque chose était mise à sa place. 

Les deux femmes tiraient l'aiguille avec ardeur. 
Pendant qu’on s’expliquait, non sans un peu d’aigreur, 
Sur le sujet brûlant d’une telle visite, 

Et la difficulté de s’acquitter de suite, 

La jeune enfant sentait un très vif embarras 

De se trouver présente à ces tristes débats, 

Et, fronçant le sourcil, se tournait sur sa chaise : 
Elle aperçut au mur une aquarelle anglaise, 

De famille longtemps espèce de bijou, 

Qui pour titre portait ces mots : God bless you. 
Elle représentait une jeune bergère 

Qui gardait des moutons, et devant un calvaire 
Priait.dévotement, pendant que son troupeau 

A l’ombre était couché sur le bord d’un ruisseau. 


— 38 — 


Surprise du sujet, surtout de la légende, 

Dans ce cadre elle crut lire une réprimande 

Pour la sévérité de sa mère, et soudain 

Elle prit la parole avec un ton calin : 

« Je voudrais bien avoir de ces objets, dit-elle, 

» Que si parfaitement brode Mademoiselle : 

» Je ne possède encor qu’un modeste trousseau ; 
» De la mode il est temps de me mettre au niveau. 
» J’ose donc affirmer que, sans tarder, ma mère 
» À sa fille fera le présent qu’elle espère. » 
Celle-ci, comprenant où voulait en venir 

Son gracieux lutin, S'empressa d’adoucir 

Sous ce prétexte heureux l'exigence excessive 
Dont elle avait usé dans une ardeur trop vive. 
Elle reprit ainsi : « Puisqu'immédiatement 

» Il me faut condescendre au désir d’un enfant 

» Peut-être trop gâté, je demande à ces dames 
» De confectionner ce que tu me réclames, 

» Les priant d'apporter leurs soins afin que tout 
> À la solidité joigne le meilleur goût. 

» La somme assurément, qui par moi sera due, 
» Dépassera beaucoup celle qui, débattue 

» Tout à l'heure entre nous, pour ma rigidité 

» Aurait pu vous donner quelque animosité. 

» Nous allons à présent être vos débitrices : 

» C’est ainsi que du sort s’exercent les caprices. » 
On doit penser combien ces accents généreux 
Firent battre les cœurs et mouillèrent les yeux. 
Ces pleurs étaient versés par la reconnaissance ; 
D'un. noble mouvement c'était la récompense. 
Et, quand on se quitta, la satisfaction 

Sur checun répandait sa douce émotion : 

C’est que les uns trouvaient le destin moins contraire 
Et les autres goûtaient le plaisir de bien faire. 


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LES 


ÉLECTIONS MUNICIPALES A POMPÉI 


EN L'AN 79 APRÈS JÉSUS-CHRIST 


par 
M. de Mallortie 


Président 


MESSIEURS, 


« On a beaucoup parlé de Pompéi, mais il reste 
beaucoup à en dire. » C'est ainsi que M. Boissier com- 
mence une de ses charmantes promenades archéolo- 
giques. Les fouilles, en effet, continuent et n'ont pas 
cessé d’être fécondes ; elles sont dirigées, depuis 1860, 
par un des archéologues les plus distingués de l'Italie, 
M. Fiorelli. C’est une bonne fortune rare, et qui a produit 
les plus heureux résultats. 

Lorsque le 30 mars 1748, l'ingénieur Don Rocco 
Alcubierre fut autorisé par le roi Charles IIT (Doa Carlos 
d'Espagne) à remuer la cendre qui depuis seize siècles et 
demi recouvrait Pompéi, les explorateurs n’avaient qu’un 
dessein : trouver des objets d'art pour enrichir plus vite 
le Musée que le Roi veuait de fonder à Portici et dont 
Herculanum faisait seule les frais. 


Rire 


Dès lors, il est aisé de s’expliquer la manière dont les 
travaux furent conduits. On se souciait peu de pénétrer 
les secrets de l’antiquité; on n'avait ni plan, ni méthode; 
on fouillait au hasard et en divers endroits à la fois, 
selon l'espérance qu'on avait de quelque bonne fortune ; 
si l’on ne trouvait rien après quelques recherches, on 
abandonnait la fouille commencée et l’on se transportait 
ailleurs. Pour se débarrasser des décombres, on les 
rejetait sans façon au plus prês, voire même sur les 
maisons déjà découvertes qu’on rendait ainsi à l'obscurité 
d’où l’on venait à peine de les retirer. Quant à celles 
qu'on laissait au jour, on ne prenait aucune précaution 
pour les conserver. Les fresques qu’on n'avait pas jugées 
dignes d’être transporlées au Musée de Portici, et plus 
tard à celui de Naples, restaient exposées au vent et au 
soleil qui en effaçaient vite les couleurs. Les mosaïques 
achevaient de se détruire sous les pieds des voyageurs 
et des ouvriers; les murs se lézardaient et finissaient 
par s’écrouler. Bref, pendant toute la fin du X VITI° siècle, 
les fouilles furent conduites avec si peu de respect pour 
les monuments, qu'elles ressemblaient à un pillage. 
Quelques hommes de sens et de science, comme l’abbé 
Barthélémy (en 1755), faisaient bien entendre des plaintes; 
mais comme ces fouilles, après tout, rapportaient des 
chefs-d’œuvre, et que, grâce à elles, le Musée de Naples 
était devenu l’un des plus riches du monde, on laissait 
dire les mécontents. En réalité, ce système barbare, 
malgré quelques ménagements que le temps fit introduire, 
a duré jusqu’à nos jours. 

Avec M. Fiorelli, tout a changé. Il a dit, il a répété 
« que le principal intérêt des fouilles de Pompéi était 
» Pompéi même ; — que la découverte des œuvres d'art 


= At 


» ne devait passer qu'après, — qu’on cherchait, avant 
tout, à ressusciter une ville romaine qui nous rendit la 
» vie d'autrefois, — qu'il la fallait entière et dans ses 
» moindres masures pour que l’enseignement fût com- 
» plet, — qu'on voulait connaître, non-seulement les 
» maisons des riches ornées de leurs fresques élégantes, 
» revêtues de leurs marbres précieux, mais aussi les 
» demeures des pauvres avec leurs ustensiles vulgaires 
» et leurs grossières caricatures. 

Dans ce dessein, tout devenait ie et il n’était 
plus permis de rien négliger. Aujourd'hui, grâce à un 
travail opiniâtre de plusieurs années, la partie décou- 
verte de Pompéi l’est entièrement : on l’a toule sous les 
yeux, avec ses moindres ruelles, ses maisons les plus 
médiocres, ses boutiques les plus humbles, et l’on peut 
prendre, en la parcourant, une idée plus vraie et plus 
complète de la vie antique. 

Or, le touriste ou le savant qui se proméne dans les 
rues généralement droites et peu larges de cette an- 
cienne ville, remarque sur les murs et les piliers, entre 
les portes et les fenêtres des maisons, des inscriptions 
latines, tracées au pinceau, à hauteur d'homme. Les 
lettres sont fines el effilées; leur longueur varie de 
à 30 centimètres. Elles sont peintes d'ordinaire au 
minium, sur la couche de chaux ou sur le stuc blanc 
dont les pierres de tuf des maisons sont recouvertes : 
parfois, pour donner du relief à l'inscription, le stuc 
revêt la forme d'une tablette carrée. Dans les rues prin- 
cipales, peu de murs, peu de piliers en étaient dépour- 
vus ; mais, dans les premiers temps des fouilles, les 
morceaux de stuc contenant des inscriptions furent dé- 
coupés el transportés au Musée de Naples ; actuellement, 


= 


— 49 — 


on les laisse en place. Ces inscriptions sont toutes, 
ou presque toutes, des réclames électorales. 

Dans le magnifique Recueil des inscriptions latines 
(Corpus inscriptionum latinarum) publié par les soins de 
l'Académie de Berlin, un volume est consacré aux 
inscriptions de Pompéi, peintes ou tracées au stylet 
(couteau ou clou), ce qu'on appelle communément Les 
graffiti. Ce volume a paru en 1871 et ne contient donc 
que les inscriptions de la partie de la ville qui était 
déblayée à cette époque, un bon tiers environ. On y lit 
mille quatre cent cinquante inscriptions peintes, et, sur 
ce nombre, il n'y ‘en a pas cent qui ne soient des réclames 
électorales. Celles-ci ne se rapportaient pas toutes, il est 
vrai, à la dernière lutte, celle de 79. Il y en à même une 
centaine qui se distinguent des autres par des lettres 
plus grasses, par des ligatures plus compliquées ; et, à 
en juger d’après le caractère archaïque de la latinité et 
les noms des candidats recommandés, on les fait remonter 
à l'époque d’Auguste et au-delà. Maïs aussi, elles se 
trouvent, pour la plupart, sur les pierres de tuf elles- 
mêmes, et elles ne sont devenues visibles que par suite 
de la chute des couches de stuc qui les recouvrait. 
Elles datent, par conséquent, du temps qui a précédé 
immédiatement l'introduction du revêtement des murs 
par le stuc ; et si, d'une part, elles fournissent le moyen 
de déterminer approximativement cette époque, d'autre 
part, elles sont la preuve manifeste que les recomman- 
dations électorales étaient, à Pompéi, une ancienne cou- 
tume. C'était la mode de publicité de ce temps-là. 

Sans doute il existait en ce siècle un journal officiel 
de Rome. M. Victor Leclercq a fait un livre très savant et 
très curieux, intitulé : Des journaux chez les Romains ; 


. 


dans les thermes on lisait les gazettes de Rome (actes 
diurnes ou journaux); mais dans les petites villes de 
l'Italie, il n° y avait pas de publications périodiques pour 
notifier et recommander les candidatures locales ; il n’y 
avait pas d'imprimerie qui permit, comme de nos jours, 
de distribuer par milliers des manifestes aux électeurs, 
ou d’orner les murs de placards multicolores. Par com- 
nensation, les réclames électorales des habitants de 
Pompéi n'étaient pas exposées à être souillées et lacérées 
par des mains malveillantes, ni à être recouvertes aussitôt 
d'autres affiches, ni même à subir, comme le papier, 
l'action de toutes les intempéries de l'air. L’électeur 
veillait sur l'inscription qu'il avait fait peindre à côté de 
sa porte, et, alors même que l'élection était terminée, il 
tenait à honneur de conserver à tous les regards, le 
souvenir du patronage qu’il avait accordé, aussi longtemps 
que de nouvelles recommandations ne réclamaient point 
une partie du mur ou du pilier dont il disposait. Alors, 
recouvrant la pierre blanche d'une nouvelle couche de 
chaux, ou le stuc d’une nouvelle couche de stuc, il 
trouvait une nouvelle place pour l'inscription, et c'est 
ainsi qu’en différents endroits, à travers les couches de 
blanchissage ou sur les couches superposées de stuc, on 
a lu les recommardations successives de diverses années. 
Les voisins, spécialement, aimuient à conserver intact 
l'appui qu'ils avaient donné à des candidats de leurs 
quartiers, et, en bien des endroits, ces inscriptions sont 
un moven presque certain pour découvrir les demeures 
des grandes familles de Pompéi. 

Voilà ce qui explique le nombre considérable d’excita- 
ons électorales qui recouvrent les murs des maisons. 
En décomptant les anciennes dont nous avons parlé, 


ni ph 


elles sont encore, pour la partie actuellement déblayée, — 
et qui n’est que la petite moitié de la ville, — de mille 
trois cents à mille quatre cents, réparties entre cent seize 
candidats. Celles-ci sont toutes ou presque toutes posté- 
rieures à ce terrible tremblement de terre de l'an 63 
après J.-C, qui détruisit une grande partie de la ville 
de Pompéi. 

On voit quel fouillis de candidatures bariolait les murs 
de la ville Le bourgeois qui circulait sur les trottoirs des 
rues étroites de Pompéi, ne pouvait promener les yeux 
sans rencontrer les noms des personnages qui depuis 
dix ans, depuis quinze ans même, avaient brigué les 
fonctions publiques, et qui, après avoir réussi, n'avaient 
pas seulement géré, pendant une année, la magistrature 
à laquelle ils avaient été élus, mais en outre étaient 
devenus décurions ou conseillers communaux à vie; car 
le conseil communal, qui se composait de cent membres, 
se complétait, avant tout, par les magistrats municipaux 
sorlant de fonctions {1}. Parmi les décurions de Pompéi, 
il y en avait peu dont le nom n'eût été lu et relu. 
pendant des années, sur les affiches électorales. Inutile 
d'ajouter que tous les habitants devaient connaitre leurs 
noms par cœur. Pense-t-on que cette publicité de tous 
les jours et qui se continuait pendant plusieurs années, 
ne füt point de nature à donner du relief, et j oserais dire 
de la popularité, aux grandes familles municipales ? 

Mais parmi cette centaine de candidats dont les noms 
se disputaient les murs, comment l'électeur reconnaissait- 
il les derniers venus, ceux qui lui étaient recommandés 
pour les prochaines élections ? 


(1) Willems. — Droit public romain. 


— 45 — | 


L’éclat de la fraîche peinture faisait sans aucun doute 
ressortir les candidatures du moment, au milieu des 
anciennes inscriptions dont la couleur s'était ternie sous 
l'action de l'air et de la lumière. Pour ceux qui les lisent 
après un intervalle de dix-huit siècles, il n'est pas aussi 
aisé de reconnaître, dans le nombre de candidats, les 
noms de ceux quise soat disputé l'honneur d’administrer 
la ville pendant la terrible année qui devait l’engloutir. 

Pompéi, comme les colonies et les municipes de 
l'Empire, jouissait de l'autonomie communale ; mais, 
tandis que la plupart des communes étaient administrées 
par trois collèges de magistratures (1) dont chacun se 
composait de deux titulaires, à Pompéi, il n’y en avait 
que deux : les deux duumvirs, juri dicundo, que l’on 
pourrait appeler les bourgmestres ou les maires de la 
commune, exerçant de plus la juridiction qui n’était pas 
réservée au pouvoir central, — et les deux édiles que 
nous pourrions qualifier, à Pompéi, d’échevins de la 
voirie et des travaux publics. La garde du trésor commu- 
nal, qui ailleurs était confiée à deux questeurs, semble, 
à Pompéi, avoir appartenu aux duumvirs. Les fonctions 
municipales étaient annuelles et électives. L’électorat 
appartenait à tous les bourgeois majeurs. Cependant, 
bien que les élections se fissent au suffrage universel, 
elles ne se décidaient point par la majorité des votants. 

L'unité électorale n'était pas le vote individuel de 
chaque électeur, mais le résullat de chaque bureau 
électoral, appelé tribu ou curie, lesquelles tribus ou 
curies correspondaient probablement à des divisions 
territoriales de la cité. On proclamait donc élus les 


(1) Willems. — Droit public romain. 


0 — 


candidats qui réunissaient la majorité relative des voix 
dans la majorité absolue du nombre des bureaux élec- 
toraux. Tout électeur n’était pas éligible. Pour être éli- 
gible, il fallait posséder une fortune déterminée, dont 
le minimum semble avoir été de 100,000 sesterces 
(environ 20,000 fr.). De plus, les candidats aux fonctions 
qui participaient à la gestion financière, élaient obligés 
de fourair, au jour de l'élection, avant le vote, une bonne 
et due caution à la commune ; et au lieu de recevoir des 
honoraires, les magistrats devaient dépenser, de leur 
propre fortune, à des jeux publics ou à des travaux 
d'utilité publique, une somme d'argent dont le minimum 
élait fixé par la loi (1). 

Les fonctions municipales étaient annuelles. Elles 
commençaient le 1‘ juillet pour finir le 30 juin de l’année 
suivante. Les élections avaient lieu environ trois mois 
auparavant, c'est-à-dire dans le courant de mars. 

Pompéi fut ensevelie sous les laves du Vésuve les 23, 
24 et 25 août 79 après J.-C. Les deux duumvirs et les 
deux édiles de la dernière année, qui venaient d'entrer 
en charge le 1°" juillet, avaient donc été élus au mois de 
mars. 

Or, l'étude comparée des recommandations électorales 
a conduit à cette conclusion que l’édilité avait été briguée, 
en cette année, par six candidats et le duumvirat par 
quatre. Ces dix candidats ne réunissent pas moins de 
cinq cent quatre-vingt-dir recommandations dans les rues 
déblayées jusqu’à ce moment. Si l'on admet les mêmes 
proportions de nombre pour la partie encore ensevelie, 
on arrive à'un chiffre minimum de quinze cents recom- 
mandations. 


4) Willems. — Droit public romain. 


= AT 


Dix candidats pour quatre places, quinze cents affiches 
électorales dans une ville de rang inférieur dont les 
remparts ont une circonférence de deux kilomètres et 
demi, et dont la population totale, libre et servile, est 
évaluée aux deux chiffres extrêmes de 12,000 ou de 
30,000 habitants, ne sont-ce pas là les indices d’une lutte 
vive, ardente, d'élections plus chaudement disputées 
peut-être que ne le sont nos élections communales dans 
nos villes de province, surtout si l’on se rappelle que les 
fonctions étaient annuelles, que chaque année ramenait 
de nouvelles compétitions ? 

Il est possible aujourd’hui de rechercher et de constater 
le caractère de cette lutte électorale en exposant, aussi 
complètement que le permet la nature des documents, 
l'histoire des élections municipales qui eurent lieu à 
Pompéi dans les premiers mois de l’année 79 après J.-C. 

Les lois qui réglaient les élections municipales pres- 
crivaient, comme le veulent nos lois coordonnées, la 
présentation officielle des candidatures (professio). Elle 
devait se faire auprès du président des comices, qui était 
le plus âgé des duumvirs, dans le délai fixé (intra præs- 
titutum diem), quelque temps avant le jour de l'élection. 
Se porter officiellement candidat si l'on n’a quelque 
espoir de réussir, ne sourit point aux candidats de nos 
jours et ne souriait pas davantage sans doute aux can- 
didats à Pompéi. Chez nous, ce sont les associations 
électorales, les comités qui arrêtent et présentent les 
candidatures ; l’échec atteint moins peut-être le candidat 
que le comité qui l'a présenté. À Pompéi, les comités 
électoraux n’existaient point ou, du moins, on n’en 
découvre pas trace sur les affiches. Qui donc stimulait la 
confiance des futurs candidats? Qui leur donnait le cou- 


— 48 — 


rage nécessaire pour faire le pas décisif de la déclaration 
de leur candidature ? L'initiative est prise généralement 
par les voisins, par les habitants du quartier. 

Le plan de Pompéi forme un ovale. Deux rues paral- 
lèles qui vont du nord au sud, coupées par deux rues 
parallèles qui se dirigent de l’ouest à l’est, divisent Ja 
ville en neuf sections ou quartiers : chaque section, à 
son tour, est fractionnée par des rues plus étroiles, par- 
fois tortueuses, en un nombre plus ou moins considérable 
de carrés plus ou moins réguliers dont le centre est 
occupé par un, deux ou trois hôtels, demeures des 
familles opulentes, et les côtés extérieurs donnant sur 
les rues, par des auberges, tavernes, ateliers, etc. Quand 
on vient de l’ouest, la première rue qui va du nord au 
sud s'appelle communément rue de Stabie; la partie 
située à l’ouest de cette rue est à peu près entièrement 
déblayée. A l’est de la rue de Stabie, on a mis à décou- 
vert, dans les quinze dernières années, les carrés immé- 
diatement voisins. Dans un de ces carrés demeurait 
Marcus Casellius Marcellus. 

Il appartenait à une famille vraiment pompéienne. 
Cette famille ne s'était élevée que récemment au-dessus 
de la classe populaire ou plébéienne. Toujours est-il que 
Casellius était assez fortuné pour briguer les fonctions 
publiques et qu'il élait bien vu de ses voisins, des habi- 
ants du quartier; car, aux deux coins d'une des rues du 
carré, ils firent peindre l'affiche: Marcum Casellium 
Marcellum ædilem rogant vicini, les voisins demandent 
la candidature à l’édilité de Casellius Marcellus. 

Ils ne se contentent pas de cette demande collective. 
La plupart des voisins la répètent sur les murs de leur 
maison. Aux environs du même carré, on ne lit pas 


= 10 = 


moins de dix-huit demandes. Les noms de ceux qui 
occupaient les maisons et qui demandaient la candidature 
étaient connus du public; aussi généralement ne se 
nomment-ils pas. À l’angle sud-est qui avoisine, au nord, 
le carré précédent, demeurait un boulanger qui avait un 
commerce assez important. La bigarrure des affiches 
qui ornent le mur dont sa boutique est précédée, indique 
bien qu’il louait des places aux amateurs de recomman- 
dations. Des dames mêmes s'étaient cotisées pour obtenir 
leur part de ce mur et, du moment qu’elles s’imposaient 
la dépense d’une inscription, elles trouvérent que, puis- 
qu’il v avait deux places d’édiles, elles avaient bien le 
droit de désigner deux candidats. Elles ajoutèrent donc 
à Casellius, Lucius Albucius Celsus. Or, quand les dames 
se mêlent de patronner des candidats, elles s’y mettent, 
on le sait, de tout cœur : « Les candidatures de Casellius 
et d'Albucius sont demandées par Statia et Petronia. 
Puisse-t-il y avoir, à perpétuité, de tels citoyens dans la 
colonie ! » 

C’est sans doute un commentaire de cet éloge que l'on 
trouve sur le même mur, non plus peint, mais tracé au 
stylet : 

« M. Casellius Marcellus, un bon édile et qui donnera 
des jeux magnifiques. » 

En dépit de l’histoire, nous n'avons pas l'honneur de 
connaître ces dames, Stalia et Petronia ; mais leurs noms, 
bien qu'ils ne soient pas inconnus à Pompéi, bien qu’on 
les retrouve dans quelques autres inscriptions, n’appar- 
tiennent pas à des familles de rang. On a quelque droit 
de conjecturer qu'elles étaient des cabaretières ou des 
hôtelières, comme du reste la plupart des dames qui 
se mélaient, à Pompéi, de recommandations électorales. 


4 


#02 


Elles avaient cependant un goût prononcé pour la poli- 
tique, au moins l’une d'elles, Statia. Déjà deux années 
auparavant, elle avait accordé son patronage à des can- 
didatures édiliciennes. Le même mur en conserve le 
souvenir. 

Albucius Celsus, le second candidat réclamé par Statia 
et Petronia, avait également la préférence du propriétaire 
de la boulangerie. Enfin dans plusieurs autres inscrip- 
tions du même quartier, les noms de Casellius et d’Al- 
bucius sont fréquemment réunis. 

En même temps que ces candidatures, d’autres sur- 
gissent en d’autres quartiers plus au nord, dans la rue 
de Nole, celle de Cerrius Vatia; plus à l’ouest, celle de 
Helvius Sabinus ; plus au midi, celle de deux voisins : 
Caspius Pansa et L. Popidius secundus. 

Toutes ces candidatures étaient soutenues, pronées 
par différentes familles : la gens Helvia, la gens Popidia, 
la gens Ceia, la gens Poppæa, la gens Holconia, la plus 
illustre de toutes, et aussi par différentes associations de 
toute nature (collegia ou sodilicia) qui conféraient l’hon- 
neur du patronat à des membres de familles influentes. 
Il était donc de leur devoir et dans leur intérêt, de facili- 
ter aux membres de ces familles, l'accès aux fonctions 
publiques. 

Aussi voit-on intervenir pour ces candidatures les 
différentes corporations : 

Les lignari, c’est-à-dire, non-seulement les marchands 
de bois, les ébénistes, les menuisiers, mais encore les 
charpentiers, les charrons et, en général, les entrepre- 
peurs et ouvriers de bâtisse ; 

Les pomari, c’est-à-dire les fruitiers de la ville qui ne 
faisaient pas loujours cause commune avec les campa- 
gnards ; 


= f — 


Les boulangers qui, toutefois, interviennent plus rare- 
ment. 

Il était sans doute difficile de concilier les intérêts de 
tous et de faire taire les préférences que leur clientèle 
imposait à chacun d'eux. 

Nous devons ajouter en passant que la bourgeoisie de 
Pompéi étant, comme les ruines l’altestent, opulente et 
de mœurs raffinées, l’art de la boulangerie y avait atteint 
une grande perfection et créé des spécialistes comme les 
libari ou les pâtissiers, et les clibanari qui cuisaient dans 
des fours dits clibanes, des pains renommés pour leur 
beauté. Ces boulangers spécialistes étaient assez nom- 
breux, car il arrivait même que les clibanaires présen- 
tassent des candidatures. Toutefois ils n’en avaient point 
en l’an 79 (1). , 

Amateurs de bonne chère, les bourgeois de Pompéi 
préféraient les volailles et le poisson à la viande ordi- 
naire de boucherie. Tandis que les bouchers ne sont 
mentionnés sur aucune inscription, les marchands de 
volaille, les gallinari, qui avaient, l’année précédente, 
des candidatures au duumrvirat, patronnaïent, en 79, une 
candidature à l’édilité, et leur choix s'était arrêté sur un 
des deux candidats des fruitiers. Les pécheurs, sans doute 
assez nombreux dans une ville des côtes et que l’on appe- 
lait à Pompéi les piscicapi, ne patronnaientaucun candidat. 


(1) En 1866, une grande boulangerie a été fouillée par M. Fiorelli 
qui y trouva quatre-vingts pains, toute la fournée du jour, dans le 
four où l’éruption du Vésuve les avait fait oublier. Ces pains, de la 
forme et de la dimension de nos pains de munition, ronds, déprimés 
au centre, relevés au bord, et comme on en pétrit encore aujourd'hui 
en Sicile, sont parfaitement conservés. 

On peut les étudier dans les Musées de Naples et de Pompéi. 


9e 


Les foulons (1) (fullones, nettoyeurs et dégraisseurs 
d'éftofies), en 79, ne présentaient pas moins de ‘trois 
candidatures. Sans doute il y avait entre eux des riva- 
lilés : les teinturiers, infectores, et ceux qui reteignaient, 
offectores, ne s’entendaient pas avec les fabricants de 
blouses d'artisans et de paysans, les sagari, qui recom- 
mandaient un des candidats, Gavius Rufus. 

Les marchands de parfums, les unguentari, et les bar- 
biers ou tonsores, qui ne manquaient pas non plus de 
favoriser, quand il y avait lieu, des candidatures, 
n'avaient pu trouver, en 79, de candidat à leur conve- 
nance. [l n'en était pas de même des muletiers. Les 
muliones étaient nombreux à Pompéi. Les magnifiques 
paysages de la Campanie étaient un rendez-vous fort 
fréquenté pendant la bonne saison, et, dans ces temps-là, 
aucun ministère des chemins de fer, postes et télégra- 
phes, n'organisait de moyen de transport. Les services 
des muletiers étaient d'autant plus estimés quon ne 
pouvait s’en passer. Tous les muletiers (muliones uni- 
versi), c’est-à-dire Le collège des muletiers réclame la can- 
didature de Cuspius Pansa. 

Il n’y a pas jusqu'aux portefaix (saccari) qui ne se mé- 
lent de la lutte pour les présentations de candidatures. 
Ceux-ci demandent Cerrinius Vatia. 

Pompéi n’était pas précisément une ville d'étude, mais 
bien plutôt une ville de plaisirs. Aussi quel bonheur si 
les fouilles mettaient au jour les bibliothèques de ce 
temps ; si elles nous permettaient de lire, dans une his- 
toire complète de Tite-Live, l'époque si troublée et si peu 


(4) On sait quelle était l'importance de cette industrie dans l’an- 
tiquité. Les foulons de Pompéi fgmaient un collège, avaient une 
basilique, c’est-à-dire une bourse où ils se réunissaient. 


et. 


connue des Gracques, de la lutte entre la démocratie 
paissante et l’aristocratie à son déclin; si un mémoire 
du temps déchirait le voile épais qui cache la période la 
plus brillante de l’histoire romaine, le siècle d’Auguste! 
Jusqu'ici cet espoir a été déçu. Tout ce qu'on a trouvé 
en fait d'écriture, ce sont des quittances d’un banquier, 
et la trouvaille est récente. Cependant il y avait à Pompéi 
des libraires, et dans les derniers temps on a déblayé, 
prés de la porte de Stabie, un bâtiment qui comprenait 
un atelier de copistes, ainsi que l’atteste une inscription 
murale. | 

Les libraires (librarii\, tout comme les autres corpora- 
tions, présentaient des candidatures. Dans la rue sur 
laquelle l'atelier donne sortie, on lil des fragments d’une 
inscription où les libraires réclament la candidature d un 
Sabinus, qui élait peut-être Helvius Sabinus, candidat à 
l'édilité. * 

Les corporations des artisans et commerçants n'étaient 
pas les seules associations dans les villes de l'empire 
romain. Bien que toutes ces corporations eussent un 
caractère religieux, en ce sens qu'elles honoraient, par 
des sacrifices et par des festins, la Divinité sous le patro- 
nage de laquelle elles étaient placées, il y avait en outre 
des associations dont le but principal, sinon unique, 
était de célébrer et de favoriser le culte d’une Divinité 
spéciale. À cetle époque, l'ancienne religion romaine, 
italique, froide et formaliste, avait subi depuis des siècles 
l'influence réchauffante et en même temps démorali- 
satrice de l’Olvmpe grec. Mais même ce mélange de 
croyances et de pratiques ne suffisait plus aux aspira- 
tions religieuses des populations. De longue date déjà, 
les pratiques religieuses de l'Egypte avaient envah 


Ld 


— D 


l'Italie, et triomphant de tous les obstacles que lui avait 
opposés l'esprit national du gouvernement romain, le 
culte de la déesse Isis florissait au 1° siècle de notre 
ère dans toules les provinces de l'empire. À Pompéi 
aussi, Isis avait son temple, situé près des théâtres, et 
ses adorateurs formaient l'association des J$iaci. Une 
doctrine qui promettait la paix de l’âme et la félicité 
éternelle en retour de pratiques mystiques et de purifi- 
cations corporelles, sans contrarier aucune passion hu- 
maine, devait naturellement rencontrer de nombreux 
adhérents dans la ville de Pompéi, où l'intérieur des 
maisons, les peintures et les inscriplions nous donnent, 
après dix-huit siècles, le reflet d'une civilisation raffinée 
et de la plus révoltante immoralité. 

Cependant le culte national n'était pas absolument 
délaissé. La patronne de Pompéi, digne d'elle, était 
Vénus, Venus fisica Pompeiana. Elle, aussi, avait ses 
temples et ses fervents adeptes, les Veneri. Les adora- 
teurs de Vénus et les sectateurs d'’Isis se lancent dans 
l'arène électorale pour recommander des candidatures 
diverses. Tandis que les adeptes du culle étranger récla- 
ment sur des affiches peintes à proximité de leur temple, 
les candidatures à l’édilité de Cuspius Pansa et de Helvius 
Sabinus, les adcrateurs de la patronne de la ville sem- 
blent s'être déclarés pour Popidius secundus à l'édilité et 
pour Cæœcus secundus au duumvirat. 

Mais il y a plus fort que cela. Non loin du Forum, 
quand on entre dans le vico de Soprastanti, à droite, se 
trouvent deux boutiques. Le mur extérieur est orné des 
portraits de Bacchus, de Mercure et de la Victoire. Sous 
le portrait de Bacchus, la candidature de Casellius à 
l’édilité est demandée... par qui? Par Vénus en per- 
sonne, par Vénus, la patronne de Pompéi. 


4 


On peut comparer à ce programme un autre plus 
ancien dans lequel on prie Vénus d’être favorable à ceux 
qui voteront pour le candidat recommandé. 

C'était, je crois, un peu dans les habitudes de Pompéi, 
de faire agir Vénus par une personne interposée. Dans le 
vico degh Scienziati, dans la grande salle ou l'atrium 
d'une maison qui n’est pas déblayée depuis longtemps, 
on lit, tracés au stylet, deux hexamètres dont, sauf 
quelques variantes, le premier est emprunté à Properce 
et le second à Ovide: 


Candida me docuit nigras odisse puellas : (1) 
Odero, si potero : sed non invitus amabo. (2) 


D 


« Une blanche jeune fille m'a appris à détester les 
filles à la peau noire ; 

» Je les détesterai, si je puis; mais si le les aime, ce 
ne sera pas malgré mol (3). » 

Les associations de Pompéi n'avaient pas toutes un but 
sérieux, comme celles dont nous venons de parler. Il y 
avait des sociétés d'’amusement. D'après le droit de 
l'empire, toute association a besoin d’une autorisation 
préalable. À Pompéi, où le goût de l'association était 
fort développé, on n'avait pas toujours, parait-il, observé 
la stricte légalité. En 59 apres J.-C., les jeux de gladia- 
teurs avaient donné lieu à une rixe sanglante entre Îles 
habitants de la ville et les nombreux spectateurs qui 
étaient venus d’une ville voisine, de Nuceria. Il y eut 


(1) Elég. 1, 1, 5. — Donec me docuit castas odisse puellus. 
(2) Amor. 11, 1, 35. | | 
(3) Sous ce joli graffito : 
Candida me docuit nigras odisse puellas, 
un plaisant a écrit: Oderis, sed iteras. « Tu les hais, mais tu y 
reviens, » et signé: Venus physica Pompeiana. 


en 


des blessés et des morts, à tel point que le Sénat de 
Rome, pour punir Pompéi, interdit ces jeux pendant dix 
ans et ordonna la suppression de toutes les associations 
non autorisées. Cependant des sociétés d'amusement 
avaient continué d'exister. [1 y avait, par exemple, des 
sociétés de jeu de balle, et, à l’occasion, on ne manquait 
pas de recommander un candidat aux joueurs. 

Dans la rue des Augustales (à côté de la rue de Stabies), 
entre la dixième et la onzième entrée, se trouve la taverne 
d'Edone. Celle-ci est le local (nous dirions aujourd’hui le 
cercle) des seribibi, des tard-buveurs. Le graffito qu'on lit 
sur un mur de l’atrium indique suffisamment la destinà- 
tion du lieu. Edone (le maître de l’estaminet) dit: « [oi 
l'on peut boire pour un as. Celui qui donnera deux as boira 
du meilleur. Con:bicn faut-il pour boire du Falerne ? » 

La société des Tard-Buveurs (1) demande à l'unanimité 
la candidature de Valia. | 

Deux portes plus loin, une candidature est présentée 
par la société des Laronneaux, Furunculi, et au-delà de 
l'entrée, par celle des dormeurs ou des endormis (Dor- 
mientes universi). 

Les tard-buveurs, les laronneaux et les dormeurs 
étaient peut-être les trois sobriquets d’une même société 
de bons-vivants, car ils présentaient tous un seul et 
même candidat, Vatia, qui était aussi celui des portefaix. 

Les préférences varient de quartier à quartier, de rue 
à rue ; mais ce qui prédomine ce sont les recommanda- 
lions des aubergistes, des cabaretiers et des boutiquiers. 


(1) Je ne voudrais calomnier ni mon temps, ni mon pays ; mais je 
crois que, sans chercher beaucoup et sans aller bien loin, il serait 
facile de trouver encore des Tard-Buveurs, c’est-à-dire des gens qui 
s’attardent un peu trop à boire. 


nn — 


.Les cabaretiers surtout sont nombreux à Pompéi. Il en 
-est un, nommé Phœbus, qui recommande les candida- 
. tures de Holconius et de Gavius au nom de tous ses cha- 
lands. Peut-être parlait-il au nom des campagnards qui, 
aux jours de marché, venaient se restaurer chez lui. 
._ Mais le jour de la présentation officielle des candida- 
‘tures est arrivé. Le Président des comices dresse la liste 
officielle des candidats et l'affiche au Forum, de manière 
que tous les électeurs puissent de plain-pied en prendre 
facilement connaissance. | 

Les quelques jours qui restent avant l'élection sont 
mis à profit par les partisans des diverses candidatures 
pour obtenir de nouvelles adhésions. 

Dès ce moment, les recommandations ne portent plus: 
un tel rogat, demande, ou cupit, désire ; car la candida- 
ture est posée. L’électeur déclare qu'il votera pour telle 
ou telle candidature : facit; on trouve les inscriptions 
suivantes : | 

Helvium Sabinum 
Aed. Primus cum suis facit. 
Ou bien : 
Cupiens fecit cum sodales \1) ; 
« Il est heureux de voter avec ses compagnons. » 


(4) L’orthographe de ces graffiti est souvent peu correcte. Beaucoup 
paraissent avoir été tracés par des Osques qui n’avaient guère fréquenté 
l’école. Du reste, un brave magister, Valentinus, plus soucieux de se 
faire quelque protecteur que préoccupé des légitimes exigences de 
la syntaxe, avait écrit hardiment sur sa porte : Valentinus cum dis- 
centes suos. Cette enseigne malheureuse ne serait-elle pas l’espiè- 
glerie de quelque écolier malicieux ? - Les enfants à qui on laissait 
prendre un morceau de charbon ou de craie esquissaient aussi un 
gladiateur, comme aujourd’hui ils dessinent un soldat, et il est curieux 
de remarquer que la façon dont ces jeunes mains procèdent n’a pas 
changé. « On ne se doute pas combien ces gamineries qui garnissent 


Fe 


Ou bien encore ce pressant appel peint à la porte des 
citoyens influents : 
Fac - facias - fave - officium commoda, 
« Votez - favorisez - prêtez votre concours... » 
Et l'on ne se gêne point d’invoquer leur intérêt bien 
entendu : 
Popidium secundum, 
Rufine, fave et ille te faciet. 
« Rufinus, favorise la candidature de PopidiusSecundus 
et il Le fera nommer. » 
Et encore, un peu plus loin, cette insinuation tout 
aussi effrontée : 


Sabinum aed., Procule, fac, et ille te faciet. 
« O Proculus, nomme Sabinus édile et il te nommera. » 


C'est franc et net, il me semble. 

Fréquemment, la peinture du nom seul à l'accusatif 
est toute la recommandation. Le plus souvent le nom est 
suivi de la formule : Oro vos faciatis, « je vous prie de 
nommer ; — très souvent encore on y ajoute: virum 
bonum,. « c'est un honnête homme; » — dignum rei 
publicæ, « il est digne des fonctions publiques ; » — 
œrarium conservabit, « il ne dilapidera pas le Trésor 
public, il apportera de bon pain. » 

Helvius, Cuspius et Popidius sont recommandés comme 
d'excellents jeunes gens, juvenes probos, juvenes egregios. 
Ils avaient au moins vingt-cinq ans, âge requis pour la 
brigue des magistratures ; mais, dans l'ancienne Rome, 


les murailles, quand la police les tolère, pourraient apprendre de 
choses à la postérité, si elles arrivaient aussi loin. » BoISSIER.— Sans 
aucun doute ce sont ces graffiti, peu faits pour venir jusqu’à nous, 
qui nous font entrer le plus avant dans l'intimité des Pompéiens, 


"59. 


on était, vous le savez, jeune homme, juvenis, jusqu’à 
l'âge de quarante-cinq ans. | 

Helvius est un jeune homme qui mérite tout le bien 
possible, omni bono meritum juvenem, innocentem juve- 
nem, qui n’a jamais fait de mal à personne... 

On trouve encore : egregium adulescentem, « jeune 
homme distingué ; » — « plein de modestie, » verecundum 
adulescentem ; — probissimum juvenem, « d'une probité 
hors ligne; » juvenem dignissimum, « personne n'est 
plus digne des honneurs. » 

Quelle politesse ! Quelle urbanité ! 

Rien que des éloges, pas un mot, pas une allusion 
méchante à l'adresse des concurrents. Nos mœurs élec- 
torales sont un peu différentes et n'offrent pas toujours 
autant de retenue et de réserve. 

Mais, demandera-t-on, qui supportait les frais de pein- 
ture de ces affiches? Esl-ce le candidat lui-même ou le 
parti du candidat? Il est difficile de répondre. Une affiche 
porte ceci: « Les annonces sont peintes par un tel Infantio 
avec le concours des peintres Fruclus et Sabinus : hic et 
ubique. Ici et partout ailleurs.» Ces annonces sont peintes 
avec soin. La réclame en faveur de la candidature me 
paraît avoir été en même temps une réclame pour le 
peintre. Il arrivait même que le peintre ajoutait à son 
nom celui du blanchisseur ou du stucateur qui lui avait 
préparé la place de l'affiche, voire même du manœuvre 
qui avait assisté le maître stucateur. De toutes ces cir- 
constances, on pourrait conclure que le candidat ou ses 
partisans faisaient à l'avance un contrat avec un peintre 
pour l’entreprise de loutes les recommandations de sa 
candidature. Du reste, que les candidats soient intervenus 
pour payer les dépenses, il semble qu'il n’y ait là rien de 


= 60 — 


répréhensible. L'argent du candidat ne jouait-il point 
parfois un rôle plus important et moins légal ? On sait, 
par l’histoire du dernier siècle de la République, jusqu'où 
allaient les excès de la corruption dans les élections de 
Rome et quelle fut la série des lois qui tâchèrent d'y 
opposer une digue impuissante. Les élections municipales 
souffraient du même mal. Les lois municipales défendent 
à tout candidat, pendant les deux années qui précèdent sa 
candidature, de distribuer des cadeaux ou des dons, de 
quelque nature qu'ils soient, de donner des festins en 
vue de son élection et de réunir à sa table plus de neuf 
personnes, le nombre normal du triclinium romain ou du 
repas privé. Le candidat ou tout autre qui, pour favoriser 
une candidature, aurait enfreint ces prescriptions s’ex- 
posait à une action populaire et pouvait être condamné à 
une amende de 5,000 sesterces (plus de 1,000 francs) au 
profit de la caisse municipale. 

_ Enfin, Messieurs, il reste une question assez impor- 
tante, et je vous prie de me continuer-pendant quelques 
minutes encore votre bienveillante attention. 

Quels étaient les intérêts qui divisaient les candidats à 
Pompéi? Sur quelles questions portait la lutte commu- 
nale ? Et d'abord, était-ce quelque grande question de 
nationalité ou de politique générale ? 

Ün siècle auparavant, ces luttes communales avaient 
dû s'inspirer souvent d'un esprit d'antagonisme national. 
Pompéi, ancienne ville osque, s'était, lors de la guerre 
sociale, déclarée pour les alliés; mais, prise par Sulla, 
elle avait reçu les vélérans de plusieurs cohortes, et la 
cité osque avait été transformée en colonie romaine : 
Colonia Veneria Cornelia Pompeianorum. Les anciens 
habitants avaient dû céder une partie de leurs maisons 


Of 


aux colons romains. La langue nationale, osque, avait 
dans l’usage officiel fait place à la langue latine. De pro- 
fondes rancunes séparaient la population osque et les 
envahisseurs romains. Cicéron, qui possédait une villa 
près de Pompéi, nous en a conservé le souvenir; et, soit 
dit en passant, à cette époque les élections y étaient 
vivement disputées, «car, disait Cicéron (1), dans un mo- 
ment de mauvaise humeur, sous la dictature de César, 
il est plus facile de devenir sénateur à Rome que décurion 
à Pompéi., 

Mais près de deux siècles avaient usé, effacé Jusqu'au 
souvenir des anciennes discordes. Plus de traces d’oppo- 
sition nationale ; la langue latine régnait à Pompéi en 
maîtresse. Peut-être d'anciennes familles conservaient- 
elles en secret une certaine affection pour le culte et les 
usages nationaux des ancêtres; on trouve en eftet cer- 
tains grands hôtels où l’on aimait à crayvonner sur les 
murs les lettres de l'alnhabet osque et dans l’un desquels 
la déesse Flora était encore invoquée sous le nom de 
Fluusa ; mais c'étaient des exceptions. Peut-être est-il 
permis de voir un dernier vestige de l’esprit osque dans 
cette inscription où le patron d’une candidature avait 
fait peindre les lettres de son nom à la manière osque, 
c'est-à-dire de droile à gauche. 

Ce n'était pas non plus la théorie du système gouver- 
nemental qui divisait les habitants de Pompéi. À Rome, 
il pouvait y avoir à cette époque, et il y avait certaine- 
ment des républicains ; mais il n’y en avait guère hors 
de Rome. Les provinces, et même les municipes de 
l'Italie, avaient accepté l'empire, qui avait inauguré pour 


(4) Cic. — Pro Sullà, 21. 


— 62 — 


eux une êre de sécurité et de liberté relatives, et personne 

ne désirait le retour des tempêtes dans lesquelles la 

république avait sombré. Pompéi spécialement était im- 

périaliste. 

Mais peut-être enfin y avait-il d’autres questions d'in- 
térêt supérieur, d'intérêt religieux, autour desquelles 
s'agitaient les luttes communales? Or, Messieurs, entre 
les sectateurs de Vénus et ceux d’Isis, ni les pratiques, 
ni les doctrines n'étaient assez opposées pour que la lutte 
pût prendre un caractère religieux. S'ils patronnent des 
candidatures diverses, c’est que la sympathie et l'intérêt 
de la corporation leur dictaient des choix opposés. Quant 
à la religion nouvelle qui devait changer la face du 
monde, elle préparait encore en secret la voie à son futur 
triomphe. Il n’est pas même certain qu’elle eût déjà des 
prosélytes à Pompéi. La lutte était donc circonscrite au 
terrain des intérêts matériels de la commune. « Et il faut 
» le dire à l'honneur des administrateurs communaux, 

>» la munificence des édifices publics, le pavage des rues, 

» les fontaines d’eau potable qui ornent le coin des rues, 
» Les bains publics, les immondices emportées par des 
» cloaques souterrains communiquant avec toutes les 
» maisons, en un mot, les embellissements et les travaux 
» de salubrité publique à Pompéi pourraient servir de 
» modèles à bien des administrations communales de 
» notre temps. » Je me hâte d'ajouter, Messieurs, que 
c’est M. Nissen qui parle ainsi dans son livre sur Pompéi.., 
et que M. Nissen est un Prussien de Berlin. 

Mais, ce qui décidait avant tout les élections, c'était la 
popularité personnelle du candidat dans son quartier, 
c'étaient ses libéralités, les services rendus aux nom- 
breuses et puissantes corporations; c’étaient les alliances 


LA 


— 63 — 


de familles qui lui procuraient les voix des électeurs du 
voisinage. 

Enfin, Messieurs. quels ont élé les résultats des élec- 
tions qui eurent lieu à Pompéi en 79? On pourrait chercher 
à le deviner, mais ce serait imprudent et surtout superflu. 
À quoi bon, en effet, se perdre en conjectures hasardées, 
alors que les fouilles, qui sont loin d'être terminées, 
découvriront peut-être un jour, d’une manière certaine, 
les noms des duumwvirs et des édiles sous l'administration 
desquels eut lieu la terrible catastrophe? Catastrophe 
terrible, lamentable, en effet, mais qui nous permet, 
après dix-huit siècles, de scruter de nos veux, de tâter 
de nos mains, la vie vraie, intime, publique et privée des 
anciens. \Muettes au premier regard, toutes ces pierres, 
consultées, parlent bientôt, se confessent à la science, à 
l'imagination qui les comprend à demi-mot ; elles disent 
peu à peu tout ce qu'elles savent et tout ce qui se passait de 
mystérieux el d’étrange, sur ces mêmes pavés, sous ce 
même ciel, dans un temps miraculeux, le plus beau peut- . 
être de l'histoire, le VIIT' siècle de Rome et le [°" de J.-C. 


LA VANITÉ 


PAR 


M. Aug. Wicquot 


Membre résidant. 


Quand nos illusions ont toutes fait naufrage, 
Toujours au fond du cœur, en dépit de l’orage, 
Survit un sentiment, par un rien irrité, 

Mais que rien ne détruit, c’est notre vanité. 

Si l’on veut écouter les langues indiscrètes, 
Elle est surtout vivace en l’âme des poètes ; 
Jugez-en par un fait pris au siècle dernier, 
Entre mille au hasard : le grivois chansonnier, 
Le caustique railleur dont la verve légère 

Eut parfois le secret d’exaspérer Voltaire, 
L’émule de Panard et de Collé, Piron, 
Puisqu'il faut bien enfin l'appeler par son nom, 
Après le beau succès de la Métromanie, 

Avait été soudain frappé de maladie. 

La Muse et ses amis pleuraient déjà sa mort. 

Il en revint. pourtant il maudissait le sort, 
Car tout un long hiver, loin du café Procope, 
L’avait rendu morose et presque misanthrope. 
Enfin, le mois de Mai, cher aux convalescents 
Venait de s’éveiller au souffle du printemps. 
Tout renaissait ; partout la féconde nature 
Prodiguait ses trésors de fleurs et de verdure. 
« Ma canne à pomme d’or, mon bel habit marron, 
» Mon rabat de dentelle, en route |! dit Piron, 


— 65 — 


’ 
» Je veux ce matin même, ivre de poésie, 

» Savourer au grand air mon retour à la vie. » 
Un fiacre de louage aussitôt le conduit 

Dans ce bois de Boulogne, où son esprit séduit 
Vint si souvent trouver l'ombre et la rêverie. 
Méditant quelque plan nouveau de comédie, 

ll arrive, accablé du soleil nrintannier, 

Ala mare d'Auteuil, sous un vieux marronnier, 
Qui déjà se couvrait d’un précoce feuillage. 

Il restait là, rêveur devant le paysage, 

Qu'il pouvait contempler sur son banc de gazon ; 
Il se complaisait même à sonder l’horizon ; 

Tout à coup, sur la route, un bruit se fait entendre : 
Un char léger parait ; Piron en voit descendre, 
Calme, silencieux, un jeune paysan, 

Vêtu modestement d’un grossier bouracan, 

Qui, devant lui s'arrête... et gravement salue. 

« Tudieu ! se dit Piron, d’une voix tout émue, 

» Le rustaud, par hasard, m'aurait-il reconnu ? 

v Son hommage est muet, mais il est bien venu. 
» Dans ce lieu si désert, vraiment, je n’ose y croire, 
» Avec moi porterais-je un rayon de ma gloire ? 
» Personne plus que moi n’a jamais souhaité 

» Ne pas trop émerger de son obscurité ; 

» Et voilà qu'ici même … » il allait, le poète, 
Exhaler ses regrets, quand, en habits de fête, 

Se dirige vers lui, sur un âne trônant, 

Une fraîche fillette, au sourire avenant, 

Portant un gros bouquet d’aubépine fleurie, 
Qu'elle pose à ses pieds... puis gagne la prairie. 

« Comment, sans me parler, disparaitre aussilôt ? 
» Dit tristement Piron, regardant le dépôt 

» De fleurs jonchant le sol. Quelle façon courtoise 
+ D’exprimer son respect, pour une villageoise ! 


— 66 — 


» Pourquoi s'enfuir ainsi ? Tant de discrétion 

» Avive et mon plaisir et ma confusion! 

» Je suis bien éveillé ; ce n’est donc point un rêve. 
» J'étais venu chercher le repos, une trève 

» À mon rude labeur, aux ennuis de Paris, 

» À ces cruels dédains de rivaux ennemis, 

» Qui condamnent l’auteur de la Métromanie 

» À se morfondre au seuil de leur Académie. 

» Mais je suis bien vengé ; quelle rude leçon 

» À tous ces beaux esprits, poètes de salon, 
« Vient d’infliger ici l’aimable paysanne 

» Dont je crois voir encor le grand air de sultane ; 
x Son bouquet me ravit plus qu’une ovation !... » 
Il donnait libre cours à son émotion, 

Quand au loin retentit, du bout de la clairière, 

De tout un escadron la fanfare guerrière ; 

Il suivait au galop son brillant colonel, 

Le marquis de Vaudreuil, brave, spirituel, 

Déjà couvert d’exploits, rayonnant de jeunesse ; 
Fier de ses compagnons, la fleur de la noblesse, 
Qui savaient s’élancer des fêtes de la Cour 

Sur les champs de bataille, et goûter tour à tour 
Du combat les ardeurs et de l’amour les charmes. 
Devant le marronnier, « Halte ! Portez les armes ! » 
Cria le colonel ; — à son commandement 

Les fougueux cavaliers s’arrêtent un moment, 

Et puis ayant dans l’air agité leur épée, 
Disparaissent bientôt sur la route escarpée. 
Revenant de Saint-Cloud, ce jeune état-major, 
Enseigne déployée et tout chamarré d’or, 
Accourait relever la garde à la Muette, 

Où se trouvait la Cour, en pompeuse étiquette. 
Piron se redressa, confondu de stupeur ; 

« C'est trop! murmurait-il, c’est beaucoup 1rop d'honneur 


_— 67 — 


» Que chacun en ces lieux s'empresse de me rendre ! 

» Qui m'a donc pu trahir ? C'est à n’y rien comprendre ; 
) Quoi ! l’escadron volant de la maison du Roi 

» Avec tous ces égards défiler devant moi ? 

» Hommage qui n’est dû qu'aux maréchaux de France ! 
» Grâce aux Dieux ! mon bonheur passe mon espérance, 
: Etje vais regagner mon modeste logis 

> Avec une moisson de souvenirs bénis, 

» Plus enivrants, plus doux que le parfum des roses » 


Piron avait pu voir vraiment toutes ces choses: 
Villageois et fillette, escadron tout entier. 

Ce qu'il ne voyait pas au haut du marronnier, 
C'était, dans un abri creusé sous la ramée, 
Notre-Dame d'Auteuil, image bien aimée, 

Que de Rome jadis Monseigneur de Tencin 
Reçut pieusement comme un riche butin. 

Le vaniteux, assis au pied de cette image, 
S'était approprié salut, fleurs et hommage. 


08 


LAURÉAT DES CONCOURS 


—— x — 


CONCOURS D'HISTOIRE. 
Médaille d'argent: 


M. Alcius LEDIEU 
Conservateur du Musée et de la Bibliothèque d'Abbeville, 
Membre correspondant du Ministère de l'Instruction publique 
pour les Travaux historiques. 


SUJETS MIS AU CONCOURS 
POUR 1888. 
HISTOIRE ET ARCHÉOLOGIE. 


Histoire d’une Ville, d’une Localité importante ou d’une 
Abbaye du département du Pas-de-Calais. 


Monographie d’une des Eglises paroissiales ou d’une des 
Maisons conventuelles ou hospitalières de la Ville ou de la 
Cité d'Arras. 

Cartes de l’Artois entre le XI° siècle et le XVIIe, avec les 
divisions politiques, religieuses, administratives et judiciaires 


LITTÉRATURE. 
Une pièce de deux cents vers, au moins, sur un sujet 
laissé au choix des concurrents. 
Une composition en prose, se rattachant, autant que pos- 
sible, à un sujet d'intérêt local. 


BEAUX-ARTS. 
Histoire de l’art ou de l’une de ses parties dans l’Artois. 
Biographies d’artistes artésiens. 


te 6 ns mn 


= 60 


SCIENCES. 


Une question de science pure ou appliquée. 
Statistique industrielle du Pas-de-Calais, avec carte à 


l'appui. 


Il est entendu que chacun de ces sujets emporte séparé- 
ment un prix, dans le cas où les travaux présentés seraient 
jugés dignes de cette distinction. | 


Des médailles, dont l'importance sera proportionnée au 
mérite des travaux, seront décernées aux lauréats. 

En dehors du concours, l’Académie recevra tous les ouvra- 
ges inédits /Lettres, Sciences et Arts] qui lui seront adressés. 

Toutefois, elle verra avec plaisir les concurrents s’occuper 
.surtout de questions qui intéressent le département du Pas- 
de-Calais. 

Elle accordera des médailles, dont la valeur pourra varier, 
à ceux de ces ouvrages qui lui paraitront dignes d’une 
récompense. 


CONDITIONS GÉNÉRALES. 


Les ouvrages envoyés à ces Concours devront être adressés 
(francs de port} au Secrétaire-général de l’Académie, et de- 
vront lui être parvenus avant le 1+r juin 1888. Ils porteront, 
en tête, une épigraphe ou devise qui sera reproduite sur un 
billet cacheté, contenant le nom et l’adresse de l’auteur. Ces 
billets ne seront ouverts que s'ils appartiennent à des ou- 
vrages méritant un prix, une mention honorable ou un en- 
couragement ; les autres seront brûlés. 

Les concurrents ne doivent se faire connaitre ni directe- 
ment, ni indirectement. 


te 


Les ouvrages imprimés ou déjà présentés à d’autres So- 
ciétés ne seront pas admis. 

Les membres de l’Académie, résidants et honoraires, ne 
peuvent pas concourir. 

L'Académie ne rendra aucun des ouvrages qui lui auront 
été adressés. 


N.-B. — Les pièces envoyées pour le concours de poésie 
devront désormais être accompagnées d’une déclaration 
‘attestant que ces pièces n’ont pas été envoyées à d’autres 
concours qu’à celui de l’Académie d'Arras. 


Fait et arrêté, en séance, le 29 juillet 1887. 


Le Secrétaire-adjoint, Le Président, 


Pauz LECESNE. DE MALLORTIE. 


II 


LECTURES 


faites dans 


les Séances hebdomadaires. 


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HMRECGE 


L'ATELIER 


DE 
M. A. DÉEMORY 
Son Enseignement. — Ses principaux Elèves 
/ PAR 


C. LE GENTIL 


Membre résidant. 


« Nous neparlerons pas des dessins de M. Demory, 
* son mérite en ce genre est reconnu depuis 
» longtemps. Les sujets qu’il a exposès cette 
+ année ne peuvent qu’ajouter à sa réputation. » 


C, DuTILLEUX. (Septembre 1833). 


+ 


Nos souvenirs de Dutilleux n’ont nullement oblitérés 
ceux que nous gardons de M. A. Demory et de son 
Atelier, dans lequel nous avons travaillé au cours des 
années 1834 et 1835 (1). | 

M. Demory professa ici de 1825 à 1872, à 1 Ecole 
académique et communale de dessin, au Collèce, aux 
dames Ursulines, chez Mesdemoiselles André, chez les 
demoiselles Demonchy, chez Mademoiselle Brunet, chez 
les denoiselles Charruey, chez les dames de la Com- 
passion et longtemps chez les dames Bénédietines, Il 
a eu pour élèves tous les jeunes gens, toutes les jeunes 


(1) Voir notre Notice sur M. Demory, Mémoires de l’Académie 
d'Arras, 


— T4 = 


personnes de la ville, des environs, et a été le Maitre le 
plus connu, pour ne pas dire le plus populaire, de ceux 
qui ont enseigné dans nos murs. 

Qui ne se rappelle sa figure énergique, au nez aquilin, 
à l'œil profondément enfoncé dans un orbite ombragé 
d'épais sourcils. 

Qui ne le revoit encore, haut de taille, bien découplé, 
les épaules carrées, marchant droit, la tête un peu rejetée 
en arrière à la facon militaire (1). \ 

À qui ne souvient-il pas que sous ces apparences 
sévères, parfois brusques même, se cachaïent une bien- 
veillance sans limites, un dévouement à toute épreuve 
et une inépuisable générosité ! 

Disciple d'Aersent, M. Demory était un classique 
convaincu, ayant pour hommes, dans la peinture d'his- 
toire, David, Regnault, Gérard, Gros, Guérin, Girodet, 
Ingres, Flandrin, Delaroche; dans le paysage. Bertin, 
Demarne, Wattelet, Michallon, Marilhat, et admirant 
infiniment les portraits, merveilleux au surplus, de 
M°° Vigée-Lebrun . 

C'est assez dire que la correction et l’exécution étaient 
ses deux qualités maîtresses ; et qu’en tant que dessina- 
teur surtout, il avait une étonnante habileté de main. 

On peut en juger er voyant, chez M”° Demory, une 
Danaë éclairée en reflet, dont l'exécution était particu- 
lièrement difficultueuse, le passage du blanc au noir 
s'opérant presque sans transition ; et chez notre collègue, 
M. Laroche, Enée et Didon d'après Guérin. 


(1) Elève du fameux capitaine Vallée, première lame peut-être de 
l’armée française d’alors, après l’incomparable Jean Louis, M. Demory 
avait conservé dans sa marche un certain balancement d’épaules sen- 
tant la salle d'armes, 


a ee 


Impossible assurément de pousser plus loin le charme 
du crayon, et les gravures anglaises les plus renommées 
ne l’emportent point en finesse sur ces œuvres absolument 
remarquables. 

Après ces tours de force, on peut citer Daphnis et Chloë 
d’après Hersent (1826), une Scène. du Déluge d'après 
Girodet (1827), Myrtil et Amyntas d’après Serrur, et un 
ravissant portrait de M"° Demory (1828-1829). 

La supériorité des dessins maintes fois médaillés de 
M. Demory était si notoire, les formules laudatives se 
trouvaient tellement épuisées à leur endroit, qu'après 
l'avoir sincèrement et « de toutes ses forces » félicité lors 
de l'exposition de 1833 sur les « progrès vraiment très 
sensibles » qu'accusaient ses peintures, Dutilleux se 
bornait à dire en terminant sa consciencieuse critique : 
« Nous ne parlerons päs des dessins de M. Demory ; son 
mérite en ce genre est reconnu depuis longtemps ; les sujets 
qu'il a exposés ne peuvent qu'ajouter à sa réputation » (1). 

Sans manier la brosse avec autant de dextérité que 
la pointe, M. Demory exécutait pourtant dans le goût 
convenu des Maîtres de l’Empire et de la Restauration, 
des paysages aux premiers plans meublés, détaillés, aux 
feuillés soigneusement différenciés, suivant les essences 
desarbres qu’ils faisaient parfaitement reconnaître, paysa- 
ges plaisants à l’œil et qui n'étaient pas sans valeur. 

Les environs d’Arras lui fournissaient des sujets 
d’études toujours intelligemment choisis. 

Citons les Hochettes, de sinistre mémoire, s’enlevant 
sur un soleil couchant, que nous sommes heureux de 


(1) Courrier du Pas-de-Calais, n° du 4 décembre 1833.—Dutilleux 
déclarait sa critique faite $ la main sur la conscience. » 


ut 


posséder ; — les Abbaye, tours et ruines de Saint-Eloy, 
encore à la tombée du jour, dont une bonne copie a été 
faite par Estoret; — une vue plus importante et dans un 
autre effet du même sujet, cédée à M. de Cardevacque; — 
le vieux Moulin de Saint-Vaast, à Saint-Nicolas ; — le 
Vivier, au long de la courtine festonnée par les tours de 
Louis XI ; — la Fontaine Sainte Bertille, à Marœuil ; — 
la Sablière de Blairville. — Des Vosges, où il séjourna deux 
mois, il rapporta plusieurs souvenirs, dont l’un, sur toile, 
de 60 au moins, appartenant à M. Delétoille. 

Après avoir été critiqué par les romantiques, ce genre 
de peinture est maintenant décrié par les naturalistes, 
réalistes, impressionistes et autres nihilistes, endépendanits, 
dissidents, décadents, et généralement ignorants de 
l'époque. 

La critique des romantiques se conçoit sans effort. Il faut 
en effet reconnaître que ces toiles également soignées, 
léchées et blaireautées jusque dans les détails les plus 
infinitésimaux, où rien ne se trouvait sacrifié, présentaient 
une série d'intérêts partiels, distrayant de l'intérêt géné- 
ral, et puis une certaine sécheresse. Que partant, on 
pouvait préférer le faire plus inégal mais plus large et 
l'effet plus saisissant, que préconisaient les adeptes du 
romantisme. 

Mais le dénigrement de ceux qui se qualifient pom- 
peusement « peintres de l'avenir, » — Di talem avertite 
casum, — confond absolument quand, sous prétexte de 
néo-peinture et de réaction contre le vieux jeu (1). on les 


(1) Celui de Michel-Ange, de Raphaël, de Titien, de Paul Véronèze, 
de Léonard de Vinci, de Memling, du Corrège, de Murillo, de 
Velasquez, de Rembrandt, de Rubens, de Van Dyck, du Poussin, 
de Lesueur, de Lebrun, de Cluude Lorrain, de Ruysdaël, de Rigauld, 
de David, d’Ingres, de Prudhon, de Géricault, de Delacroix, de 
Chaplin, de Corot, de Diaz, de Decamps, de Troyon, de Jules 
Breton, de Millet, de Théodore Rousseau! … 


— 11. = 


voit étaler leurs productions insensées, barbouillages 
sans nom, n'offrant qu'une affreuse débauche de couleurs, 
qu'un abominable tohu-bohu de lignes, ne laissant entre- 
voir ni sentiment, ni métier, ni aptitude d'aucune sorte. 

Froids et trop méthodiques, nous le concédons, les 
classiques n’en étaient pas moins de vrais artistes, 
sachant dessiner et peindre, respectant le public et se 
respectant eux-mêmes, n'ayant rien de commun avec 
les pensionnaires de Charenton, et desquels nul homme 
sérieux ne pensera ni ne dira jamais ce que naguères 
écrivait fort justement de leurs détracteurs enragés, le 
docteur Grégoire s'exprimant ainsi : « Le naturaliste est 
» un détraqué qui se croit un original et qui prend la 
» maladie pour l’état normal, l'hôpital pour la maison, 
» Nana pour Ninon, l'égout pour la cité et Pantin pour 
» Paris {1). 


(1) Delacroix, qui n’était certes point un classique, disait : 


« Le réalisme littéral est stnpide ! 

» Qui dit un art dit une poésie. Il n’y a pas d’art sans but poétique ! 

» Eh! réaliste maudit, voudrais-tu, par hasard, me produire une 
illusion telle que je me figure que j'assiste en réalité au spectacle 
que tu prétends m'offrir ? C’est la cruelle réalité des objets que je 
fuis, quand je me réfugie dans la sphère des créations de l’art. Que 
m'importent tes personnages vrais, que je retrouve dans la rue sans 
me donner la peine d'examiner tes productions ? Je suis du moins 
le maître d’en détourner la vue, quand je les trouve sous mes pas ; 
tandis que toi, tu m'en fais voir toute la crasse et toute la misère. » 

« Si le mot réalisme avait un sens, ajoutait Théophile Sylvestre, 
il voudrait dire de deux choses l’une: négation de l’imagination, 
alors l’homme, dépouillé de la plus haute de ses facultés, n’est qu’une 
brute ; ou bien prééminence de la vérité visible et palpable sur la 
fiction poétique ; dans le second cas, l’artiste réduit à l'état de scribe 
machinal, n’a qu’à dresser procès-verbal de tout ce qu'il voit et de 
tout ce qu’il touche. » 


0 — 


L'atelier de M. Demory était au premier étage, sur le 
jardin de la maison qu'occupe encore sa veuve, à l'angle 
de la rue des Capucins et de la petite rue Saint-Etienne. 

Tirant son jour par deux fenêtres, il pouvait aisément 
contenir une douzaine de travailleurs. 

A droite, en entrant, s'allongeait une table-pupitre 
occupée par les élèves copiant la gravure. 

Plus loin, une autre table supportait les plâtres héroï- 
ques et mythologiques, moulages ou réductions de l’an- 
tique — à peu d’exceptions près (1) — servant aux élèves 
opérant d’après la bosse. 

Dans la pièce, se dressaient six à huit chevalets à 
l'usage de ceux qui faisaient de la peinture ou qui, 
maniant l’estompe ou le crayon, étaient d’une certaine 
force. | 

Au long des murs, se trouvaient accrochés les études 
d’après nature à l'huile ou à la mine de plomb de 
M. Demory, qu'il laissait reproduire; plusieurs académies 
d'atelier, dont une de Couture, le futur auteur de la 
Décadence romaine, l'une assurément des plus admirables 
compositions de l’école moderne, une de Rouget, à qui 
l’on doit le Mariage de Napoléon avec Marie-Louise et 
Henri IV devant Paris, et un joli petit paysage sur toile 
cirée verte, dont voici la légende. 

Certain paysagiste en tournée étant entré à l’auberge 
pour déjeuner, et s'étant aperçu « au quart d'heure de 
Rabelais » de l’oubli de son porte-monnaie, aurait, afin 
de payer son écot, brossé sur la toile cirée de la table où 


(1) Au nombre des plâtres se trouvait le torse bien plus grand que 
nature du Faune antique que, doué d’une force exceptionnelle, 
M. Demory portait seul pour le mettre en place. Cela nous émer- 
veillait et doublait notre révérence pour le Maître. 


— 79 — 


il avait mangé, une délicieuse fantaisie qui, de main en 
main était arrivée en celles de M. Demory, lequel se 
plaisait à raconter l’anecdote. 

La leçon se donnait de une heure à deux de l’après- 
midi, mais M. Demorvy parti restait qui voulait; le jeudi 
l'atelier était ouvert toute la journée. 

Quoiqu’exigeant de ses élèves une subordination 
complète, le Maître, habituellement très gai, vivait avec 
eux dans une familiarité qui le faisait tant aimer, que 
l'atelier semblait triste lorsqu'il ne s'y trouvait plus; 
aussi ces mêmes élèves devinrent-ils tous ses amis 
reconnaissants et dévoués. | 

L'atelier, on vient de le voir, était un pur atelier de 
travail et non un atelier d'amateur, orné de curiosités, 
de bibelots et d'objets de luxe ; cela n’empêchait pas tou- 
tefois la maison de M. Demorvy d’être un véritable musée. 

Sur le palier de l’escalier, contre la porte de l'atelier, 
se trouvait une œuvre capitale de Doncre, Milon de 
Crotone attaqué par un lion. Sous l'atelier, la salle à 
manger était littéralement tapissée de toiles de Maîtres, 
au nombre desquelles se distinguaient une magnifique 
esquisse du plafond du Poussin, conservé dans la grande 
galerie du Louvre, le Temps, montrant la Vérité iriom- 
phante de l'envie et de l'erreur, esquisse enlevée avec 
une maëstria superbe et qui enrichit le Musée de Lille, 
dont elle est l’une des plus belles perles ; une esquisse 
de l Auoration des Mages, par Rubens, un Ange, attribué 
à Le Sueur, deux remarquables portraits de Largillière, 
le duc et la duchesse de Lévis (1), anciens gouverneur et 


(1) Le portrait de la Duchesse fait actuellement partie de notre 
collection, ainsi qu’une miniature et une petite grisaille de Doncre, 
qui se trouvaient également dans la salle à manger de M. Demory. 


— 80 — 


gouvernante d'Artois; un saint, flanqué de deux sou- 
dards, morion en têle, par Crayer, morceau d'une toile 
plus grande, acquis par le Musée ; un beau paysage de 
Zuccarelli, qu'animaient des figures de Salvator; un 
Saint Jérôme et une Madeleine de Doncre, qu'on retrouve 
dans la collection de M. Hirache ; la Paix d'Amiens du 
même, offerte au Musée par M. Demory; des animaux de 
Van Bergem; un Choc de Cavalerie de Verdussen,; une . 
Descente de Croix de Jouvenet ; un portrait de l'école hol- 
landaise dans le goût de Rembrandt. Au salon, on voyait 
un charmant pastel de M"° Je Mirbel; une importante 
aquarelle de Justin Ouvrié(vue de Venise), une autre aqua- 
relle de Watelet (dessous de bois), et dans une chambre à 
coucher un très beau Christ en Croix, de Van Dyck, 
esquisse peinte dans l'huile, offrant beaucoup d’analogie 
avec le même sujet au Musée d’Anvers, et qui frappa 
M. le comte de Tramecourt lorsqu'il l’aperçut en notre 
cabinet. 

Les élèves qui fréquentèrent l'atelier alors que nous 
y travaillâmes furent Messieurs : 

Laigle, que l'on reconnaissait assez généralement 
comme le plus fort. 

Charles Libersalle, organisation fine, nerveuse et artis- 
tique s’il en fut, chantant et dessinant avec un goût 
exquis. Le Berger de Virgile, que nous lui vimes exécuter, 
vaiait la gravure. 

Son frère, actuellement architecte à Saint-Omer. 

Charles Maniette, excellent camarade, qui devint rece- 
veur général des postes du Rhône. Copiant la Paix 
d'Amiens, il s'était épris de M”° Doncre. ayant posé, 
disait-on, pour la seconde des déesses allégoriques de ce 


sl — 


tableau. Passion peu inquiétante, cette dime étant morte 
le 2 février 1821 (1). 

Henri Duprez, qui entra à Saint-Cyr et mourut capitaine 
des grenadiers de la Garde, par suite des fatigues de 
l'expédition de Crimée et du siège de Sébastopol. 

Liébert, Dufour, Rohart, Coquidé, Tafhn, Piedanna, 
Souville, de Dunkerque, neveu du fameux loup de mer 
de ce nom, et Leleu, dont l’incessante préoccupation était 
de construire ses phrases de manière à y loger autant de 
fois que possible l’imparfait du subjonciif. Ce qui faisait 
la joie de l'atelier auquel il servait de plastron. 

Ce brave garçon, qui, sans doute, se croyait né pour 
illustrer la tribune ou le barreau, voire même tous les 
deux à la fois, finit par échouer à Paris dans l’une de ces 
boutiques où se fabriquent les Chemins de Croix et autres 
tableaux d'église, à raison de 4 à 6 francs par jour. 

Les jeunes gens qui apprennent maintenant à dessiner, 
commencent pour la plupart par la bosse reproduite à 
l'aide de l’estompe seule, le crayon étant absolument 
délaissé. 

Il n’en était point ainsi autrefois, quand professait 
M. Demory. 

Le crayon se trouvait l'agent principal, l'estompe, le 


(4) Mme Doncre, qui était fort belle, comme le prouve le portrait de 
la collection de M. Hirache, a souvent posé pour les personnages des 
tableaux de son mari. C’est ainsi qu’on croit voir encore un souvenir 
d'elle dans la petite esquisse de la déesse de la Liberté que la Muni- 
cipalité commanda à Doncre pour le salon de l’Hôtel-de-Ville, à 
l'époque révolutionnaire. Exécutée en grand, cette figure a disparu, 
mais la petite esquisse est en notre possession, et nous la tenons de 
M. Demory. 


9 


— 19 — 


dessin d’après la bosse à part, n’intervenant que comme 
adjuvant. 

On débutait par reproduire la gravure ou la lithogra- 
phie, et cela durant plusieurs années. S’initiant par les 
moyennes têtes, on passait aux grandes, puis à l'académie, 
enfin aux sujets ; cela fait, on abordait la bosse. 

Ce système est non-seulement abandonné, mais encore 
vivement attaqué. Sans chercher soit à masquer, soit à 
défendre les défauts qu’il pouvait avoir, constatons uni- 
quement, mais constatons bien, qu’il avait du moins la 
qualité de donner une habileté et une sûreté de main 
difficiles à rencontrer aujourd'hui. 

Cette habileté trouvait jadis ses témoignages irréfraga- 
bles dans les nombreux dessins médaillés et retenus au 
Musée des lauréats de l’école municipale. Sauf trois ou 
quatre, ces œuvres si intéressantes ont depuis quelque 
temps fâcheusement disparu; on ne sait trop pourquoi; 
et chose plus regrettable, elles sont perdues, momenta- 
nément du moins. Il nous a été, en effet, impossible d’en 
découvrir la moindre trace lorsque nous désirâmes les 
revoir et les apprécier, à l’occasion de cette causerie. 

Or, cette habileté manifestement impuissante à consti- 
tuer les Maîtres, qui sont des génies créateurs, mais qui 
peut à la rigueur suffire aux hommes de métier tels que 
dessinateurs, graveurs ou lithographes, qui habituelle- 
ment composent peu et se bornent à reproduire, a eu à 
Arras cet excellent résultat de montrer à Sanson et à 
Colleite, qui sans elle seraient restés de simples employés 
de bureau, quelle carrière leur avait ouverte, en déve- 
loppant chez eux des aptitudes natives, le genre d’ensei- 
gnement de M. Demory. 

Les principaux élèves du Maître furent, comme artistes, 


203 


MM. Daverdoingt, Toursel, Lampérière, Demory fs, Baton, 
peintres; Sanson, Collette, lithographes ; commeamateurs, 
MM. Randon, alors capitaine, et depuis maréchal de 
France (1), peintre; Sayon, Barbier, Pronnier et Bourgois, 
dessinateurs (2). 

Reprenons. 

Sorti premier prix (3) de l’école communale de dessin, 
Charles Daverdoingt entra en 183? dans l'atelier du baron 


(4) A cette époque (1825), le capitaine Randon avait, croyons-nous, 
sous ses ordres, dans le régiment de chasseurs auquel il appartenait, 
le marquis de Gironde et M. de Larochejacquelin, avec qui le Maï- 
tre faisait souvent des armes. Un groupe de ces trois officiers a été 
dessiné par M. Demory, puis reproduit par la lithographie. L’un des 
rarissimes exemplaires de ce dessin est aux mains de notre vieil ami, 
M. Trannoy père, avocat à Arras. Le Maréchal, qui avait conservé 
les meilleurs souvenirs de son ancien professeur, en demandait des 
nouvelles chaque fois qu’il voyait M. Trannoy. 

(2) À ces noms on pourrait ajouter ceux de notre illustre architecte 
Alexandre Grigny, que Dutilleux à si justement appelé « héritier 
direct des sublimes maçons du moyen-âge, » de MM. Adalbert 
Cuvelier, qui s’est si intelligemment occupé de photographie pro- 
gressive au début de l'invention Daguerrienne; Coiffier qui, entré au 
régiment du Génie, est parti pour les Iles, d’où il est revenu décoré; 
Baisu, qui devint portraitiste à Paris; et Delaporte, qui fut médaillé 
à l’école communale pour un Mazeppa poursuivi par des loups, 
avant de fréquenter l'atelier de Dutilleux et de professer le dessin à 
Arras. | 

(3) « Au sujet de l’école municipale de dessin qui donnait ses prix 
» avec ceux du Collège, et dont M. Gauthier était professeur avec 
» M. Demory. son collègue, j'y suis allé quelque temps ainsi que 
» Toursel Augustin, et je me rappelle un Romulus et un Tatius qui 
» me valurent un premier prix, Toursel eut le second. » (Lettre de 
M. Daverdoingt du 26 septembre 1887). 

Arrivé à Rome en 1836, Daverdoingt y séjourna quatre ans, 
rayonnant de là dans toutes les principales villes d'Italie et de Sicile. 
Il y retourna ensuite pendant deux ans pour y faire son Baptème du 
Christ de la Cathédrale ; puis il y revint pendant deux ans encore. 
Rentré définitivement en France en 1846, il prit un atelier à Paris. 
rue Trévise, 37, où il resta jusqu’en mai 1887. Il est maintenant 
retiré dans une maison de campagne, à Averdoingt (Même lettre). 


— 84 — 


Gros, fut admis, en 1833, à l'école des Beaux-Arts, et fit 
à Rome, en 1836, la connaissance d’Ingres, directeur 
alors de l'école française, dont il adopta les tendances, 
pour ne plus s’en départir. 

À l'instar d'Ingres, en effet, dont Raphaël était le dieu, 
après avoir remonté aux sources de l’art dans le XV° 
siècle, c’est-à-dire aux Maîtres dont Raphaël procéda et 
avoir surtout profondément étudié Raphaël lui-même, 
Daverdoingt gravita dans l'orbite d’Ingres, en ce sens 
qu'ainsi que lui il appartint à la grande école romaine du 
X VI® siècle. 

La Cathédrale, les églises, couvents et quelques mai- 
sons particulières d'Arras conservent de cet artiste de 
nombreuses œuvres d’un mérite capital. 

La plus importante est sans contredit l'immense pein- 
ture décorative de la coupole de la chapelle de la Vierge, 
à la Cathédrale, peinture qui a malheureusement déjà 
beaucoup souffert et qui sera détruite dans un prochain 
avenir, si l’on ne se hâte de la restaurer et de neutraliser 
les causes de la détérioration. 

Inutile de décrire ici cette grande composition Regina 
cœælorum, que tout le monde connaît, hormis pourtant la 
partie la plus remarquable que l’on ne saurait apercevoir 
sans entrer dans la chapelle: les figures assises de Moïse, 
de David, d’Isaïe et de Jérémie, parfaitement drapées et 
d’une tournure réellement magistrale (1). 

Signalons ensuite le Baptéme du Christ, à la Cathédrale 
encore (2); la Vierge médiatrice, à la chapelle de l’Evêché; 


(1) Notre ancien confrère de barreau, M° Luez. a fait une critique 
très complète et très louangeuse de cette grande page. 

(2) Le modèle fort couru alors qui posa pour le Christ fut Jean 
Dubocq, que Jules Claretie prétend avoir fondé en mourant un prix 
pour les débutants pauvres (La Vie à Paris, année 1881, page 187). 


0 — 
l'Annonciation, aux dames Ursulines, 1842, ex-voto de 
J. Goubet ; la répétition du même sujet, avec quelques 
variantes, à St-Nicolas-en-Cité; un épisode du Massacre des 
Innocents, au Musée, œuvre ultra classique et un peuthéä- 
trale; Rebecca à la fontaine ; appuyée sur son amphore, 
la belle Juive examine le bracelet que vient de lui offrir 
Eliezer ; de grandeur nature, d’une couleur chaude, cette 
figure, sentant l’école vénitienne, est peut-être la plus 
réussie de Loutes celles de Daverdoingt, et il est fâcheux 
qu'on ne la puisse examiner qu’au salon de M. Delétoille. 

Dans la première manière de l'artiste, genre de Gros, 
on trouve au Musée le portrait en costume officiel de 
M. Dudouit, Maire d’Arras de 1830 à 1837 ; au noviciat 
des dames Ursulines, le Martyre de sainte Ursule et de 
ses compagnes, toile qui, en tant que style, couleur, 
exécution et sentiment ne ressemble en rien aux sujets 
religieux sus-indiqués. 

La chapelle du même couvent offre de Daverdoingt 
une copie du Christ de Prudhon, et le Musée, des copies 
de la Mort de sainte Cécile, du Dominiquin, et du Retour 
de l'enfant pradigue, de Lionello Spada. 

Le Musée a encore de lui un petit lavis représentant 
la Vierge médiatrice de la chapelle de l'Evêché. Don de 
l'auteur, 1886 ; un grand carton de cette même Vierge, 
sans la Trinité qui la surmonte; dans le bas de ce dessin, 
à l'arrangement très soigné, aux draperies très cherchées, 
on lit: « Carton du tableau destiné par l’auteur à la 
» chapelle de l’Evêché d'Arras et donné par le Gouver- 
» nement à l’église de Châteauroux, 1857-1658 (1), » un 
carton de la Sainte Trinité complétant le précédent, et 


(1) Un Christ au Jardin des Oliviers, de Daverdoingt, fut aussi 
donné par le Gouvernement à l’église d'Hermaville, 


NU VE 


un carton de Sainte Anne et de la Vierge (Cartons donnés 
par M. Lampérière). 

Il est fâcheux que le Musée n'ait pas retenu la gra- 
cieuse Odalisque couchée que Daverdoingt exposa, en 1868, 
au palais de Saint-Vaast; lignes et tonalités, en effet, 
imprimaient à ce tableau de choix un charme séduisant. 

Bien que le romantisme de Dutilleux ne s’alliât 
aucunement avec le genre classique de Daverdoingt, et 
qu’en esthétique leurs idées fussent souvent divergentes, 
la belle intelligence de ce dernier et l'indépendance de son 
caractère ne pouvaient manquer de lui concilier l'estime 
de notre ami; aussi en donna-t-il la preuve la plus écla- 
tante en le choisissant entre tous afin de lui confier la 
mission délicate de négocier avec Delacroix l'acquisition 
de son magnifique Martyre de Saint Etienne pour le Musée 
d'Arras. Tableau que Daverdoingt obtint pour 4,000 fr. 
et dont la valeur a décuplé maintenant. 

Augustin Toursel (né à Arras le 18 février 1812, décédé 
à Paris le 12 février 1853) entra, en quittant notre Collège 
où il s’était distingué, et l’école communale où il avait 
également brillé, dans l'atelier de Lordon, qu'il délaissa 
pour celui de Gros. 

Peintre d'histoire, paysagiste et homme de lettres, cet 
artiste eût fourni une brillante carrière, si les sombres 
rêveries qui absorbèrent son esprit Ass n'avaient 
fini par l'obscureir 

On a de lui au Musée deux composilions historiques 
traitées dans le genre romantique : 

La Naissance de Bauduin, comte de Flandre, sur la 
Grand'Place d'Arras, vers l'an 1024. Toile de dimension, 
où fourmille quantité de personnages, hommes d'armes, 
seigneurs et grandes dames. 

La Vacquerie refusant de préter serment à Louis XL. 


_ 87 — 


Tableau qu'en 1838 il offrit à la Municipalité et qui figura 
au salon d'honneur de l’Hôtel-de-Ville jusqu’au moment 
des dernières modifications apportées dans la distribution 
de notre vieille halle échevinale. 

Puis trois paysages : une Promenaile sur l’eau, le Loup 
et l’Agneau, Clusius herborisant avec ses élèves sur la 
lisière d'une forêt. Œuvre dans la gamme azurée, aux 
lignes savamment balancées avec une préoccupation 
évilente du Poussin ; consciencieusement exécutée par- 
tout, sans négligence aucune, soit dans les terrains très 
détaillés, soit dans les arbres aux feuillés minutieuse- 
ment rendus, aux extrémités soigneusement arrêtées, 
soit dans les fonds montagneux et boisés qui s'étagent à 
l'horizou. 

Enfin une copie de Jeune fille à sa toilette, d'après Titien. 

L’autel du Calvaire, à la Cathédrale, est aussi surmonté 
d’une grande toile de Toursel, retraçant le Calvaire 
miraculeux de la porte de Cité, auquel se rend une 
procession. 

Lamopérière Victor, élève de l’école communale et qui 
reçut ensuite quelques leçons de Dutilleux, entra, en 
1848, dans l'atelier de Drolling, en compagnie de notre 
illustre Jules Breton et d'Henner, l'un aussi des peintres 
les plus famés. 

Son intimité avec ce dernier fut telle qu'ils partageaient 
la même chambre « par motif d'économie (1) » (Lettre 
de M. Lampérière du 17 octobre 1887). 


(1) « Je suis entré à l'atelier Drolling, en 1848, avec Jules Breton 
+ et Henner ; nous logions ensemble, Henner et moi, par économie, 
-« car nous n'étions pas riches. J’aurais peut-être pu aussi arriver à 
» une réputation, mais j'ai été obligé d'interrompre mes études pour 
» revenir à Arras, où j'avais un grand devoir à remplir : soutenir ma ‘ 
» famille! » 


us 60 


Heureusement la res angusta domi a disparu pour 
tous deux. Henner gagne aulant d'argent qu'il en veut; 
et retiré dans une jolie maison de campagne près Com- 
piègne, Lampérière, après avoir honorablement soutenu 
sa famille, jouit au moins de l'aurea mediocritas dont 
parle le poëte antique. 

C’est dans la nature morte que s’est surtout affirmé le 
talent de l'artiste, qui la traite, non avec la préciosité de 
Philippe Rousseau, mais à la manière un peu décorative 
des petits Maîtres du siècle dernier, auxquels on doit 
tant de chefs-d'œuvre en ce genre. 

Une de ces natures mortes a été achetée par le Musée. 
On y voit un casque renaissance, une buire d’or ciselée 
à la Cellini, un manuscrit enluminé, une ancienne croix 
processionnelle, un coffret et un sabre japonais. 

Quel que soit le mérite de cette toile, nous lui préférons 
celles reproduisant des gibiers, des liévres surtout, que 
Lampérière brosse supérieurement et dont le plus bel 
échantillon, à notre avis, appartient à M. de Mallortie (1). 

Placé par son père dans l'atelier de Léon Coignet, où il 
se lia avec Jules Lefebvrz et Bonnuat, deux de nos gloires 
arlistiques, Charles Demory suivit les cours de l’école des 
Beaux-Arts, que, muni du certificat d'aptitude à entrer 
en loges pour le concours de Rome, il dut quitter pré- 
maturément afin de remplacer M. Gauthier à l’école 
académique d’Arras. 

Bien qu'il fasse aussi le paysage, il est surtout peintre 
de genre et portraitiste. 

On connaît la nombreuse série de ses souvenirs de 
Bretagne, dont un spécimen se trouve au Musée. 


4) Ancien Principal du Collège d'Arras, Président de l’Académie 
de cette ville, 


— 89 — 


Parmi ses portraits de grandeur naturelle, il convient 
de citer celui de sa fille, remarqué au Salon de 1880. 
Paternellement caressée, cette figure, hors ligne et 
presqu’en pied, qui s’enlève blanche, sauf les noirs de 
la chevelure et des veux, sur un fond bleuâtre merveil- 
leusement traité, est vibrante, élégante et séduisante au 
possible. | 

Ceux de M"° Demory, sa femme, de M"° Baudechon, sa 
sœur, de M°"° Za Villette, l'artiste que l'on sait, de 
M°° Rohart-Merlin, et deux de son père, représenté dans 
l'un, au chevalet en costume d'atelier ; dans l’autre en 
frac noir. Au premier c'est bien le Maitre que l'on 
revoit ; au second, on croirait voir, par suite de cet air 
dont nous parlions en débutant, et de la moustache grise, 
un officier supérieur retraité (1). 

Le Musée possède également de Demory fils trois 
copies : celle de l’Assomption de Prudhon ; celle de la 
Jeune courtisane de Sigalon ; et celle du Radeau de la 
Méduse, par Géricault, reproduction de dimension réduite. 
mais fort belle, dont on lui offrit 2,000 francs et qu'il 
préféra donner à la ville. 

Après s'être livré, au sortir de l’école communale, à 
la peinture décorative, qu'il menait fort habilement, 
Zacharie Baton se fit admettre dans l'atelier de Jules 
Lefebvre, dont il ne tarda point à devenir l’un des disci- 
ples préférés. 

Exposant chaque année, il a envoyé au dernier Salon 
un portrait largement et grassement peint de notre 
collègue, M. le docteur Trannoy, et au Salon précédent 


(1) Parmi ses portraits de dimension réduite, on ne peut passer 
sous silence celui du général de division de Bellecourt, à cheval et 
en grand uniforme ; puis le nôtre, debout, en habit de ville et vu 
jusqu'aux genoux, 


00 = 


la grande toile achetée par notre Musée, œuvre qui a fait 
sensation et obtenu les honneurs de la photographie de 
l'Exposition et de la reproduction dans plusieurs jour- 
naux illustrés. 

Travailleur infatigable, dessinateur soigneux, coloriste 
aimable et dans une gamme habiluellement douce et 
argentée, Baton est l’un des enfants sur lesquels la ville 
fonde ses espérances et dont elle espère avoir un jour à 
s'énorgueillir (1). 

Collette Alexandre, né à Arras en 1814, mort à Paris 
en 1876, qui s'était signalé tout particulièrement à l'école 
académique, commença la lithographie chez Chapron, 
rue Saint-Maurice, qu’il abandonna pour aller à Metz. De 
là il se rendit à Paris, où il ne larda point à briller avec 
son camarade et collaborateur Sanson, également Arra- 
geois et élève de l’école municipale. 

Collette est représenté au Musée par une série de 
quatorze lithographies, les unes à la plume, les autres 
au crayon; les plus estimables sont sans contredit deux 
reproductions de ses lableaux, car il finit aussi par faire 
de la peinture; Grande féte au château, où à des noirs 
profonds s'opposent des lumières intenses, dans une 
exécution souple et moelleuse que n'a pas dépassée 
Mouilleron (crayon); l'Amour du beau, d'une grande 
finesse (plume); et une copie de la gravure de Raphaël 
Morghen, d'après la Sainte-Famille de Raphaël. Cette 
fameuse lithographie, qu'il exécuta avec Sanson, pourrait 


(1) Nous nous reprocherions de ne pas signaler ces deux nou- 
velles œuvres de Baton : 

Une Rumasseuse de vurech, toile éblouissante de lumière. 

Le portrait de Mlle Henry, d’une telle fraicheur qu’on pourrait le 
croire peint à la colle, et si plein de charme qu’il semblerait avoir été 
exécuté par un disciple de Chaplin. | 


== 0 = 


se prendre pour une gravure au burin, et se trouve 
probablement à ce point de vue sans rivale (plume). 

On a de lui encore le portrait d'un Vieux Vitrier, pein- 
ture un peu noire et confinant au réalisme. 

Sanson, associé de Collette, n’a laissé au Musée, en 
dehors de la lithographie dont il vient d’être parlé, 
qu'un dessin à l’estompe: Mazeppa poursuivi par les 
chevaux de l'Ukraine, qui lui valut la médaille en 
1831. 

Mort longtemps avant Collette, et peut-être moins 
fécond que lui, Sanson l'égalait pour l'exécution et le 
primait comme sentiment et goût. 

Quoique liés à l’égal des amis chantés par Homère et 
Virgile, Collette et Sanson différaient essentiellement de 
toutes les manières. 

Gai, blond, de taille très moyenne, assez replet, 
Collette, aussi commercant qu'artiste et toujours satisfait 
de lui-même, signail volontiers ses moindres productions, 
« Ça fait connaître, disait-il. » 

Très brun, élancé, d’un caractère inquiet, dégageant 
bien l’art des affaires et préoccupé sans cesse de cette 
perfection idéale à laquelle nul ne peut atteindre, Sanson, 
au contraire, invariablement mécontent de ses meilleurs 
travaux, n'y mettait qu'à regret son nom 

Le capitaine Randon s’adonnait principalement à la 
peinture dans les moments de loisirs dont il pouvait dis- 
poser; une de ses œuvres est conservée par M. Trannovy. 

Sayon, décédé officier du Génie, maniait le crayon 
avec une dextérité rare ; un dessin de lui, Louis XIV et 
M'"° de la Vallière, longtemps exposé au Musée, faisait 
l'admiration des amateurs. | 

Emule de Sayon, sur qui même il l’emporta une fois, 
Alphonse Barbier, qui alla faire fortune en Amérique, 


901 


exécutait aussi daps la perfection ; une de ses œuvres: 
Vénus et l'Amour (1830), appartient à notre collègue, 
M. Barbier (1). 

Bien que n'étant pas de cette force, Pronnier qui, en 
1840, eut la médaille de l’école communale pour son 
dessin de l’Amour et Psyché, que le Musée n’a point 
perdu, avait aussi une habileté peu commune. Il est 
aujourd’hui l’un des ingénieurs les plus considérables 
de Paris. 

Mais l'amateur que M. Demory a le plus initié au 
maniement prestigieux du crayon, est M. Bourgois, 
aujourd'hui juge d'instruction à Boulogne. Une copie de 
la gravure de Don Juan et Haydée, qu'il fit à sa sortie du 
Collège, est admirable. 

M. Bourgois avait de plus pour le portrait où la charge, 
exécutés au crayon noir ou à la mine de plomb, avec ou 
sans rehauts de couleurs, une aptitude exceptionnelle. 

Il lui suffisait de voir une personne pendant quelques 
instants pour pouvoir en faire de mémoire la caricature 
spirituelle et saisissante. Sa réputalion, parfaitement 
établie en ce point, était devenue presque proverbiale. 

La tradition orale, qui perpétue plus ou moins fidèle- 
ment la mémoire des grands hommes, laisse impitoyable- 
ment périr celle des figures plus modestes, c'est pour- 
quoi nous avons écrit ces souvenirs qui, peut-être, après 
avoir intéressé pendant quelques instants l’Académie, 
pourront être consultés utilement, si l’on veut un jour 
faire l'histoire de l’art à Arras! | 


(1) IL possède également un portrait du roi Louis-Philippe en cos- 
tume de hussard, dessiné concurremment par Sayon et Barbier. 


+ 


LE ROMAN 


DE 


MÉLUSINE 


PAR 
M. Ed. LECESNE 


Membre résidant. 


) os il faut le reconnaître, a produit plus d’illus- 
LE trations littéraires pendant le Moyen-âge et la Re- 
naissance que dans les temps modernes. Après la bril- 
lante pléiade des Trouvères, qui ont fait retentir les 
échos de cette ville des chants de Lo gaie science, les XIV°, 
XV° et XVI° siècles y ont vu naître un grand nombre 
d'hommes distingués dans tous les genres, qui témoi- 
gnent honorablement du courant des idées dans ce centre 
alors beaucoup plus important qu'aujourd'hui. 

Un de ces hommes fut Jehan d’Arras. Ce qu’on sait de 
lui se borne à bien peu de chose, et n’a été sauvé de 
l'oubli que par Ini-même. Eu effet, il nous a appris qu'il 
était secrétaire du duc de Berry, frère de Charles V. Ces 
fonctions semblent constater qu'il jouissait d’une certaine 
notoriété comme écrivain, ou au moins comme clerc, 
ainsi qu’on disait alors. Mais son mérite est mieux établi 


—— 94 — 


par l'ouvrage qui est parvenu jusqu'à nous, et qui, tout 
imparfait qu'on peut le trouver, n’est pas indigne de 
cette consécration du lemps. Cet ouvrage, c'est le roman 
de Mélusine. 

L'auteur a pris soin de nous indiquer quand, com- 
ment el pourquoi il a été composé. C'est en 1387, sur 
l’ordre du duc de Berry, et pour l’amusement et l’ins- 
truction de sa sœur, Marie, fille du roi Jean, duchesse 
de Bar et marquise de Pont, et aussi de son cousin- 
germain, le marquis de Moraine. Il pouvait être agréable 
et utile à ces hauts et puissants seigneurs d’être initiés 
à l’origine de la Maison de Lusiznan, dont ils se préten- 
daient héritiers. Le roman de Mélusine a été écrit dans 
ce but: il contient le récit des événements, plus ou 
moins fabuleux, qui ont signalé les commencements de 
celte illustre famille. | 

Je voudrais faire connaître ce roman, qui peut, sans 
trop de désavantage, soutenir l'examen. Mais, s'il se 
distingue par des qualités incontestables, il a un grand 
défaut, c’est sa longueur et sa diffusion. Ce défaut était 
difficile à éviter dans l'amplitude de la tâche que l’auteur 
s'est imposée. Elle comprend non-seulement l'histoire 
de Mélusine et de son mari, mais encore celle de leurs 
enfants, et ils furent nombreux, comme on le verra. De 
à des digressions fréquentes, des récits s enchevétrant 
les uns dans les autres, enfin un manque presque absolu 
de méthode. J'ai cherché à mettre un peu d'ordre dans 
ce désordre. Pour cela, j'ai élagué une infinité de détails 
et je n'ai retenu que ce qui se rapportait plus directe- 
ment à l'objei principal. De cette manière, j'espère faire 
mieux comprendre une œuvre aussi compliquée. 

Malgré ce soin, l'analyse que je vais en présenter est 


06 


encore très étendue, et je crains d’encourir moi-même le 
reproche de surabondance. J’ai pourtant une excuse : 
c’est qu'il est à peu près impossible de rendre, en quel- 
ques lignes, et même en quelques pages, un compte suf- 
fisant d’un roman de chevalerie assaisonné de féerie, 
comme celuiqui nous occupe. En pareille matière, il faut 
beaucoup ou rien. 


Le roman de Mélusine a deux préfaces. Dans la pre- 
mière l’auteur invoque « le créateur des créatures » de 
lui venir en aide; mais il invoque encore plus la protec- 
tion de son «tres hault, puissant et doubté seigneur » 
le duc de Berry. Pour se le rendre plus favorable, il l'as- 
socie pour ainsi dire à son œuvre, et lui rappelle qu'elle 
a été exécutée avec les matériaux qu'il a fournis lui- 
même et les conseils qu'il a donnés. Il n'oublie pas non 
plus les lecteurs auxquels il demande grâce s’il lui ar- 
rive de dire « aulcunes choses qu'ilz ne soient à leur bon 
» gré. » Enfin il indique la date où il a commencé son ou- 
vrage, c'est « le mercredi devant la saint Clément en 
» yver, l'an de grâce mil trois cens quatre vingtz et sept.» 
On voit qu'il est impossible d'être plus humble et plus 
exact. | 

La seconde préface a pour but de démontrer que tout 
ce qui va être raconté, quoique très merveilleux, n’est 
nullement impossible, et pour cela on s'appuie tout 
d’abord sur un argument bien subtil, c’est que ne pas 
croire aux choses surnaturelles c’est ne pas croire en 
Dieu. Avec ce système, on comprend jusqu'où on peut 
aller. Aussi « n’est pas saige qui telles choses cuide que 


_ 96 — 

» lésmerveilles qui sont par l’universel monde sontles plus 
» vraies, sicomme on dit des choses que on appelle faées 
» et comme est de plusieurs aultres choses, nous n'avons 
» pas la cognoissance de toutes. » Ce raisonnement est 
corroboré par des citations tirées du foi David, d’Aris- 
tote et de saint Paul. Il n'y a donc pas à douter des 
choses les plus extraordinaires, même « des fées et 
» bonnes dames. » 

Pour forcer encore plus la conviction, l’auteur cite 
. plusieurs exemples où ces êtres surnaturels sont inter- 
venus dans les affaires humaines. Ainsi il invoque l’au- 
torité d'un certain Gervaise, qui raconte à ce sujet les 
choses les plus surprenantes, et surtout l’histoire d’un 
chevalier nommé messire Rocher, du château Roussel, 
en la province d'Acy, qui a la plus grande analogie avec 
celle qui va être développée. Ce qui prouve que « les se- 
» crez de Dieu sont des abismes sans fons et sans ripve ; 
» car nul parfaictement ne scet riens au regard de luy, 
» combien que aulcune fois de sa provision sont toutes 
» choses sceues, non par ung seul, mais par plusieurs. » 

C’est en se fondant sur des bases aussi solides que l’au- 
teur se croit en droit « de traicter comme la noble forte- 
» resse de Lusignen fut fondée par une faée.. et me orrez 
» diré de la noble lignée qui en est issue, qui régnera tou- 
» jours jusques à la fin du monde. » Cette noble lignée, 
l’auteur commence par indiquer tous les états sur les- 
quels s’est étendue sa suzeraineté, puis il en vient à dire 
comment elle a pris naissance. | 

L'histoire de cette origine forme elle-même le prolo- 
gue du roman, c est l’aventure « d’ung roy d’Albanie qui 
» fut moult vaillant homme, et, dist l’istoire, qu'il euest 
» de sa première femme plusieurs enfans. » Ce roi s’appe- 


= 07 = 


lait Elinas. Un jour, après la mort de sa femme, « qu'il 
» chassoit en forest prez de la marine, en laquelle avoit 
» une moult belle fontaine, et en ung mouvement lui 
» prinst si grant soif de boire de l’eaue, et adonc tourna 
» son chemin vers la dicte fontaine, et quant il approcha 
» la fontaine, il ouyt une voix qui chantoit si melodieuse- 
» ent qu'il ne cuida pas pour vray que ce ne fust une 
» voix angélique, mais il entendit assez pour la grande 
» doulceur de la voix que c’estoit une voix de femme. » 
S'étant approché, il vit en effet une femme d’une beauté 
merveilleuse, et « la prinst si fort à amer qu’il ne sceut 
» quelle contenance prendre » L’ayant suivie dans sa 
course à travers la forêt, il parvint à la rejoindre, et 
après les propos les plus galants de part et d’autre il lui 
proposa de l’épouser. Celle-ci consentit « à condition 
» qu'il ne metteroit jà paine de la veoir en sa gessine. » 
L'accord fut conclu en ces termes. « Ilz furent donc es- 
» pousez et menèrent longuement bonne vie ensemble. » 
Après cette longue lune de miel, « si advint qu'elle fut 
» en gessine de trois filles, et les porta bien et gracieu- 
» sement son temps, et les délivra au jour qu'il apparte- 
» noit. La première née eut nom Mélusine, la seconde 
» Mélior, et la tierce Palatine. » 

Or, le roi Elinas avait de sa première femme un fils 
nommé Nathas, qui haïssait sa belle-mère. « Adoncques 
» il s’en alla par devers le roy son père qui étoit en 
» voyage pendant que sa femme accouchoilt, et luy dist 
» ainsi : «Sire, ma dame la royne Pressine, vostre femme 
vous à porté les trois plus belles filles que oncques 
» furent veues; venez lés veoir. » Adoncques le roy Éli- 
» nas, auquel ne souvenoit de la promesse qu'il avoit 
» faicte à Pressine, dit : « Beau filz, se feray-je, » et s’en 


vU 


7 


— 98 — 


» vint apertement et entra en la chambre où Pressine 
» baignoil ses trois filles. Et quand il les vit il dist en 
» ceste manière : « Dieu benoit la mère et les filles. » et 
» eut moult grant joye. » Mais aussitôt Pressine lui re- 
procha son manque de foi, et « ayans prins ses trois 
» filles, s en alla à tout icelles, el oncques puis ne fut 
» veue au pays. » 

Elle se retira « en Avalon, nommée l'Isle perdue, pour 
» ce que nul homme tant v eut esté de fovs n’v saroit 
» jamais rassener. sinon de grant adventure. » Lorsque 
ses filles furent arrivées à l’âge de quinze ans, elle leur 
découvrit la cause de leur exil. Sur les conseils de Mélu- 
sine, l’ainée, celles-ci résolurent de punir leur pére de 
sa déloyauté. Elinas, après la disparition de sa femme. 
avait été « l’espace de sept ans qu'il ne faisoit que se 
» plaindre et gémir et étoit devenu si ébahi que disoit le 
» peuple de son pays qu'il étoit assoté. » 

Sur les conseils de Mélusine. elle et ses deux sœurs 
s’emparèrent de leur père et l’enfermérent « en la haulte 
» montaigne de Northumbelande nommée Brumbeloys, » 
d’où il ne pouvoit plus sortir. Puis elles vinrent dire 
à leur mère la vengeance quelles avaient exercée. 
Mais Pressine, loin de leur en savoir gré, les punit, parce 
qu’elle avait conservé une grande affection pour Élinas. 
Voici le châtiment qu’elle leur infligea: Mélusine dut 
être « tous les samedis serpent dès le nombril en abas, 
» mais se tu trouvez homme qui te veuille prendre en 
» espouse, et qu’il te promette que jamais le samedi ne 
» te verra, Lu vivras ton cours naturel... et si tu estoies 
» decellée de ton mary, sachies que tu retourneroyes au 
» tourment auquel tu estoies par avant, et seras toujours 
» sans fins jusques à tant que le très hault juge tiendra 


Sa tels et a AA: 


» son jugement. » Mélior, la seconde sœur, fut confinée 
« dans la grant Arménie, en ung chastel bel et riche, où 
» tous nobles chevaliers qui y vouldront aller veillier la 
» surveille, la veille et le vingt juing, sans sommeiller, 
» auroni ung don des choses terriennes, sans point de- 
» mander son corps ne amour pour mariage ou aultre- 
» ment. » Quant à Palatine, la troisième sœur, elle dut 
« estre enclose en la monlaigne de Guigo, à tout le trésor 
» de son père, jusque à tant que ung chevalier viendra 
» de sa lignée, lequel aura tout celui trésor, et en aidera 
» à conquerre la terre de promission, et la délivrera de 
» là. » 

Tel fut le traitement rigoureux que Pressine imposa à 
chacune de ses filles : 1l semble que si elle avait tant de 
pouvoir, elle aurait bien fait d'en employer un peu pour 
tirer son mari de prison. L'auteur devrait s'expliquer à 
cet égard, quand ce ne serait que pour prononcer le 
quippè fata obstant. Il se borne à nous apprendre que 
«longtemps fut le roy Elinas en la montaigne et tant que 
» la mort, qui tous affine, le prinst. » Il est vrai qu’alors 
« vint Pressine, sa femme, et l’ensepvelit en une si noble 
» tombe, que nul ne vit oncques si noble ne si riche, et 
» avoit en la chambre tant de richesses que c’estoit sans 
» comparation..….. et au piet de la tombe mist une image 
» de albastre de son hault et de sa figure, si belle que 
» plus ne pourroit estre, el tenoit la dicte image un ta- 


LA 


» blier doré auquel l’adventure dessus dicte estoit es- 
» cripte ; et là establit un gavant qui gardoit celluy image, 
» lequel gayant estoit moult fier et horrible... et aussy 
» le tiendront aprés luy plusieurs gayans. » 


— 100 — 


Il 


Après ce préambule, qui forme pour ainsi dire la genèse 
de la famille de Lusignan, commence le récit des faits 
merveilleux qui ont été la cause de la fondation de la 
forteresse d’où elle a rayonné dans un grand nombre de 
pays. « L’istoire nous racompte », c’est la formule ordi- 
naire de notre auteur, comme le in lo tempore des 
évangélisies, « qu'il v eut jadis dans la brute Bretaigne 
» ung noble homme qui eut riot avecq le nepveu du roy 
» des Bretons ; et de fait il n’osa plus demourer au pays; 
» mais prist aussitôt sa finance et s’en alla hors du pays 
» par les haultes forestz et les haultes montaignes » Là 
il rencontra « ung jour sur une fontaine (c'est toujours 
au bord des fontaines et dans les bois que se font ies 
rencontres de fées) « une belle dame qui lui dist toute 
» son adventure, et finablement ilz s’amourèrent l’ung de 
» l’aultre. » lis se fixèrent dans ce pays qui était désert 
et couvert de forêts, et y bâtirent « plusieurs villes et for- 
» tresses et grans habitations. » Ce pays fut appelé /e Forez. 

Les époux, si tant est qu’il y ait eu mariage légitime, 
après avoir vécu longtemps ensemb'e « avant eu discort, 
» je ne say pas bonnement comment ne pourquoy, » dit 
l’auteur, qui sans doute ne veut pas se mêler d’une que- 
relle de ménage, se séparèrent. Le chevalier « en fut 
» moull doulent; » mais pour le consoler, « les nobles de 
» son pays le pourveurent d’une gentille dame, qui es- 
» toit seur au conte de Poitiers, » De cette union naqui- 
rent plusieurs enfants, dont le troisième fut Ramondin 
ou Raimondin qui, avec Mélusine, va nouer l'action ou 
plutôt les actions de ce drame compliqué. | 


-— 101 — 


Pour cela, il fallait faire rencontrer ces deux principaux 
acteurs. Rien n’est plus facile : on suppose que le comte 
de Poitiers donne de grandes fêtes pour armer son fils 
ainé chevalier, et tout naturellement il y invite son beau- 
frère, qui y vient avec Raimondin. Le comte fut charmé 
de la grâce et des qualités de son neveu, et demanda à 
son père « qu'il lui laissast et qu'il ne luy chaussist ja- 
» mais de luy, car il le pourvoiroit bien. Et le conte lui 
» ottroia; et demoura ledit Raimondin avec le conte de 
» Poetiers, qui bien l’ama. » Pendant que Raimondin 
était auprès de son oncle « il advint que l’un des fores- 
» tiers vint dénoncier que en la forest de Colombiers 
» avoit le plus merveilleux porc que on eust de long- 
» temps veu... » « Par ma foy, dist le conte, il me 
» plaist bien ; faictes que les veneurs et les chiens soient 
» prestz demain, et nous irons à la chasse. » [ci se trouve 
une longue narration de chasse, comme les romanciers 
ne manquent jamais d'en faire quand l'occasion s’en pré- 
sente. Mais le sanglier qu’on poursuivait était l'un des 
plus redoutables qu'on ait vus depuis celui de Calydon. 
Aucun des seigneurs de la suite du comte de Poitiers 
n osait l’approcher, et celui-ci leur en fit honte. Il n'y 
eut que Raimondin qui eut le courage de l’attaquer. Il 
lui fit une large blessure, mais il ne put le tuer. L'animal 
s'étant sauvé, il se mit à sa poursuite accompagné de son 
oncle. Ils coururent ainsi jusqu’à ce que la nuit les sur- 
prit. Forcés de s'arrêter au milieu de la forêt, ils allu- 
mérent un grand feu, et tout en causant contemplérent 
les astres, dans la connaissance desquels le comte de 
Poitiers élait très versé. En consultant le ciel il y lut que 
celui qui le tuerait deviendrait un des plus puissants de 
la terre. L’ayant dit à son neveu, celui-ci chercha à le 


— 1092 — 


distraire de ses tristes pensées. Mais que faire contre les 
astres ? Pendant qu'ils devisaient ainsi, ils entendent du 
bruit dans les broussailles : ce bruit était produit par le 
sanglier qui revenail sur eux. Ils se mirent donc en dé- 
fense, mais tandis que le comte blessait l'animal, Rai- 
mondin, voulant l’achever, lui porta un coup si malheu- 
reux, qu au lieu de le tuer, il tua son oncle Désespoir, 
lamentatidns de Raimondin; mais surtout difficulté de 
donner une explication suffisante d’un évènement qui 
n'avait pas eu de Lémoins et qui pouvait prêter matière 
à tant de soupçons. 

Raimondin, au lieu d'aller au devant des accusations, 
préféra fuir comme un vil meurtrier. Mais ce qui pouvait 
le perdre devint la cause de sa fortune « Quant il se 
» partist de son seigneur et l'eul laissé Lout mort en la 
» forest auprès du feu et le sanglier aussi, il chevaucha 
» tant parmy la haulle forest, menant tel dueil que c'es- 
» toit piteuse chose à ouyr et à racompter, que il se ap: 
» proucha, environ la minuvt, de une fontaine faée nom- 
» mée la fontaine du soif. » à se trouvaient « trois 
» dames (les fées vont généralement par trois) qui s’es- 
» batoient au clair de la lune. » Quoique ce spectacle fût 
bien alléchant, Raimondin était si triste du malheur qui 
venait d'arriver qu'il n'y faisait pas attention, lorsqu'une 
de ces dames lui adressa la parole, et lui reprocha de 
passer ainsi son chemin sans s'occuper d'elles, conduite 
qui serait assez inconvenante de la part de tout autres 
que des fées. 

le si aimables reproches ne pouvaient manquer de 
tirer Raïmondin de ses réflexions. Il leva les veux sur 
celle qui l’arrélait, « et aperçu la grant beaulté qui estoit 
» en elle, et s’en donna grant merveille. » Etant des- 


— 103 — 


cendu de son cheval, il lui dit : « Ma très chière dame, 
» pardonnez-moy mon ignorance et vilosime que j'ay fait 
» envers vous, car certes j’ay trop mespris (les héros de 
» romans sont toujours d’une galanterie parfaite) et sa- 
» chies que je pensoie moult fort à ung mien affaire qui 
» moult me touche au cucr et je prie à Dieu devotement 
» que il me doinct grâce et puissance de saillir hors de 
» ceste peine à mon honneur. » Il paraît que, dans la 
pensée de l’auteur, les fées, quoique magiciennes, croient 
plutôt à Dieu qu'au diable, puisque celle-ci s’empresse 
de répondre : « C’est très bien dit, car à toutes choses 
» commencer, On doibt Loujours invosquer Dieu en son 
» aide. » Et pour lui donner confiance elle l'appelle par 
son nom et lui apprend qu'elle sait tout ce qui vient de 
se passer. Raimondin ébahi, croit d’abord avoir affaire 
à quelque suppôt de Satan; mais celle-ci le rassure en 
ces termes : « Ne cuides point que ce soit fantosme ou 
» œuvre diabolique de moy et de mes paroles, car je te 
» cerlifie, Raimondin, que je suys de par Dieu, et crois 
» comme bon catholique doibt croire ; et sachies que 
» Sans moy et mon conseil tu ne peus venir à fin de ton 
» fait. » Elle ajouta que, sil voulait suivre ses avis, elle 
ferait de lui le « plus grand seigneur qui fut oncques en 
» son lignage et le plus grant terrien de tous eulx. » 
Cette promesse était bien tentante pour un homme qui 
ne savail tout à l'heure à quel saint se vouer, et la rap- 
prochant des paroles que le comte de Poitiers lui avait 
dites, il se décida à se laisser guider par elle. Mais Mélu- 
sine était de celles qui ne donne rien pour rien. En ré- 
compense des services qu'elle faisait espérer à Raimon- 
din, elle lui demanda sans plus de cérémonie s’il consen- 
irait à l'épouser. Devant une pareille proposition faite par 


— 104 — 


une jeune et jolie femine, il est bien difficile de reculer : 
Raimondin accepta donc; mais ici venait la partie la plus 
délicate de l'affaire. Comme Lous les gens qui ont quel- 
que cas rédhibitoire à accuser avant le mariage, il fallait 
s'exécuter. Mélusine le fit avec habileté. Voyant la pas- 
sion qu'elle inspirait, elle fit promettre à Raimondin 


« 


» 


» 


sur tous les sacremens et seremens que ung homme 
catholique de bonne foy peut faire et doibt jurer que 
Jamais tant qu'elle seray en sa compaignie, le jour du 
samedi il ne melleroit paine ne efforceroit en manières 
quelconques de la veocir ne de enquérir le lieu ou elle 
seroit. » Raimondin promit tout ce qu'elle voulut. 
Allez tout droit à Poetiers, et quant vous y serez vous 
trouverez jà plusieurs qui sont venus de la chasse qui 
vous demanderont nouvelles du conte vostre oncle. 
Vous direz en ceste manière : Comment, n'est-il pas 
revenu ? et ilz vous diront que non. Et vous leur direz 
que vous ne le vustes oncques puys que la chasse 
commença à estre forle, et que lors vous le perdites 
en la forest de Colombiers. comme plusieurs firent; 
et vous esbahissez moult fort comme feront les aultres. 
Et assez tost aprez viendront les veneurs et aultres 
de ses gens qui apporteront le corps tout mort en une 
litière ; et sera advis que la plaie est faicte de la dent 
du sanglier et dirort que le sanglier l'a tué. » Elle 


ajouta : « Le conte Bertrand, son filz, et Blanche. sa fille, 


» 


el Lous les aultres de sa famille, grans et petits feront en- 
semble grant dueil, et vous le ferez avec eulx. et vestirez 
la robe noirecomme les aultres. Aprez lout ce que no- 
blement sera fait, et le ierme assigné que les barons 
devront faire hommaige au jeune conte, vous retour- 
nerez icy à mov parler le jour de devant, que les hom- 


— 105 — 


» maiges se devront faire, et vous me trouverez en ceste 
» propre place. » A la suite d'instructions si complètes 
et qui montrent combien les fées sont habiles à dérouter 
la justice, Raimondin et la dame, qui n'était autre que 
Mélusine, se quittèrent, Raimondin « l’acolant moult 
» doulcement, la baisa moult honnourablement comme 
» celle en qui il se confioit du tout: car il estoit déjà si 
» surprins de l'amour que tout ce qu’elle lui disoit, il 
» atirmoit estre vérité. » | 
Les choses se passèrent exactement ainsi que Mélusine 
l'avait prévu, ce qui, pour le dire en passant, ne donne 
pas une haute idée de la recherche criminelle à cette 
époque, car pour peu qu’on eût examiné le cas, on aurait 
vu facilement que la mort provenait d’un conp d'épée et 
non de la dent d’un sanglier. Mais les fées, et le roman- 
ciers'en mêlant, on n'alla pas jusque-là, et on se contenta 
de faire au comte de magnifiques funérailles dans la 
cathédrale de Poitiers. Et puis, « comme ïl est bien 
» vérité qu’il n’est douleur tant soit angoisseuse qui ne 
» se adoulcisse sur les trois jours, » on se décida à fixer 


celui où le nouveau comte devait recevoir l’hommage 


de tous ses vassaux. Alors Raimondin, qui s’était si bien 
trouvé des conseils de Mélusine, revint auprès d'elle, et 
en reçut la direction suivante. Après la cérémonie de 
l'hommage, demandez au comte de vous donner « en 
» cette roche et à l’environ autant de place que ung cuir 
» de cerf peut comprendre et enclore. » C’est évidem- 
_ ment une réminiscence de la fondation de Carthage et 
le la légende de Byrsa ; seulement on a remplacé la peau 
le bœuf par une peau de cerf, parce qu’on était en pré- 
sence de seigneurs, amateurs de chasse, et non de traf- 
quants émigrés. Raimondin fit ce qui lui était indiqué, et 


LE 


— 106 — 


le comte lui accorda ce qu’il demandait, après avoir 
consulté ses barons, qui n y virent aucun inconvénient, 
« puys ce que ce estoit chose de si petite value. » Le 
comte, qui était bon prince, ajouta même: « Je le vous 
» donne franchement, que vous ne devez à moy ne à 
» tous mes successeurs, foy ne hommaige, ne quelconque 
» redevance.» Exemple assez remarquable d’une conces- 
sion féodale et de l'intervention des barons nécessaire 
dans un pareil acte, qui raccourcissait le fief. 

Mais le cadeau était en réalité beaucoup plus important 
qu'il ne paraissait, car Raimondin, cowme les Tvriens 
fugilifs, fit tailler le cuir « en une couroie le plus deslié 
» qu'il peut, » et il obtint ainsi une très grande étendue 
de terre. Après ce tour d'adresse, qui pourrait bien être 
qualifié d'un autre nom, Raimondin vint retrouver sa 
dame, et celle-ci lui dit d'aller demander au comte de 
Poitiers de venir, « avec sa mère et tous aultres amis, 
» faire honneur à nos nopces en ceste place, aflin qu’ils 
» voient les noblesses que je pense à faire pour votre 
» honneur accroistre. » Le comte accepta l'invitation, 
pourtant il fit à Raimondin une question toute naturelle: 
« Quelle femme épousez-vous? » Raimondin répondit 
qu'il n’en savait pas plus que lui, mais que « puysqu'il 
» me soullist, il vous doit biea soullire, car je ne prens 
» pas femme pour vous ennoisier mais pour moy. » Le 
comte se pava de cette raison un peu lésère et se rendit 
avec ses barons et une suite nombreuse à l'endroit fixé 
par Mélusine. On leur fit une réception magnifique, 
dont la description tient uue trés longue place dans le 
récit. Des joutes et des tournois furent célébrés en grande 
pompe : il n y Mmanqua même pas un évêque qui, après 
avoir marié les nouveaux époux, vint bénir leur couche. 


— 107 — 


Et « à tant se taist l’isloire sans plus avant parler de la 
» matière. » 

L'histoire n’est pourtant pas si discrète qu’elle ne ré- 
véle une partie des mystères de cette nuit. D'abord 
Mélusine eut garde de perdre une si belle occasion tie 
rappeler à Raimondin la promesse qu'il lui avait faite de 
ne pas chercher à savoir ce qu’elle devenait chaque 
samedi, « moyennant quoy, répétla-t-elle, vous serez le 
° plus puissant et le plus honnouré qui oncques fust en 
» vostre lignée ; mais si vous y manquez vous serez celluy 
> qui plus y perdrez après moy. » Raimondin renouvela 
son serment sans exiger plus d'explication. Ensuite « en 
» ce parti ils laissérent aler de ceste matière, et pour ce, 
» nous dist l'istoire, que en ceste nuvt fut engendré 
» d’entre eulx deulx, le preux vaillant Urian qui fust roy 
» de Chippres. » 

Les fêtes ayant duré quinze jours, chacun s’en alla 
chargé de magnifiques présents que leur avait faits Mélu- 
sine. Mais si on savait qu'elle était immensément riche, 
on continuait à être dans une complète ignorance sur son 
origine et on pouvait croire à une mésalliance. Le comte 
de Poiliers interrogea de nouveau Raimondin à ce sujet, 
au moment où il allait prendre congé de lui. Mais celui- 
ci fut d'autant plus mécontent de cette insistance qu'il 
n'avait rien de bon à dire. Il se contenta de lui répondre 
que celle qu'il avait épousée devait êlre au moins la fille 
d'un roi, et le pria de ne plus lui en parler. Le comte 
accepta cette situation un peu équivoque et ne fit désor- 
mais aucune difficulté de regarder sa nouvelle cousine 
comme d'une haute naissance, sans autre preuve à 
l'appui. | 

Raimonuin et Mélusine étant ainsi établis s empresse- 


— 108 — 


rent de bâtir un superbe château-fort sur la terre qui 
leur avait été concédée : c'était en effet la première pen- 
sée qui devait venir à tout seigneur féodal ; mais cette 
pensée est plutôt du moyen-âge que du temps des fées. 
Lorsque la forteresse fut terminée, ce qui alla assez vite, 
grâce au pouvoir magique de Mélusine, elle décida son 
mari à donner une grande fête pour l'inauguration. Le 
comte de Poitiers y vint encore avec sa mère, son frère 
et ses barons. Au milieu des divertissements, Mélusine 
lui demanda quel nom il fallait donner à la forteresse, 
et le comte lui en ayant laissé le choix, elle proposa 
de l’appeler Lusignen (c'est l’anagramme de Mélusign). 
Le comte répondit : « Or ma foy ce nom lui affert bien 
» pour deux causes ; car tout premièrement vous êtes 
» nommée Mélusine d'Albanie, et en langage grégoys 
» vault autant à dire chose qui ne fault; et Mélusine 
» vault autant à dire chose de merveilles, ou merveil- 
» leuse chose. » C’est un échantillon de la galanterie et 
de l'esprit du temps. Mais s’il témoigne de l’amabilité du 
comte de Poitiers, nous pensons qu'on peut le récuser 
comme étymologie. | 

Raimondin et Mélusine se trouvèrent ainsi dotés d’un 
magnifique château, ils y firent leur résidence et 
« depuys 1lz se gouvernèrent et tressaigeinent, puissam- 
» ment et honnourablement » Le premier signe de ce 
bon gouvernement fut la naissance d’un fils « en tous 
» estas bien formé, excepté qu'il eut le visaige court 
» et large à travers, et si avoit un œil rouge et l’aultre 
» pers. » [l fut nommé Urian. « Et si sachiez qu'il avoit 
» les plus grans oreilles qui oncques furent veues à 
» enfant, et estoient aussi grandes comme les memilles 
» d’ung vau. » Sans doute pour les consoler de ces 


— 109 — 


défectuosités de leur enfant, la fortune continua à pro- 
diguer à Raimondin et à Mélusine toutes ses faveurs. 
Leur domaine ne cessait pas de s’accroître et devint 
des plus considérables. Il est vrai que Mélusine ne 
laissail passer aucune occasion d'augmenter la gran- 
deur de sa maison. Dans ce but, elle conseilla à son mari 
d'aller en Bretagne revendiquer la terre de Léon dont 
son père avait été traîtreusement dépouillé. Raimondin 
partit donc pour la Bretagne, et ayant exposé ses droits 
au roi de ce pays, il en obtint la permission d'appeler en 
combat singulier le chevalier déloyal qui détenait son 
héritage, ou plutôt le fils du spoliateur, parce que celui- 
ci était trop vieux pour soutenir la lutte : exemple remar- 
quable de ces duels judiciaires qui décidaient si souvent 
des procès au moven-âge. Un combat terrible s'engagea, 
dans lequel Raimondin fut vainqueur, ce qui ne lui était 
peut-être pas aussi difficile qu'on pouvait le croire puis- 
qu'il était protégé par une fée. Le roi ne parait pas s'être 
préoccupé de cette circonstance, et ne voyant que le 
doigt de Dieu dans l'issue du combat, condamna le 
vaincu et son père à être pendus, et rendit à Raimondin 
la possession de sa terre. Une pareille décision méritait 
bien sa récompense: Raimondin « présenta au roy, de 
» par sa dame, une moult riche couppe d’or, où il avoit 
» moult de riches pierres précieuses, et donna aprez à 
» tous les barons moult de riches joyaulx, dont chascun 
» s'émerveilloit dont telles richesses venoient » 
Pendant que Raimondin était en Bretagne, Mélusine 
ne perdait pas son temps : elle faisait bâtir une ville, 
celle de Lusignen, au pied du château qu’elle avai: fondé. 
Raimondin mettait aussi à profit son voyage en Bretagne 
pour concéder, avec l’agrément du roi, à Alain, son on- 


— 410 — 


cle, et à ses cousins, la terre de Léon qu'il ne pouvait 
pas utilement gérer lui-même et pour visiter un domaine 
qu’il possédail en ce pays. celui de Guérende, où il re- 
mettait tout en ordre. Ces faits montrent qu'il était aussi 
bou administrateur que valeureux guerrier, ce qui cons- 
tituait l’idéal d’un seigneur terrien au temps où l’auteur 
écrivait. Pendant cette excursion à Guérende, Raimondin 
fut exposé au plus grand danger par suite de la ven- 
geance que le châtelain d’Arval, neveu de Josselin, de 
Léon, voulut exercer contre lui. Il apprit que ce dernier, 
à la tête d’un certain nombre de vassaux du seigneur de 
Léon, devait l’attendre au passage d’une forêt et lui faire 
un mauvais parti. Raïmondin prit ses mesures en consé- 
quence, et quand il fut attaqué il se défendit avec le 
plus grand courage, et fut vainqueur de ses ennemis. Il 
fit un nombre considérable de prisonniers, entr’autres le 
châtelain d’Arval. [ei on regrette que Raimondin n'ait 
pas ajouté la clémence à toutes ses autres qualités, et 
c'est avec peine qu'on apprend « qu'adonc furent cerchez 
» tous les prisonniers et furent pendus aux fenestres et 
» aux huys. » Quant au châtelain d’Arval on l’envova au 
roi pour qu'il décidât de son sort; celui-ci ne fut pas plus 
généreux que Raimondin ; joignant la plaisanterie à la 
sévérité, il dit « qu’il fait bon fermer l’estable avant que 
>» les chevaux soient perdus, et 1l envoya le chastellain 
» à Nantes, et là il fut pendu emprez Josselin son oncle 
» et Olivier son cousin. » Non seulement l’auteur n'a pas 
un mot de pitié pour ces malheureux, mais il termine 
son récit en disant : « et ainsi garda bien le roy des Bre- 
» tons justice en son temps. » Ces exéculions sommaires 
paraissaient toutes naturelles aux hommes de cette 
époque. 


— 111 — 


Pendant longtemps Raimondin et Mélusine vécurent 
heureux el eurent beaucoup d'enfants. En effet il leur en 
venait un à peu prés chaque année; mais ces enfants 
avaient tous quelque difformité particulière. On a vu celle 
dont était affecté Ürian, l'ainé. Le deuxième, Odon, eut 
« une oreille sans comparaison plus grande que l’aultre:; » 
le troisième, Guion. « eut un œil plus hault que l’aultre; » 
le quatrième, Anthoine, « au naistre apporta en la joue 
» ung griffe de lvon ; » le cinquième, Regnault. « n'ap- 
» porta que ung œil sur terre, mais il ne veoit si clair 
» qu'il veoit venir sur mer la nef ou par terre aultre 
» de trois veues qui montent bien vingt et une lieues ; » 
le sixième, Geuffroy, « apporta sur terre ung grant dent 
» qui luy sailloit de la bouche plus d'ung pouce, et fut 
» nommé Geuffroy au grant dent; » le septième, Froid- 
mond, « eut sur le nez une petite lache vellue ainsi 
» comme se ce fut la peau d'une tolpe ou d’ung fouant.» 
L'auteur ajoute : « En ceste partie nous dist l’istoire que 
» Mélusine demoura environ deux ans sans porter, mais 
» il fust vrav que la onzième année elle porta un filz, le 
» huitième, et ce fust moult grant merveilles, car il ap- 
+ porta au naistre lrois veulx sur terre, l’ung desquelz 
» eut au front. » C’est cet enfant qu'on appela Orrible, le 
nom était bien donné, « et fust si cruel et si mauvais 
» qu'il oceit, avant qu'il eust quatre ans, deux nourrices.» 

Mélusine ne se contentait pas de donner à son mari 
une telle quantité d'enfants, elle fondait aussi, comme 
par enchantement, un grand nombre de villes « et nobles 
» lieux par le pays qu'ilz avoient ès meltes de la conté 
» de Poetou et duché de Guienne, ainsi le chasieau de 
» Parthenay, les tours de la Rochelle et le chasteau, 
» et commença de la ville une partie, et avoit une grosse 


— 112 — 


» tour à trois lieues que Julius César fist faire, et l’appe- 
» loit on la tour des Anglois pour ce que-Julius César 
» portoit l'aigle en sa bannière comme empereur. » Nous 
en passons, et des meilleures, pour arriver à ce résumé: 
« Enfin acquist tant Raimondin et Mélusine, en Bretaigne 
» et Guienne et Gascongne, qu'il nv avoit prince nul qui 
» marchast à luy, et qui ne le doubtast à couroucer. » 
On voit, qu'à part le désagrément d’avoir des enfants 
dont la conformation laisse à désirer, il est bon d’épouser 
une fée. 


HI 


Au lieu de continuer l'histoire de Raimondin et de 
Mélusine, ce qui pouvait déjà fournir une ample carrière, 
l'auteur croit devoir faire celle de’tous leurs fils, ce qui 
l'entcaîne dans les développements les plus exagérés. Il 
commence par celle d'Urian et de Guion. Ils étaient arri- 
vés à l’âge d'hommes, et comme tous les Achilles an- 
ciens et modernes, ne voulaient pas 


… de la terre inutiles fardeaux 
Attendre chez leur père une obscure vieillesse. 


Or, « il advint qu'en celui temps deux chevaliers poe- 
» tvins vinrent de Jherusalem et comptèrent les nou- 
» velles par le pays que le souldan de Damas avoit assiégé 
+ le roy de Chippre en sa cité de Famagosse. » Ürian et 
Guion sentirent leur courage s’enflammer à ce récit et 
résolurent d'aller porter secours au roi de Chypre qui 
« n'avoit de héritier qu'une seule fille, laquelle estoit 
» moult belle. » Ils demandèrent donc à leurs parents la 
permission de chercher aventure + en pays estrange, » 


— 113 — 


et parmi les motifs qu'ils firent valoir ils dirent : « Nous 
» regardons que nous sommes jà. Dieu nous croisse, 
» huyt frères, el sommes taillez. se Dieu plaist, d’en 
» avoir autant ou plus. » Impossible de ne pas se rendre 
à un pareil argument. Ils se mirent donc en route, par- 
tant du port de la Rochelle, sur un magnifique navire 
que Mélusine avait fait appareiller avec le plus grand 
luxe. Avant leur départ, elle leur donna deux anneaux 
et leur dit: « Sachies tant que vous userez de leaulté, 
» sans penser à mal, ne faire tricherie, et que vous les 
> aiez sur vous, ne serez jà desconfis en nul fait d'armes, 
» mais que vous aiez bonne querelle, ne soit ne enchan- 
» lement d’art magique ou poisons de quelque manière 
* ne vous pourront nuire ne grever, que si Lost que vous 
» les regarderez, qu'ilz n’aient perdu vertu et force. » 
C'était singulièrement augmenter les chances de succès 
de ses enfants et diminuer le mérite de leur bravoure. 
Les recommandations qu'elle joint à ce don ne tiennent 
pas moins de dix pages dans le roman ; mais si elles sont 
un peu longues, elles sont souvent fort jusles et quel- 
quefois touchanties. 

Les deux frères ne tardérent pas à trouver l'occasion 
de se signaler. Pendant leur navigation ils rencontrerent 
une galère de Rhodes à laquelle les Sarrazins donnaient 
la chasse. Ils la sauvèrent et la ramenèrent à Rhodes où 
le chef (c’est ainsi qu’on désigne le grand maitre de 
l'Ordre) leur fit le meilleur accueil. Ayant appris le but 
de leur voyage, il se décida à les accompagner et à les 
aider dans leur projet. Dés que cette résolution fut prise, 
il envoya son neveu avertir le roi de Chypre du secours 
qui lui arrivait La fille du roi, la belle Hermine, futsi 
satisfaite de cette nouvelle qu’elle fit appeler dans sa 


— 114 — 


chambre celui qui l’apportait et lui dit: : Amy vous me 
» salurez les damoiseaulx et donnerez à l’aisné cest fer- 
» mail, et luy dictes qu'il la porte pour l’anour de moy, 
» et cest anneau, et cest dyvamant le donnerez au mainsné 
» et le salurez beaucoup de foys. » 

[l était temps de porter secours au roi de Chypre, car 
les Sarrazins le serraient chaque jour de plus près dans 
Famagouste. Dans un dernier combat il avait même été 
blessé à mort et gisait tristement ea son lit quand on lui 
annonça le débarquem: nt des deux frères et du maitre 
de Rhodes avec les forces qu'ils lui amenaient. f’eux-ci 
s’'empressèrent de se jeter sur « l'ost des Sarrazins, » 
qu'ils repoussérent. et Urian s'étant trouvé en face du 
« soulidan, » un combat s’ensuivit, comme celui de Tan- 
crède et d’Arvan dans la Jérusalem délivrée. l’issue en 
fut la même: le Sarrazin ne pouvait manquer d'être 
vaincu par le chrétien. « Adonc le souldan chait par 
» terre, et y eut là si grant foulle de chevaux de part et 
» d’aultre que la bataille y fust si tresdure et si tresforte 
» que ses gens ne luy peurent aidier, et saigna tant quil 
» lui faillist la mort par la force du sang qu'il jetta. » 

La ville fut sauvée ; mais le roi se mourait (le ses bles- 
sures. Avant sa mort, il voulut voir les deux frères qui 
avaient vaincu les Sarrazins. Sa fille, Hermine, ne le dé- 
sirait pas moins, « elle estoit moult doulente du mal de 
» son père; mais nonobstant ce elle se reconfortoit fort 
» de ce que on luy disoit que les deux frères damoiseaulx 
» devoient venir le lendemain, et sachies qu'elle dési- 
» roit moult veoir Ürian. » Ils firent dans la ville une 
entrée magnifique dont la description est minutieuse- 
ment racontée par l’auteur, el dont les détaiis forment 
un tableau curieux des cérémonies d'apparât à cette épo- 


— 115 — 


que. Quand ils furent arrivés au palais du roi, celui-ci 
les reçut dans son lit, et leur offrit une forte somme 
d'argent pour le service qu'ils lui avaient rendu. Mais 
Urian la refusa en disant : « Nous ne sommes pas venus 
» Chà pour avoir de vostre or, ne de vostre argent, ne 
» de vos villes, chasteaux. ne terres, mais pour acquérir 
» honneur et pour destruire les ennemis de Dieu et 
» exaulcer la foy catholique. » Il ne lui demanda qu’une 
faveur, c'était d'armer son frère et lui chevaliers. Le roi 
y consentit avec le plus grand plaisir, et quoiqu'il fût 
mourant, il remplit les formalités de l'armement dans 
toute leur rigueur. « Ce faisant ses plaies luy escrurent, 
» et en saillist le sang à grant randon parmy le bendeau.» 
Cela ne l'empêcha pas de faire venir sa fille pour qu'elle 
adressât ses remerciments aux deux frères ; « et adonc 
» elle se agenouilla devant eulx, et les salua et les mer- 
» cia moult humblement. Et sachiés qu'elle estoit en 
» telle manière esmeue, comme là elle fust ravie et ne 
» sçavoit comment proprement faire contenance tant de 
» la douleur qu'elle avoit au cueur de l’angoisse que son 
» père sentoit que des pensées qu’elle avoit à Urian. » 
Malgré son embarras, il faut reconnaître que celui de 
Chiméne devait être encore plus grand. 

Le roi, qui probablement avait vu que sa fille ne de- 
mandait qu'à être consolée, fit servir un splendide diner, 
auquel «il fist meilleur semblant que le cueur faire ne 
» povoit, car certes quelque chière qu'il fist il soffroit 
» moult grant douleur, car le venin qui estoit en la plaie 
# {il avait été atteint d’une flèche empoisonnée) luy ver- 
» missoit tout le corps, mais pour réjouir la baronie, il 
» monstroit semblant comme se il n'eut mal ne douleur.» 
C'est ce qui s'appelle mourir en roil « Et aprez disner 


— 116 — 


commença la feste, et dura jusques au soir, et lors le 
roy appela Urian, et lui dist : « Beau filz, je vueil que 
vous espousez ma fille demain, et vous vueil couronner 
» de ce royaulme, car sachiés que je ne puis plus gaires 
» vivre, et pour ce je vueil que tous les barons du 
royaulme vous facent hommaige avant ma mort. » 
» Sire, dist Urian, puys qu’il vous plaist, vostre voulonté 
» est la mienne. » Il est impossible de mener plus ron- 
dement un mariage ; on se demande seulement ce que 
l'auteur fait des publications et du consentement des pa- 
rents : il est vrai que de son temps le code civil n’exis- 
tait pas. Celte élévation d’'Urian à la couronne de Chypre 
pourrait aussi être taxée d’entorse donnée à l'histoire, 
car si les Lusignan devinrent rois de ce pays, ce fut par 
Ja donation que Richard Cœur de Lion, qui l'avait con- 
quis, en fit, en 1192, à Guy de Lusignan et non par une 
union in eætremis, comme on l'imagine ici. 

Urian étant ainsi pourvu, il s'agissait de caser son 
frère : voici ce qu'on trouva pour lui. Urian lui ayant 
donné quelques navires pour faire la chasse aux Sarra- 
zins, il s'embarque avec le grand maitre de Rhodes. el 
tous deux ne tardent pas à rencontrer plusieurs vaisseaux 
ennemis qu'ils capturent. Après ce succés ils relournaient 
en Chypre, lorsque les vents contraires les jettent sur 
les côtes de l’Arménie. Là régnait un roi qui était le frère 
de celui de Chypre, dont on vient de raconter la mort. 
Quand il eut appris que le frère de Guion avait épousé sa 
nièce (il est étonnant qu'il ne le sût pas déjà). il le reçut 
avec cordialité, et sa fille, la princesse Florie, qui était 
douée de toutes les perfections, ne tarda pas à devenir 
amoureuse de lui, ainsi qu'Hermine l'était devenue 
d’Urian. Pendant que la galanterie allait son train à la 


Ù v 


w 


— 117 — 


cour du roi d'Arménie, on y apprit que le calife de Ban- 
das amenait une grande expédition contre Chypre pour 
venger la défaite du soudan.:Rien ne put retenir Guion, 
qui partit aussitôt pour défendre son frère. Il arriva tout 
juste à point pour repousser les infidèles, qui avaient 
fait une descente dans l’île, et « le roy Urian, ces choses 
» faictes, vint à Famagosse, avec luy son frère et le mai- 
» tre de Rodes et ses barons qu'il admena de Poetou et 
» tous les plus haultz barons de son royaulme. Là les 
» receupt la royne Hermine moult liement et courtoise- 
» ment, et le roy son mari rendit moult dévotement 
» grâces à nostre seigneur de la victoire qu'il leur avoit 
> donné. » 

Sur ces entrefaites, il arriva que le roi d'Arménie vin! 
à mourir. Avant sa mort, il s'était décidé à faire épouser 
sa fille par Guion, comme le roi de Chypre l'avait fait 
pour Ürian, On voit que les choses ne cessent de s'arran- 
ger pour le mieux au profit des deux frêres. Seize des 
plus hauts barons d'Arménie vinrent donc en Chypre 
porteurs d’une lettre pour Urian, dans laquelle il était 
dit de la part du roi d'Arménie : « Or, je n'ay point de 
» héritier de mon corps que seule fille, laquelle Guion 
» vostre frère a bien veue. Je vous supplie humblement 
» qu'il vous plaise de le prier de par moy, qu'il la veuille 
» prendre à femme et la royauté d'Arménie avecques. » 
Cette manière de marier sa fille était peut-être un peu 
insolite, mais elle n’en fut pas moins favorablement ac- 
cueillie, et Guion s’empressa d'aller prendre possession 
de sa femme et de son royaume. Quand la flotte qui le 
portait fut en vue, « Florie vinst à sa fenestre el regarda 

en la mer, et vist navires, gallées et aultres grans vais- 
» seaulx qui arrivoient au port et oyt trompettes sonner, 


— 118 — 


» et plusieurs aultres instruments de divers sons. Adonc 
» la pucelle fust moult lie. » Aussitôt débarqué, Guion 
se rendit auprès d'elle et lui dit: Mademoiselle, com- 
» ment a t'il esté à vostre personne depuis que me par- 
» tis d’icy ? » et «elle lui respondit moult amoureuse- 
» ment. » Aussi le mariage ne lraina pas en longueur. 
« Adonc fusrent fiancez, et le lendemain espousez à grant 
» solemnité, et fust la feste moult noble et dura par 
» l’espace de quinze jours. » Voilà comment la famille de 
Lusignan fut, pour commencer, dotée de deux couronnes, 
sans ce qui l’attendait encore, comme on va le voir. 


[V. 


Urian et Guion étant ainsi placés, el bien placés, son- 
gérent à écrire à leurs parents, ainsi qu'on dit vulgaire- 
ment, et à leur apprendre le bonheur dont ils étaient 
comblés. Ces nouvelles mirent en appélit leurs deux fré- 
res Anthoine et Regnauld. « Adoncques vinrent à leur 
» père et à leur mére en disant moult humblement : Mon- 
» seigneur et vous Madame se il vous plaisoit, 1l seroit 
> bien temps que nous alissions par le monde à nous 
» adventures pour acquérir l'ordre de chevalerie, car ce 
» n'est pas de l'intention de nul de nous de la prendre, 
» fors au plus prez que nous porrons l'avoir. » Mélusine 
s'empressa de répondre avant son mari, ce qui nest 
pas fort correct ; mais, dans le roman, c'est toujours 
elle qui paraît la forte tête du ménage : ainsi que dans 
celui de Thétys et de Pelée; il est vrai que Thétys est 
une déesse et Mélusine une fée. Voici ce qu'elle dit: 
« Beaulx enfans, s'il plaist à Monseigneur vostre père, il 


— 119 — 


» me plaist bien. 5 « Par foy, dist Raimondin, dame, 
» faicles en vostre voulenté, car ce qu’il vous plaist me 
» plaist. » On ne peut être mari plus complaisant. Il fut 
donc décidé qu'Anthoine et Regnauld iraient courir le 
monde comme leurs ainés. « En ceste partie ‘nous dist 
» l'istoire, que ès parties d’Alemaigne, entre Loraine et 
» Ardanne, avoit moult noble terre qui esloit appelée la 
» conté de Lucemboursg, y estoit mort ung vaillant prince, 
» qui fust nonmé sire du pays, et eut nom Asselin, et 
>» avoit demouré de luy nul héritier que une fille, laquelle 
» est nommée Christienne, et fust moult belle et bonne.» 
C'est toujours l'emploi du même moyen. « Pour celluy 
* temps en Anssay eut ung puissant roy. Or advint que 
» il oyt nouvelles que le seigneur de Lucembourg estoit 
» trespassé, et ne luy estoit demouré que une fille, qui 
» estoit moult belle. Adoncques le roy d’Anssay la fist 
» demander pour estre sa femme. Mais la pucelle ne se 
» voulust oncques accorder, dont le roy d'Anssay fust 
» moult doulent, et va jurer Dieu, comment qu'il fust, 
> que se il povoit quil l’auroit. » Et voilà la guerre dé- 
clarée! Mais la jeune princesse n’était pas de force à ré- 
sister au roy d'Anssav. Anthoine et Regnauld ayant 
appris ce procédé discourtois, résolurent de le réprimer. 
Ils partirent de Lusignan, à la tête d’une troupe de sei- 
gneurs, auxquels Raimondin et Mélusine payèrent leurs 
gages pour une année; ce qui montre que le rôle de re- 
dresseurs de torts n’était pas aussi gratuit que le com- 
prenait Don Quichotte. Après maintes aventures, on ar- 
riva devant la forteresse de Luxembourg, que le roi 
d’Anssa y tenail assiégée et dont il croyait s'emparer fa- 
cilement. Mais il se vit attaqué à l'improviste par les 
Poitevins, et fut vaincu ei fait prisonnier. L'entrevue du 


— 120 — 


roi et d'Anthoine est racontée avec une naïveté pleine 
de grâce, qui mérite d'être citée textuellement : « Et 
» adoncques fust mené le roy à la tente de Anthoisne, 
» qui estoit logé en la propre tente qui avoit esté au roy 
» d’Anssay ; et adoncques il ne <e peut tenir qu'il ne 
» leur dist: « Par foy, darnoiseaulx, bien dist vray cel- 
» luy qui dist : En peu d’eure Dieu labeure, car au jour 
» d'huy matin on n'eut gaire fait de chose ceäns pour 
» vous. » € Sire roy, dist Anthoine, c'est pour vostre 
» musardie et pour vostre pechié, qui faictes guerre aux 
» pucelles sans cause, et les volez avoir par force. Et sa- 
» chiés que vous en serez bien paié selon vostre droit, 
>» car je vous renderay en la subjection de celle que 
» vous voulez avoir par force subjecté. » Adonc, quand 
» le roy l’entendit, il fust moult honteux et luy respon- 
» dist moult tristement : « Or puys qu'il m'est ainsi in- 
» fortueusement adveau, j'aimes mieux ne à mort que 
» ne à vie. » « Nenny, dist Anthoine, je vous renderay 
» en la merci et en la subjection sans doubte de la pu- 
» celle. » | 
Cristienne (Christine), laissée juge du sort du roi 
d'Anssay, se montra généreuse : « Elle fist meitre le roy 
* en une moult riche chambre, et avec luy dames et da- 
» moiselles, chevaliers et escuiers, pour luy faire oublier 
» sa perte, et pour le resjouir et oster hors de méran- 
» colie. » Comme un bienfait n'est jamais perdu, la géné- 
rosilé de Christine lui valut un mari, etce mari ce fut 
le roi d'Anssay qui le lui procura. Ne pouvant plus épou- 
ser l'hérilière du duché de Luxembourg, il eut l’idée 
lumineuse de la faire épouser par Antoine. Il s’ouvrit de 
ce projet aux barons du pays, et ceux-ci, sans méfiance 
pour leur ancien ennemi, dona ferentem, aprèsavoir Lenu 


— 191 — 


un conseil digne d’une assemblée constituante, décidé- 
rent que « se Anthoine la vouloit prendre, certainement 
» nous en serons tous joyeulx. » Antoine accepta très 
volontiers la femme et le duché qui lui étaient offerts. Il 
ne s'agissait plus que d’avoir le consentement de Chris- 
tine. Ce ne fut pas très difficile. « Adoncques fust la da- 
» moiselle mandée par quatre des plus haultz barons, et, 
» en venant, ilz luy comptèrent ceste nouvelle, dont 
» fust bien joyeulse, combien qu'elle n'en fist aucun 
» semblant. » C’est ainsi qu'eut lieu le mariage d'Antoine 
de Lusignan et de Christine de Luxembourg, mariage 
qui ne tarda pas à porter ses fruits, car « celle auvl 
» coucha Anthoine avecques sa femme, et fust engendré 
> un moult vaillant hoir, et fustappelé Bertrand. » 
Après avoir été si favorable à Antoine, la fortune ne 
pouvait oublier Regnauld : voici ce qu'elle fit pour lui. Le 
roi d'Anssav avait un frère, nommé Frédéric, qui était 
roi de Bohême. Or, il arriva que seséfats furent attaqués 
par les Sarrazins. Aprés les avoir vus figurer au midi, 
nous les retrouvons au nord ; c’est la preuve de l’impres- 
sion qu ils faisaient sur les esprits à l’époque où l’auteur 
écrivait, impression qui allait bientôt se traduire par la 
funeste croisade de Nicopolis (1396), où le neveu même 
du duc de Berry devait être fait prisonnier. Les Sarrazins 
qui attaquaient la Bohême étaient aidés par un roi de 
Craco, qui était très puissant. Le roi de Bohême se trou- 
vait incapable de résister à de lels ennemis, et après 
avoir essuyé plusieurs défaites, il était assiégé dans Pra- 
gue, sa capitale. Dans ce pressant danger, il pensa à in- 
voquer le secours de son frère, le roi d’Anssay. « Or, est 
» vray que celluy roy, Phedrich, n'avoit de héritier que 
» une seule fille, qui avoit nom Aiglentine. » Que d’hé- 


Load 


— 199 — 


ritières royales pour la plus grande convenance des héri- 
tiers de Lusigaan ! Le roi de Bohême envoya donc un 
messager au roi d'Anssay pour lui peindre sa triste si- 
tualion. « Le messagier avoit esté à Anssay, et là on luy 
» avoit dit que il estoit à Lucembourg ; et à brief parler 
» tant enquist le messagier qu'il trouva le roy d’Anssay 
» et lui présenta les lettres de son frère Phedrich. » Mais 
le roi d’Anssay se trouvait à ce moment aussi mal dans 
ses affaires que le roi de Bohême, et «se tournant devers 
le duc Anthoine, il lui dist: « Ho! ho, très noble et 
» très vaillant seigneur, or me va de .mal en pis: car 
» vostre très noble chevalerie et puissance ne m'a pas 
tant seullement maté ne amendry de mon honneur, 
» mais avecques moy le plus preud’omme et le plus vail- 
lant roy qui fust en toute la lignée. » Antoine, qu'on 
peut s'étonner d’avoir été si mal renseigné sur ce qui se 
passait dans la chrétienté, se fil rendre compte du dan- 
ger que courait le roi de Bohème, et saisi d'un beau 
mouvement chevaleresque, déclara qu'il irait à son se- 
cours avec le roi d'Anssavy. « Il prinst donc congié de la 
» duchesse qu'elle fust moult doulente; mais elle n’en 
» osa montrer samblant ; toutesfois elle le pria de reve- 
nir le plus tost qu'il pourroit, et il lui dist que se feroit- 
» il, et lui dist oultre: «€ Duchesse pensez bien de vous 
» et de vostre fruict, et se Dieu par sa grâce donne que 
» ce soit ung filz, faites-le baptiser, et vueil qu'il soit 
» nommé Bertrand. » Et la duchesse lui dis! : « Monsei- 
» gneur à vostre plaisir. » Lors se entrebaisèrent et par- 
» List. » Ces adieux, pour être moins touchants que ceux 
d’'Hector et d'Andromaque, ne manquent pas d'une cer- 
laine grâce. Au reste, ie dénoument devait être moins 
triste. Comme on va le voir, les choses s'arrangérent 


w 


“ 


— 123 — 


pour le mieux en faveur d’Antoine et surtout de Regnauld, 
que son frère emmena avec lui pour acquérir de la 
gloire. | 

Ils prirent leur route par Cologne et la Bavière. Là, 
ils trouvèrent un duc, nommé Ode, qui, après avoir pris 
connaissance de leur projet, voulut se joindre à l’expé- 
dition. Ils arrivèrent devant Prague, au moment où les 
Sarrazins allaient s’en emparer. Ici encore, comme il 
fallait une couronne pour Regnauld, on s'arrange de ma- 
nière à faire disparaître celui qui la possédait. Pour cela 
on raconte que, dans une sortie tentée par Frédéric, il 
avait été tué de la main même du roi de Craco, après 
des prodiges de courage. Voilà donc Eglantine de Bohême 
orpheline, comme l’étaient Christine de Luxembourg, 
Hermine de Chypre et Florie d'Arménie. Mais Regnauld 
se présente comme ses autres frères, au moment psycho- 
logique. Avec Antoine, le roi d’Anssay et le duc de Ba- 
vière, il engage un grand combat dont il sort vainqueur, 
et iltue de sa main le roi de Craco. Alors ils entrent 
tous ensemble à Prague, où ils sont reçus en triomphe, 
et où on fait de magnifiques funérailles au roi défunt. 
Puis, après avoir honoré les morts et les vainqueurs, on 
songe aux vivants. C'est à quoi s'occupent les barons, 
comme pour l'affaire de Luxembourg. L'intérêt de l'Etat 
exigeait qu'Eglantine fût mariée le plus vite possible, et 
un mari soffrait tout naturellement pour elle dans la 
personne de Regnauld. Les barons s'adressent donc au 
roi d’Anssay, oncle de la princesse, et sur leur demande, 
il va trouver sa nièce et lui dit: « Ma belle niepce, Dieu 
» merci, vos besoings sont maintenant en bon parti. .…. 
» or fault regarder comme vostre terre soit gouvernée 
» doresnavant..…, » Elle répondit; « Très chier oncle, 


— 124 — 


» je n’ay point de conforten cestuy monde forsque Dieu 
» et vous; pour ce faictes de moy et dE mon royaulme 
» tout ce qu'il vous plaira. » Alors, usant de la latitude 
qui lui était donnée, il se rendit auprès d'Antoine et lui 
demanda son frère Regnauld pour mari d'Eglantine. La 
proposition fut acceptée avec empressement, « et à brief 
» parler fus! là mandé un évesque qui les fiança… et fut 
» feste moult grande, et le soupper moult notable.» 
Notre auteur aimait sans doute la bonne chère, car il 
n'oublie jamais de mentionner les repas que font ses 
héros. Le mariage eut lieu le lendemain. « Adonc fut 
» moult noblement appareillée l’espouse et fut adressée 
» à l'endroit où la messe se devoitdire. Ilz furent espou- 
» sez et la messe dicte moult solemnellement, et aprez 
» ramenée au maistre pavillon : et quant le disner fut 
» prest ilz lavèrent et s’assirent à table, et ilz furent 
» moult richement servis et de plusieurs manières de 
» metz, et quant ilz eubrent disné les napes furent os- 
» tées ; 11z lavèrent, les tables furent abbatues et grâces 
» furent dictes. » Ces détails présentent quelque intérêt, 
comme reproduction des habitudes du temps. Il en est 
de même du récit des joûtes et divertissements qui sui- 
virent le repas; mais ce qui est plus piquant c'est le 
coucher de la mariée. Voici comment l’auteur le raconte: 
« Quant il fust l'heure d'aller dormir on mena l’espousée 
» couchier en ung riche lict de parement ; et puys assez 
» tost aprez vint Reynauld et se coucha avecq la pucelle, 
» aprez que le lict eubt esté beneis. Adoncques se depar- 
» tist chacun de la chambre, les ungs crians, chantans 
» et danssans, et les aultres comptans de beaulx comptes 
et de belles adventures; et se esbatloient qui mieulx 
pour passer le temps ; les aultres allèrent dormir. Re- 


LA 


EU v 


— 1925 — 


»s gnauld et la pucelle furent couchiés l’ung avec l’aultre.» 
L'auteur, qui paraît avoir écouté aux portes, cite même 
la conversation qu'eurent les époux. « Monseigneur, dit 
» la princesse, se ne fust la grâce de Dieu, ceste povre 
_» orpheline estoit toute désolée et perdue... » « Par foy, 
» répondit Regnauld, ma doulce amour, vous avez trop 
» plus fait pour moy que je n’ay fait pour vous; quant 
» vous m avez fait le don de vostre noble corps... » « Et 
» lors, dist la pucelle: Par ma fov, monseigneur, le 
» corps de vous vault mieulx que dix royaulmes, et plus 
» est à priser quant à mon gré. » De leurs paroles n’en 
» veult plus parler; mais ceste nuvyt fust engendré d’eulx 
>» deux ung très beau filz qui eubt nom Oliphart. » Après 
toutes les preuves qui ont été données, il faut bien re- 
connaître que la famille de Lüusignan savait mener rapi- 
dement toutes choses. 


v 


À la suite de ces longues pérégrinations en Orient, en 
Allemagne et en Bohême, l'auteur nous ramène enfin 
auprès de Raimondin et de Mélusine ; mais c'est pour 
raconter l’histoire d’un autre de leurs fils, « Geuffroy à 
» la grant dent ; » il est vrai que celui-là « fust le plus 
» fier, le plus hardi et le plus entreprenant de tous ses 
» aultres frêres. » Ses premiers exploits eurent pour but 
.de réduire à l’obéissance quelques vassaux de son père 
qui s’étaient révoltés. IL partit d’abord pour l'Irlande à 
la tête de cinq cents homwes et de cent arbalétriers. Il 
ne s’agit pas ici de l’île de ce nom, car il n'est pas ques- 
tion de vaisseaux pour s’y transporter. Quand il fut ar- 


— 126 — 


rivé dans ce pays « tantost enquist ou estoient les deso- 
» beissans. » Ceux qui étaient restés fidèles à Raimondin 
lui signalèrent Claude de Syon qui, avec ses deux frères, 
» vouloient suppediter tous leurs voisins et estre sei- 
> gneurs d’eulx. » Le principal repaire de ces tyran- 
neaux, comme il y en avait tant au moven-âge, était 
la forteresse de Syon. Geuffroy vint élablir son camp à 
une lieue de là, et envoya sommer les trois frères de se 
rendre. Ceux-ci ayant refusé, il alla reconnaître les lieux 
pour savoir par où il attaquerait. Pendant cette recon- 
naissance il rencontra un des trois frères qui battait la 
campagne avec une forte troupe de partisans. Il l’assaillit 
impétueusement et ayant mis la déroute parmi ses gens, 
il le fit prisonnier. Lorsque Claude apprit la captivité de 
son frère, il sortit de la forteresse, à la tête de « sept 
» vingz hommes d'armes, » pour le délivrer. Nouveau 
combat et nouvelle victoire de Geuffroy. Mais celui-ci 
n’était pas seulement un valeureux guerrier, il était aussi 
un habile capitaine. Pendant qu'il livrait bataille à 
Claude, il envoya un écuyer avec trois cents hommes 
d'armes pour tourner l’ennemi et prendre la forteresse 
par surprise. Le troisième frère, qui était resté à la garde 
des murailles, ayant aperçu cette troupe, crut que c'était 
son frère qui revenait de son expédition, et abaissa le 
pont-levis. On se précipita dans l'enceinte du château et 
« fut occis que prins tout le demourant des gens de 
» Claude. » Quant aux trois frères on en fit sommaire- 
ment justice, « Aconc fist Geuffroy tantost lever unes 
» fourches devani la porte du chasteau et les fist pendre 
» incontinent » Cet exemple intimida un autre rebelle 
qui avait nom Guérin de Val-Bruvant. Mais heureuse- 
ment pour lui il avait une femme qui le tira d'affaire. 


— 1927 — 


Avant appris que Geuffroy arrivait, il ne crut pas pru- 
dent de l’attendre. et chargea sa femme, « qui éloit 
» moult saige et subtive » de fléchir le vainqueur. Elle 
s'acquitta parfaitement de cette commission. Elle vint, 
avec ses jeunes enfants, audevant de Geuffroy, et l’enga- 
gea à entrer dans la forteresse, qu'elle rendit à discré- 
tion, implorant seulement la grâce de son mari, qui avait 
été entraîné par les mauvais conseils de Claude. Gecffroy, 
en galant chevalier, accueillit la requête de la dame, et 
consentit à recevoir les excuses de Guérin, qui obtint 
son pardon complet pour lui et ses adhérents. Preuve 
éclatante du talent diplomatique des femmes et de l’avan- 
tage qu’il y a presque toujours à s'adresser à elles dans 
les cas difficiles ! Geuffroy ayant ainsi comprimé les mu- 
tins, « alla visitant le pays par l'espace de deux mois 
» et puis print congié des barons et laissa bon gouver- 
» neur au pays, et sen partist et s’en vint grant erre à 
» Lusignan, où il fut moult festoié de son père el de sa 
» mére et de toutes gens » 

Mais pendant qu à Lusignan on se livrait à la joie de 
ces éclatants succès, on y apprit que le roi d’Armé- 
nie, Guion, était attaqué par une ligue formidable de 
Sarrazins, qui se proposaient aussi de demander compte 
au roi de Chypre, Urian, de la défaite qu'ils avaient 
subie. À ces nouvelles, Geufroy résolut d'aller porter 
secours à ses frères. Avec l'agrément de Raimondin et de 
Mélusine une flolte considérable fut équipée à la Rochelle, 
et de nombreux seigneurs parlirent avec leurs hommes 
d'armes pour cette nouvelle croisade. L'expédition. dont 
Geuffroy était le chef, arriva à Chypre trois jours après 
qu'Urian et le grand maître de Rhodes en élaient partis 
avec quatorze mille hommes pour se rendre en Armé- 


— 1928 — 


nie. Geuffroy fut accueilli comme un sauveur par sa 
belle-sœur, la reine Hermine, et s'empressa de repren- 
dre la mer pour rejoindre la flotte chrélienne. Il la ren- 
contra au moment où elle était aux prises avec celle des 
infidéles. Son intervention décida de la victoire, qui fut 
pourtant chèrement achetée, car « la bataille fust moult 
» fière et horrible et l’occission fust hideuze. » Les Sar- 
razins qui « avoient perdu plus de deux pars de leurs 
» gens » durent se retirer « au port de Japhes {Jaffa), » 
ne pouvant plus tenir la mer. Geuffroy les y suivit, et 
les pressa si vivement qu'ils furent obligés de demander 
une trzve de trois jours, qu’on leur accorda. Alors les 
trois frères purent se réunir et « adoncques commença 
» la joye à estre grande entre eulx, et fust leur ost nom- 
» brée à estre en somme environ vingt deux mille, que 
» archiers, que arbalétriers, que gens d'armes. » 

Les Sarrazins jugérent qu'il n'était pas prudent de 
combattre les chrétiens à Japhes. Ils se retirérent sous 
Damas, et quand ils y eurent rallié toutes leurs forces, 
ils se trouvèrent au nombre « de plus de cent quarante 
» mille païens, » dit l'auteur, qui ne se doute pas que 
les musulmans ne sont pas plus païens queles chrétiens. 
Quand les Sarrazins furent prêts, le soudan de Damas 
envoya un héraut défier les trois frères. Ce héraut, ad- 
mis dans leur tente, « se donnoit merveilles de la grant 
» fierté qu il veoit estre en eulx trois, et par espécial en 
» Geuffroy, qui esloit le plus grant et le plus fourni des 
» aultres sans comparaison, et veoit la dent qui luy pas- 
» soil la lèvre de plus d'ung grant pouce en esquare, il 
» en fut si esbahi que à peine peut-il parler. » Quand il 
fut remis, il dit au roi Ürian : « Sire roy de Chypre, le 
» caliphe de Bandas (peut-être Bagdad), le souldan de 


— 129 — 


» Barbarie, le roy Anthénor d'Antioche, l’admiral de 
» Cordes el le roy de Dannette (probablement Damiette) 
» vous mandent par moy qu'ils sont tous prez de vous 
» livrer bataille et vous attendent es prez qui sont des- 
» soubs Damas, es belles tentes et pavillons, et vous 
» mandent que vous y povez venir seurement loger de- 
» vant eulx et pourrez prendre place telle qu’il vous 
» plaira. » Ce singulier défi, conforme d'ailleurs aux 
mœurs des croisades, et dont on voit des analogies dans 
les rapports de Richard Cœur de Lion et de Saladin, fut 
accepté par Geuffroy. Le héraut étant revenu auprès du 
soudan de Damas, lui dépeignit sous les traits les plus 
effrayants la puissance des trois frères, « et quant le 
» souldan l’entendit, il commença à soubzrire et lui res- 
».pondit : « Par Mahon ! (Mahomet) » le soudan jure aussi 
quelquefois par Appolin (Apollon), « à ce que je puys 
» veoir de vostre hardiesse vous serez le premier qui as- 
» semblerez la bataille contre celuy au grant dent. » Les 
auditeurs rirent beaucoup de cette saillie; « mais, dit 
> l’auteur, tel en rist qui puys en eut pleuré se il eut eu 
» loisir. » 

L'armée chrétienne ne tarda pas à se rendre au défi 
qui lui était adressé. Le lendemain matin, « aprez la 
» messe oye, » elle se mit en mouvement. Mais avant de 
s'avancer dans l'intérieur, Geuffroy ne voulut pas laisser 
derrière lui une place aussi importante que Japhes ; « il 
» la ist assaillir. et de fait la print à force et mist à l’es- 
» pée tout tant qu il peut trouver de Sarrazins. » Il en fit 
autant pour la ville de Barrut (Bevrouth}, qu'il emporta 
par un hardi coup de main, en se détournant. avec une 
poiguée de braves, du chemin que suivait l'armée, et 
malgré l’avis du grand maître de Rhodes, « qui moult 


9 


— 130 — 


» avoit grant paour que Geuffroy n’eut aulcuns empes- 
» chement...» Il délivra toute la ville des Sarrazins, «que 
» nul soit de piet qui oncques en eschappa, ne qui de- 
» mourast que tous ne fussent mors, sinon ceulx qui 
» s'enfuyaient. » Cette conduite, qui paraît toute simple 
au narrateur, n'a été que trop habiluelle chez les chré- 
tiens à l'égard des mahométans durant les croisades: si 
elle montre beaucoup d'enthousiasme relizieux, elle dé- 
note peu d'humanité. Geuffroy avant rejoint l’armée, 
arriva avec elle jusque sous les murs de Damas. Là eut 
lieu un grand combat, dont le récit occupe plusieurs 
pages dans le roman, mais qui n'est que la répétition de 
toutes les scènes de ce genre dont on a déjà eu tant 
d'exemples. Les trois frères ne pouvaient manquer d'y 
déployer une grande bravoure, mais celui qui se distin- 
gua le plus fut Geuffroy. « A tant vint-il parmy la ba- 
» taille, la targe tournée derrière le dos et tenoit l'espée 
» empoignée à deux mains, et vit l'admiral de Cordes qui 
» moult courroit sur les cristiens; adonc le ferit Geuf- 
+ froy de telle vertu, à ce que l'espée fust pesante et 
» dure, et qu'il y mist toute sa force, que l'espée luy 
» coula jusques à la cervelle, que oncques le bassinet ne 
» le peut garder et s’abbatit à terre tout mort. » Ne croi- 
rait-on pasavoir devant les yeux un autre Roland armé 
d’une autre Durandal ? Tant de prodiges de valeur de- 
vaient être couronnés de succès. Les Sarrazins furent 
mis en fuite, et « firent perte de leurs gens de bien qua- 
»* rante mille Turcs; » l’auteur ne se fait jamais faute 
d’enfler les chiffres d’une manière démesurée. Les vain- 
cus s’enfermèrent dans Damas: leurs cheïs « eurent 
» conseil qu'ilz requerroient au roy Urian journée de 
» traicté sur forme de paix etilz le firent... et tout firent 


— 131 — 


» de chascune part qu'ilz furent d'accord parmy ce que 
» les Sarrazins leur donneroient tout ce qu'ilz avoient 
» froyé par le voyage, et aussi pour eulx en retourner 
» dont ilz étoient venus : et que chascun an ilz deve- 
» roient payer au roy Urian trente mille besans d’or, et 
» furent entre les deux parties tresves jnusques à cent 
> ans et ung jour. » Ainsi, d’après l’auteur, les Sarrazins 
devinrent tributaires des rois de Chypre ; ce qui n'est 
guère conforme à l’histoire, car le contraire n’arriva que 
trop fréquemment. 

L'accord ne se borna pas à ce traité de paix, il devint 
si parfait « que estoit le souldan de Damas mamouré de 
» Geuffroy, et lui tenoit toujours compaignie et s’ouffroit 
» de lui faire plaisir le plus qu'il pouvoit faire. » Il poussa 
même la complaisance jusqu’à le mener à Jérusalem, 
« qui n’estoit pas encore réparée de la destruction que 
» Vespasien et Titus, son filz, y avoient fait, quant ilz 
» allèrent venger la mort de Jhesucrist, quarante ans 
» après le crucifiement, à laquelle vengeance ilz donnè- 
» rent trente Juifs pour ung denier, en rasseanbrance 
» qu'ilz avoient acheté le corps de Jhesucrist trente de- 
» niers. » Voilà comment les écrivains du moyen-âge 
entendaient l’histoire, mêlant le profane au sacré, le vrai 
au faux Ce voyage de Geuffroy à Jérusalem soulève une 
autre question: ne serait-ce pas une réminiscence de 
celui qu'y fit, en 1229, l’empereur Frédéric IT, qui y en- 
tra après quelques succès sur les Sarrazins, mais ne pul 
s’y maintenir ? 

Aprés loutes ces prouesses, Geuffroy revint auprès de 
ses parents : ils avaient grand besoin de ses services. 
Pendant son absence, ils avaient eu maille à partir avec 
des géants ou gayants, qui avaient causé le plus grand 


— 132 — 


tort à leurs possessions. Qu'étaient-ce que ces géants ? 
On les retrouve dans les légendes de presque tous les 
peuples à leur origine ? Ne faudrait-il pas y voir une con- 
tinuation de ces Titans, que Jupiter eut tant de peine à 
réduire, ou des anges rebelles qui furent précipités du 
ciel par le Tout-Puissant ? [ls se transforment en monstres 
pour les demi-dieux, tels qu'Hercule, et en brigands pour 
Thésée, qui en voit un reste impur dans son fils Hippolyte, 
jusqu’à ce qu’ils deviennent des ogres dans les contes de 
fées. Au moyen-âge, ce sont évidemment ces barons pil- 
lards, qui étaient la terreur des contrées qu'ils habitaient 
et qu un dramaturge contemporain a mis en scène dans 
ses Burgraves. Ces géants se retrouvent dans presque 
toutes les villes des Pays-Bas, et notamment à Dunker- 
que, sous le nom de Reus. Nos voisins de Douai en ont 
conservé le souvenir dans la personne du célèbre Gayanit. 
Seulement Gayant paraît avoir été un géant bienfaisant, 
tandis que généralement les géants sont considérés 
comme des êtres méchants. C'est le cas de ceux qui 
vont nous occuper. « Or advint en celluy temps qu'il y 
» avoit un grant gayant en Guérende, qui accueilloit un 
» grant orgueil, et par sa force 1l mist tout le pays à patis 
» jusque en la Rochelle. » Dès que Raimondin eût revu 
son fils, 1l lui conta tout le mal que ce géant lui faisait, 
et Geuffroy lui répondit: « Monseigneur, il ne vous en 
» fault jà mouvoir ; pour un tel ribault, par la dent de 
» Dieu, je n’y recurray que dix chevaliers de mon ostel, 
» pour moy tenir compaignie, non pour aide que je veuil 
» avoir contre luy, et à Dieu vous commant, car je ne 
» finiray jamais que je ne l’auray combattu corps à corps, 
» ou il m’aura comment qu'il soit, ou je l’auray.» Ce qui 
fut dit fut fait. Geufroy partit pour Guérende, et vint 


— 133 — 


défier, en ces lermes énergiques, le géant Guédon, au 
pied de sa tour de Monjouet : « Filz de putain et faulx 
» gaïant, vien parler à moy, car je t’aporte l'argent du 
» pays que les gens de monseigneur, mon père, te doib- 
» vent. Et pour vray tant cria Geuffroy que le gayant 
» s'esveilla et vint à une fenestre et regarda Geuffroy 
» tout armé sur le destrier et la lance sur la cuisse. » Le 
géant accepta le défi en disant : « Follet tu viens en ba- 
» taille et ne pourras endurer ung seul coup de moy sans 
» roller par terre. » « Adoncques Geuffroy sans plus dire 
» ferist le chevau des esporons et mist sa lance soubz 
> son bras et s’adressa vers le gayant tant que le chevau 
» peut courir, et le ferist de sa lance par telle vertu 
» qu'il le fist roller par terre la panse contremont ; mais 
» le gavant saillist sus moult couroucé et au passer que 
» Geuffroy fist il ferist le chevau de la faulx si que lui 
» trancha les garres de derrière. » Voilà le coup de Jar- 
nac, mais il s’adresse à un cheval et non au combatiant 
lui-même. « Adonc quant Geuffroy le sentist, il descendit 
» jus moult legiérement et s’en vint vers le gayant l’es- 
> pée traicte. » Alors une lutte terrible s'engage corps à 
corps; mais Geuffroy l'emporte par son sang-froid et son 
adresse, et après avoir tué le géant, il lui tranche la tête, 
absolument comme David avait fait de Goliath. 

. Un autre géant éprouva encore la vigueur du bras de 
Geuffroy : celui-là s’appelait Grimauld, et habitait une 
contrée à laquelle l’auteur donne le nom de Northobelande. 
Ïl ne faut pas y voir le Northumberland actuel, pas plus 
que l'Irlande dans le pays dont il a été précédemment 
question. S'il m’est permis de hasarder une conjecture, 
je serai porté à croire que ces noms ont appartenu pri- 
mitivement à différentes contrées de la province de Bre- 


116 


tagne et ont passé en Angleterre et en Irlande avec la 
race celtique. Quoiqu'il en soit, Grimauld, comme Guë- 
don, était un vrai fléau pour Raimondin, qui dut encore 
avoir recours à son fils Geutfroy pour s’en débarrasser. 
Mais cette aventure paraît avoir été plus laborieuse que 
la premiére. « C’estoit le plus cruel que on eu oncques 
» mais veu, et sachiés qu'il avoit vingt sept pieds de 
» hault... Il avoit destruit toute le pays d'illec environ el 
» tant qu'il n’y avoit personne qui osast habiter à huit 
» ou neuf lieues prez, et estoit tout le pays sasté, car les 
» gens y avoient tout abandonné et de fait luy avoient 
» tout laissé. » Cela représente bien la force de ces tyrans 
féodaux, leurs déprédations et la terreur qu'ils inspi- 
_raient. Mais s’il v avait en ce temps de pareils détrous- 
seurs, il y avait aussi des chevaliers qui avaient la spé- 
cialité de leur donner la chasse. Geuffroy possédait en ce 
genre une réputation qui fit que les victimes du géant 
Grimauld jugèrent qu’elles ne pouvaient mieux s'adresser 
qu'à lui. « Adonc ilz eurent conseil qu'ilz enverroient 
» devers Geuffroy, et qu'ilz lui offriroient, se il les vou- 
» loient délivrer de ce cruel meurtrier. tous les ans qu'il 
» viveroit G“ix mille besans d'or, et que se il avoit hoir 
masle de son corps quil posséderoit d’hoir en hoir, 
lant qu'il viendroit de lignée en lignée de fille, mais 
en vouloient estre quittes. » Geuffroy répondit « aux 
huict messaigiers de plus notables du pays » qu'on lui 
avait envoyés : « Beaulx seigneurs. je ne reffuse pas 
» l'offre que vous m'avez faicte; nonobstant se je n’eusse 
» maintenant eu nouvelles de vous sachiés bien que tout 
* sans cela je fusse ores allé combatre le gayant pour 
» aulmone et pour pitié du peuple qu'il destruict et aussi 
» pour honneur acquérir. » Ainsi Geuffroy, outre la 


” 


CRC DE à 


— 135 — 


gloire, ne dédaignait pas à l’occasion les profits du mé- 
tier de pourfendeur de géants. Après donc qu'il fut nanti 
d'un contrat en bonne forme établissant la redevance en 
titre de fief, il partit en guerre contre Grimauld. Arrivé 
dans le Nortobelande, il eut une conférence avec les ba- 
rons du pays, qui le remercièrent beaucoup de son assis- 
tance et lui promirent le succès. Et «adoncques Geuffroy 
» leur respondit: « Et comment povez scavoir que par 
« moy en povez estre délivrez ? » Adoncques 1lz luy res- 
» pondirent: « Monseigneur, les saiges astronomiens 
» nous ont dit que le gayant Grémauld ne povoit morir 
>» que par vos mains, » « Par mon chief, dist Geuffroy, 
» se il est vray que vostres astronomiens vous le ayent 
» dit, il ne peut fouyr. » Si ce n'est pas une plaisanterie, 
ce dont notre naïf auteur est incapable, c’est une nou- 
velle preuve de la confiance qu'inspirait l'astrologie à 
cette époque. Geuffroy, voyant les barons si bien dispo- 
sés, les invita à prendre part à son expédition, mais ils 
lui dirent: « Or, y povez aller se vous voulez, car nous 
» ne pensons pas aller plus loin. » Et Geuffroy leur res- 
» pondit en ceste manière : « Se je feusse venu sur la 
» fiance de vostre ayde, j'eusse ceste foys failly. » Ce re- 
fus de concours ne l’empêcha pas de tenter l’entreprise: 
il est vrai que son mérite est beaucoup diminué par la 
certitude que lui donnaient les astronomiens. 

Le géant avait reçu la même prédiction, ce qui lui 
ôtait la plus grande partie de son audace. Aussi, dès qu’il 
vit venir Geuffroy, la lance en arrêt, et lui criant: « Je 
> suis Geuffroy au grant dent, filz de Raimondin, seigneur 
» de Lusignan, il fut moult doulent, car bien scavoit qu'il 
» ne povoit morir for par ses mains. » C'est ce qui rendit 
sa résistance assez molle, et quand il eut reçu un grand 


— 136 — 


coup d'épée « sur la cuisse par telle manière qu'il luy 
» abattit demi piet ou braon, » il s'empressa de fuir et de 
se renfermer dans son repaire. Or, pour l'y joindre, il 
fallait traverser un pertuys profond comme un puits. Le 
géant « tantost se lança dedans et échappa ainsi à la 
» poursuite de Geuffroy. » Mais celui-ci était tenace : le 
lendemain il vint à l'entrée de l’étroit passage, qu'on 
peut s'étonner que le géant n'ait pas songé à défendre, 
et l'ayant bien examiné, il se dit: « Par foy, le gayant est 
» plus grant et plus gros que ne suys, et cy est entré par 
» icv, et cy ferai-je comment qu'il en advienne. » Il en- 
tra donc « les piés devant au pertuys et se laissa couler 
» avec sa lance, et s’en alla par ung estroit sentier, et vit 
» au loing grant clarté. Et adonc il se seigna et s’en allast 
» celle part. » Il rencontra au bout du sentier une grande 
chambre, magnifiquement illuminée et remplie de ri- 
chesses. Dans cette chambre se trouvaient deux statues 
qu'une inscription lui annonça être celles d’Elinas, roi 
d’Albanie, et de Pressine, sa femme. Cette inscription 
« parloit aussi de leurs trois filles, c’est assavoir Mélu- 
» sine, Palestine et Melior, et comment elles avoient esté 
» pugnies pour ce qu elles avoient enfermé leur père, et 
> parloit comment le gayant avoit eslé commis pour gar- 


» der le lieu jusques à tant qu'il seroit de là dejesté par. 


-» l’hoir d’une des filles. » Tout cela ne semble-t-il pas 
emprunté aux contes arabes? C’est comme un avant-goût 
des mille et une nuits. | 

Quand Geuffroy eut bien contemplé ce spectacle sin- 
gulier, il quitta la chambre « et erra tant parmy ung lieu 
» obseur qu'il se trouva aux champs. » Bientôt il arriva 


mt er 


— 137 — 


devant une grande tour dont la porte était ouverte. Il y 
entra (on entrait chez le géant comme dans un moulin) 
et il parvint à une salle, où « estoit ung grant traillis de 
» garde de fer, dedens laquelle avoit bien cent hommes 
» du pays que le gayant tenoit tous prisonniers.» Ces 
malheureux furent extrêmement surpris de ce que Geuf- 
froy avait osé venir jusque-là, et l’engagèrent fortement 
à se retirer au plus vite. Mais il ne voulut pas suivre leur 
conseil, et le géant étant survenu sur ces entrefaites, une 
lutte épouvantable s’engagea. Grimauld « tenoit ung 
> grant maillet dont il donna à Geuffroy tel coup sur le 
» bassinet qu'il le fist tout chanceller. Et quant Geuffroy 
» sentist le coup qui fut dur et pesant, il le ferist d’estoc 
» de l’espée emmy le pis, tellement qu'il la luy bouta 
» tout dedens jusques à la croix. Adonc le gavant jetta 
» un moult horrible cry, et cryoit illec tout mort. » Il 
n'était que grièvement blessé. Geuffroy le fit prisonnier, 
et ayant délivré les chevaliers qui étaient enfermés dans 
la cage de fer, il le leur abandonna pour en faire ce 
qu'ils voudraient. Ceux-ci le « lièrent sur une charrette 
x et le menérent par toutes les bonnes villes duquel veoir 
» les gens en furent moult esmerveillez, et comme ung 
> homme seul osast assaillir ung tel sathanas. » C'est 
ainsi que cette aventure, qui s’annonçait comme si terri- 
ble, se termine d’une manière assez grotesque. De ce 
géant, qui était presqu' un Géryon, que reste-t-il? une 
sorte de bête curieuse que des bateleurs vont montrer 
de foire en foire. Voilà ce que la suite des siècles a fait 
de la gigantomachie qui a inspiré Eschyle et les statuaires 
de Pergame ! 


e 


— 138 — 


VI 


Tandis que Geuffroy accomplissait ces hauts faits, il 
se passait dans la famille de Lusignan des évènements 
qui devaient avoir pour elle les plus grandes consé- 
quences. Raimondin et Mélusine, à qui tout avait réussi 
jusqu'alors, allaient aussi connaître le malheur. Voici 
ce qui eut lieu. On se souvieut que, lors de son mariage, 
Mélusine s'était réservé le samedi de chaque semaine 
pour en disposer comme il lui plairait, sans en rendre 
compte à son mari. Or il paraît que cette faculté, en effet 
assez étrange dans un ménage, avait donné matière à 
des réflexions peu bienveillantes. Ces bruits élaient ve- 
nus aux oreilles du comte de Forez, frère de Raimondin; 
il crut devoir en avertir le mari de Mélusine. Celui-ci, 
qui pourtant aurait pu se dire que sa femme, mère et 
grand'mère, était d'âge à écarter le soupçon, se sentit 
tout à coup piqué par le démon de la jalousie, et voulut 
vérifier le fait. [l se mit en observation à la porte de la 
chambre de sa feinme, et dans son impatience. pratiqua, 
pour mieux voir, « ung perluys en l’uys de son espée. » 
Un spectacle bien extraordinaire s’offrit à ses yeux: 
« Mélusine estoit en une cuve jusques au nombril en 
» signe de femme, et peignoit ses cheveulx, et du nom- 
» bril en bas en signe de la queue d'une serpente grosse 
» comme ung quaque à harenc, et moult longuement 
» debatoit sa queue en l’eau, tellement qu'elle le faisoit 
» bondir jusques à la voulte de la chambre. » Les poètes 
et les peintres ont aussi représenté la Vénus Andyomène 
peigrant sa chevelure dans la mer, avec le corps à moi- 


— 139 — 


té sorti de l'onde ; mais il faut reconnaître que Mélusine 
faisait sa toilette d’une façon beaucoup moins gracieuse. 

Si Raimondin avait la preuve de l'innocence de son 
épouse, il avait la certitude qu'elle était moitié poisson, 
ce qui ne dut pas beaucoup le charmer. « Adonc il en eut 
» moult grant douleur en son ameur, et telle tristesse 
» que cueur humain ne pourroit plus porter. » Sa colère 
se tourna d’abord contre son frère à qui « il escria en 
» ceste manière: « Fuiez d’icy faulx treste, car vous 
» m'avez fait par vostre très mauvais rapport ma foy par- 
» jurer contre la plus loyalle et la meilleure des dames 
» qui oncques naquit après celle qui porta nostre sei- 
. gneur Jhesucrist! » Puis il se mit au lit en poussant 
des lamentations dignes d’un prophète bien connu. « Or 
» nous dist l’istoire que en celle dculeur et en celle mi- 
» sère demoura Raimondin jusques au jour, et quant 
* l'aube du jour fut apperceue, Mélusine vint qui entra 
» dans. Adoncques quant Raimondin l’ouyt venir, il fit 
» semblant de dormir ; elle se despouilla et se coucha 
» toute nue de costé de luy et lors Raimondin commença 
» à soupirer comme celluy qui sentoit grant douleur en 
» son cueur, et adoncques elle l’embracha et luy de- 
» manda en ceste maniére : « Monseigneur que vous faut- 
» il? estes-vous malade? » Et quant Raimondin vit qu’elle 
» n'eut parolle de riens, il cuida qu'elle ne sceut rien de 
» ce fait, mais pour néant le cuida, car elle scavoit bien 
» qu'il ne l’avoit descouvert à arme; elle se souffrist 
° quant à l’eure, et ne luy en monstra nul semblant, 
» dont il fut moult joveux, et luy respondit : « Madame 
» j'ai esté ung peu malade, et ay ung peu de fièvre en 
» manière de continue. « « Monseigneur, dist Mélusine, 
» ne vous esbahissez pas, car vous serez tantost gari, se 


— 140 — 


» Dieu plaist. » Et adoncques celluy, qui fut moult joyeux, 
» lui dist: « Par ma foy, m'amie et ma dame, je me sens 
» jà tout adoulcé de vostre venue. » Et elle luy respondit 
» quelle en estoit toute joyeulse. Et quant il fut temps 
» d’eulx lever, ilsse levèrent et allèrent ouyr la messe.» 
Ce tableau, d’une naïveté délicieuse, semble un avant- 
goût des scènes racontées par Milton après la chüûte 
d'Adam. 

Mais il fallait que l’oracle s’accomplit. Les infortunes 
de Raimondin et de Mélusine commencèrent par une ca- 
tastrophe arrivée à un de leurs enfants, Froimond. Ses 
goûts religieux le décidèrent à se faire moine, et avec 
l'agrément de ses parents, il entra à l'abbaye de Mail- 
lières. Mais il parait que Geuffroy n'aimait pas les moi- 
nes, au moins dans sa famille. Quand il apprit la résolu- 
tion que son frère avait prise, il en fut très courroucé, et 
s'écria : «Comment Monseigneur, mon père, et Madame, 
» ma mère, n avoient-ilz pas assez pour Froimond mon 
» frère faire riche, et luy donner de bons pays et de 
» bonnes fortresses, et le richement marier san le faire 
» imoyne ? Par la dent de Dieu, ces moynes flatieurs le 
» comperront, car ilz l'ont enchanté et surtrait léans 
» pour en mieulx valoir... je les paieray tellement que 
» jamais ne leur tiendra de faire faire moyne. » Ces pa- 
roles sont remarquables : elles montrent l'embarras que 
causaient les cadets dans les grandes familles et la per- 
suasion des intrigues que les moines mettaient en jeu 
pour accaparer ces riches rejetons. 

Geuffroy n’accomplit que trop ses menaces, « il fist 
» monter à chevau ses dix chevaliers et aussi il s’arma, 
» et vint à Maillières, et pour lors estoient l’abbé et ses 
» moynes en chappitre. Et Geuffroy enu au lieu, entra, 


— 14 — 


> l'espée çaïinte à son costé, et quant il vit l’abbé et ses 
» moynes: « Qui vous a donné la hardiesse d’avoir en- 
» chanté mon frère, tant que par vostre faulce cautelle 
» vous l'avez fait devenir moyne ? Par la dent de Dieu, 
» mal le pensates, car vous en beuvrez ung maulvais 
» hanap. » L'effet suivit de près la menace. En vain l’abbé 
protesta-t-il que Froidmont s'était fait moine de son plein 
gré, en vain Froidmont confirma-t-il cette attestation ; 
Geuffroy ne voulut rien entendre, et sa colère se tourna 
même contre son frère, à qui il dit: « Par mon chief, si 
» en seras paié avec les aultres, et 1l ne me sera jà re- 
» prouché que j'aye moyne frère. » Etait-ce donc un des- 
honneur d’avoir un religieux dans sa famille? Et aus- 
sitôt a il saüllist hors et tira bon huys à luy. et le ferma 
» bien et fort, et fist à toute la maisnie de leans apporter 
» feurre et buche et aprez fist bouter le feu... et il est 
> vray que tous les moynes furent ars et bien la moetié 
» de l’abbaye. » Exemple frappant des excès que se per- 
mettaient trop souvent les seigneurs au moyen-âge ! 
_ Quand Raimondin apprit cet acte de violence de son 
fils, il se répandit en imprécations contre lui, et se mit 
en tête que Mélusine pourrait bien être responsable de 
ce malheur. « Ho, ho, dist-il, Geuffroy, tu avois le plus 
» bel commencement de haulte proesse et de chevalerie 
» pour venir au degré de haujlt honneur que filz de prince 
» que fut vivant, et ores tu es du tout desmis par ta 
» cruaulté. Par la foy que je doibz à Dieu, je croy que ce 
» ne soit que fantosme de celle femme, je ne cuyde 
» point qu'elle ait chose à la fin qui viengne à perfec- 
» tion, car elle n’a apporté enfant nul qui n'ait quelque 
» estrange tache sur terre.» 

Mélusine prit plus facilement que son mari son parti 


— 142 — 


du méfait de Geuffroy, qui pourtant lui coûtait un fils. 
Voici ce qu'elle dit à Raimondin pour le consoler : « Se 
» Geuffroy a fait celle oultrage par son merveilleux cou- 
» rage sachiés de certain que c’est pour le péchié des 
» moynes..… et d’aultre part, monseigneur, nous avons 
» assez de quoy, Dieu mercy, pour refaire l’abbaye aussi 
» bonne et meilleure qu'elle ne fust oncques, et le renter 
» et doer mieux et plus richement pour mettre plus de 
» moynes qu'il n’y eut oncques. » Loin d'apaiser Raïi- 
mondin, ces raisons, qui en effet n’élaient pas trés 
convaincantes, ne firent que lui fournir l’occasion d'écla- 
ter. Il s’écria : « La très faulce serpente, par Dieu, ne toy 
» ne ton fruict ne sera que fantosme, ne jà hoir que tu 
» aies porté ne viendra à bon chief en la fin. Comment 
» rauront leurs vies ceulx qui sont ars en griefve misère 
» ne ton filz qui estoit rendu au crucifix?... » Adonc 
, quant Mélusine ouyt ceste parole, elle eust telle dou- 
» leur au cueur qu'elle estoit toute pasmée par terre, et 
» fut demie heure qu'elle ne rendist aspiration ne que 
» on ne sentist en elle aspiration ne alaine. * Quand elle 
reprit ses sens, elle adressa à Raimondin les reproches 
les plus touchants, et lui fit connaitre qu'il fallait qu'elle 
le quittât puisqu'il savait son secret. Raimondin se jeta 
à ses pieds et lui demanda pardon : elle le lui accorda en 
fondant en larmes. « A ce mot le leva et l'embrascha de 
» ses bras et s’entrebaisérent et eurent tous deux si grant 
» douleur qu'ilz chaièrent tous deux pasmez sur la terre 
» de la chambre.» Quand ils furent revenus à eux, Mélu- 
sine prescrivit à son mari la conduite qu'il devait tenir 
après sa disparition. Elle lui recommanda de se réconci- 
lier avec Geuffroy, et de faire entre tous ses fils le partage 
de leurs domaines de la manière qu'elle indiqua. Il n’y 


— 143 — 


en eul qu’un qui fut l’objet de son animadversion, c'est 
celui qu’on appelait Orrible parce qu'il « avoit trois venix 
» dont uns est au front. » Elle ordonna qu'on le mit à 
mort « tout prestement, car sachiés en vérité, se vous 
» ne le faictes, qu'il fera tant de maulx que ce ne serait 
» mie si grant dommaige de la mort de telz vingt mille.» 
Ordre bien difficile à comprendre de la part d'une mère, 
et d’une femme qui, dans le reste du roman, est repré- 
sentée comme excessivement bonne et humaine. Ilne 
s'explique que comme respect d'une ancienne tradition 
qu’il a fallu conserver dans le récit. 

Apres ces tristes préliminaires, il ne reste plus à Mé- 
lusine que d'opérer sa transformation définilive. Le récit 
de cette métamorphose se distingue par un vrai pathéli- 
que, qui dénote chez l’auteur des qualités de style bien 
rares à son époque. Il faudrait le lire en entier; nous 
regretitons de ne pouvoir le faire connaître que par quel- 
ques extraits, qui ne donneront qu'une faible idée de son 
mérite. « Ayant accolé et baisé moult doulcement son 
» mary, elle lui dist: « Mon amy, mon bien, mon cueur 
» et ma jJove, encore tant que tu vivras auray-je récréa- 
» Lion en toy ; mais aussi auray-je pitié de Loy ; tu ne me 
» verras jamais en forme de femme. » Et adonc saillist 
* sur une fenestre qui avoit le regart sur les champs et 
» les jardins, au costé devers Lusignen, aussi légérement 
» commese elle eut vollé ou eu elles. » De là elle fit ses 
adieux à tous ceux de son entourage el leur apprit qu'elle 
était la fille du roi Elinas d Albanie et de la reine Pres- 
sine, sa femme, «affin que vous ne reprochiés pas à mes 
» enfans qu'ilz soient enfans de malvaise femme ne de 
» serpente ne de faée... Adonc commença à faire un grief 
» souspir. et laissa la fenestre et saillist en l’air et tres- 


- 


— 144 — 


» passa les vergiers, et lors se mua en forme de serpent 
» moult grande, grosse et longue comme de vingt cinq 
» piés..… lors commença Raimondin à entrer en sa dou- 
» leur, et quant la nouvelle fut seue par le païs, le povre 
» peuple mena grant douleur et la regrettoit piteuse- 
» ment, car elle leur avoit fait moult de biens: et com- 
» mença-t-on par toutes les abbaies et églises qu'elle 
» avoit fait fonder de dire pseaulmes, vigilles et faire 
»* anniversaires pour elle, et Raimondin fist faire moult 
» de biens et de prières. » Quelques versions de la lé- 
gende de Mélusine, rapportent que depuis ce temps elle 
n'a cessé d’habiter les souterrains du châleau de Lusi- 
gnan ; notre auteur ne parle pas de cette tradition: s'il 
l’a connue, il aura sans doute craint de nuire à la bonne 
réputation de son héroïne en la faisant résider, jusqu’à 
la consommation des siècles, dans un aussi vilain séjour. 


VII 


Le récit pourrait s'arrêter là, et certes il serait encore 
assez long ; mais le narrateur tenail à faire connaitre le 
sort de tous les personnages qui y ont figuré: c'est ce 
qui en constitue le dénouement. D'abord Orrible est 
sacrifié, ainsi que sa mére l'avait prescrit. Les barons 
l'exigèrent de Raimondin, comme un acte de salut pu- 
blic. Il y consentit; mais « son obsèque fut fait riche- 
» ment, ainsi comme il appartenoiït. » Quant à Raimonnet 
et à Thierrv, les deux derniers enfants que Mélusine 
avait eus dans un âge avancé, alors que les aînés avaient 
déjà conquis des trônes, tant qu'ils furent jeunes, « elle 
» venoit tous les soirs les visiter, et les tenoit au feu, et 


— 145 — 


» les aisoit de lout son povoir au mieulx qu’elle povoit, 
» et la veoient bien les nourrices qui mot ne osoient 
» dire. » Cela donnait l’espoir à Raimondin de la retrou- 
ver un jour; « mais pour néant le pensoit, car jamais 
» puys ne la vit en forme de femme... si avoit-il telle 
» douleur au eueur que nul ne le vous seauroit dire, et 
» ne fut oncques puys homme qui le peut voyr rire ne 
» mener joye. » Il fut donc moins bien partagé qu'Or- 
phée à qui sa femme a été un moment rendue, et qui 
aurait pu la conserver si, lui aussi, avait eu moins de cu- 
rosité. 

Il s'agissait maintenant de châtier le comte de Forez, 
qui était la cause de tous les malheurs qui venaient d’ar- 
river : Geuffroy s'en chargea. Il entra dans le château de 
son oncle la lance au poing, et le chassa d'étage en étage 
jusqu'au plus haut de la tour du donjon. Là, sans doute 
parce que l’auteur répugne à le faire tuer de la main de 
son neveu, il ne lui reste que la ressource de se préci- 
piter dans le vide et de périr en tombant. 

Il fallait enfin réconcilier Raimondin avec Geuffroy, ce 
qui n’était pas facile, car « se il l’eut tenu en son ire, il 
» l'eust fait détruire ; » mais rien n'est impossible à un 
romancier. Voici comment le nôtre s’en tire: « Adonc 
» dist Raimondin à soy-même : « Ce qui est fait ne peut 
» estre aultrement. » On se rappelle que c'était la maxime 
de Mélusine, qu’il avait si mal accueillie ; mais le temps 
porte conseil : « il me faut appaiser Geuffroy avant quil 
fasse plus de dommaige » Et par l'entremise de Thierry, 
il « vint au mandement de son père, et d'aussi loin qu'il 
» le vit, il se jetta à genoux et luy cria mercy. » Rai- 
mondin le releva en disant : « Par Dieu tout ce peut faire 
» à l’aide Dieu, mais aux mors ne povez rendre la vie, » 


10 


— 146 — 


Heureusement. à cette époque, il y avait un moyen as- 
suré d'obtenir l'aide Dieu : c était de la demander au pape. 
Il fut donc convenu que Raimondin irait en pélerinage 
à Rome, et que pendant ce temps Geuffroy administre- 
rait les domaines de la famille. Raimondin partit pour 
Rome, et après un voyage dont les élapes sont minutieu- 
sement marquées, il arriva dans la ville éternelle. « Le 
» lendemain vint à St-Pierre, et là trouva le pape Benoit 
» qui pour lors regnoit, et se traist par devers luv, etluy 
» fist moult humblement la révérence, et le pape à luy, 
» quant il sceut que c'estoit Raimondin, et Raimondin se 
» confessa à luy le mieulx qu'il peut, et quant est de ce 
» qu'il s’estoit parjuré devers sa femme, le pape luy en 
» chargea telle pénitence comme il luy pleut, et disna 
» celluy jour avec le pape Benoit. » 

Mais Raimondin ne s'en tint pas quitte à si bon mar- 
ché ; il résolut de se confiner dans un ermitage, et choi- 
sit pour sa retraite les montagnes sauvages de l’Aragon: 
Charles-Quint devait se contenter du ‘monastère de St- 
Just. Raimondin se met donc en route pour l'Espagne, 
et après un voyage dont les circonstances sont encore 
minutieusement détaillées, il arrive à l’abbaye de Mon- 
serrat. Le prieur l'accueille avec la plus grande bonté et 
lui accorde un petit terrain, tout en haut de la montagne, 
où il établit une cellule à côté de celle de quatre autres 
cénobites, qui y vivaient dans les pratiques de la plus 
austère dévotion. C’est là qu’il se relègue pour le reste 
de ses jours. 

Quand Geufiroy eut appris la résolution de son père, 
il se décida aussi à se rendre à Rome pour obtenir son 
pardon, « car il estoit moult doulent d’avoir perdu son 
» père et sa mêre par son peschié ; » mais il ne fut nul- 


— 147 — 


lement tenté de se faire ermite. Il alla donc trouver « le 
» sainct Père, lequel lui fist moult bonne chière quant il 
» le cogneut. » Tout s’arrangea pour lui au moyen d’une 
confession dévote et de la promesse « de refaire l’abbaye 
» de Maillières et d'y renter six vingz moynes.» Il voulut 
aussi, avant de retourner dans son pays, faire une visite à 
son pére. Dans ce but, il se rendit en Aragon, et y fut reçu 
par le roi de ce pays avec les plus grands honneurs. 
Quand il arriva à Monserrat, les moines furent assez 
effrayés, à cause de sa mauvaise réputation ; un d’eux 
dit même: « Je me mettray en tel lieu qu'il ne me trou- 
» vera pas, se je puy; » mais le chapelain de Geuffroy 
les rassura complètement, « et quant ilz le sceurent en 
» couvent, ilz alloient adonc et venoient parmy leans, 
» faisant net par tout. et appareillérent à leur povoir si ri- 
» chement comme se Dieu y fust venu et descendu du 
» ciel. » L’entrevue de Geufiroy et de son père fut des 
plus touchantes. Aprés quoi, il fallut se séparer : « et le 
» lendemain. par matin, oyt Raimondin sa messe et or- 
» donna ainsi qu'il avoit accoustumé, et puys dist à 
» Geuffroy : « Beau filz, il te convient partir d’icy et re- 
» tourner en ton pays ; et me salue tous mes enfants et 
» mes barons. » Et Geuffroy prinst adonc congié de son 
» pére tout en plourant, et moult s’en partist enuis. » 
Pour ne pas raconter séparément la fin de l’histoire 
de chacun des fils de Raimondin et de Mélusine, l’auteur 
Suppose un voyage de Geuffroy en Allemagne, où il re- 
trouve plusieurs de ses frères. Dès qu’il fut revenu à 
Lusignan et qu’il eut reçu l’acquiescement des barons 
à l'arrangement qui le reconnaissait pour leur seigneur à 
là place de son père, il dit à Thierry: « Sachiés que je 
> Veuil aller voir nos deux frères en Allemaigne, c'est 


— 148 — 


x assavoir le roy Regnauld de Behaigne et le duc An- 
a thoine de Lucembourg ; mais je n’iray pas dégarny de 
» gens d'armes, car il y a de tres mauvaises gens en icelles 
> parties, et qui moult voulentiers robbenl les passans le 
x chemin. » Thierry approuva fort ce projet, et demanda 
à son frère la permission de l'accompagner : il l’engagea 
même à prendre avec lui « cinq cens bassines, car il 
» avoit ouy dire qu'il avoit moult grant guerre entre 
» ceulx d’Anssay et ceulx d'Autriche. » Serait-ce déjà la 
rivalité du nord et du midi de l’Allemagne ? Ce qui est 
certain, .c'est que le prétendu royaume d'Anssay devrait 
être compris dans les provinces occidentaies du nouvel 
empire, car l’auteur nous dit, qu'après avoir traversé la 
Champagne, on passa la Lorraine et on arriva «es plains 
» pays d’Anssay. » Cette désignation s’appliquerait assez 
bien à l'Alsace. | 

Geuffroy et Thierry se mirent donc en route. Ils furent 
bientôt rejoints par deux autres de leurs frères, « Odon, 
» le conte de la Marche, qui vint parler à Geuffroy à bien 
» soixante bassines, car pour lors il avoit guerre au 
» conte de Vendonne:; et adonc Raimonnet, leur frère, 
» conte de Forez, arriva aussi en celle propre journée 
» par devers ses frères. Aussi fut moult grande la fette 
» que les frères s’entrefirent, et furent tous moult 
» joyeulx quant ils en eurent ouy les nouvelles de leur 
» père, et bien disdrent qu'ilz l'iroient veoir tous en- 
» semble. » Etant ainsi réunis, ils tournèrent d’abord 
leurs forces contre le comte de Vendôme qui, seul contre 
quatre, ne pouvait rien faire : « il se vint rendre à Bon- 
» neval en la mercy de Odon, conte de la Marche, et il 
» luy perdonna tout le meffait que oncques il fist à luy, 
» et le conte luy fist hommaige de la terre de quoy la 
» haine estoit encore entre eulx deux. » 


il 
4 
' 


roqee 


— 149 — 


Ensuite les quatres frères se dirigérent vers le Luxem- 
bourg. Ils ne pouvaient arriver plus à propos, car le roi 
d'Anssay ne se croyant pas assez fort pour résister à ses 
ennemis, avait demandé secours à Regnauld de Behai- 
gne, son neveu, et à Antoine de Luxembourg. Tous 
deux, outre leurs osts, avaient amené leurs femmes et 
leurs enfants. La famille de Lusignan se trouva ainsi à 


peu près rassemblée en entier, et s’apprêtait à fêter cette 


réunion avant l'entrée en campagne ; mais quand Geuf- Fe 


froy eut pris connaissance de l’état des choses, il dit: 
« Mes seigneurs et mes frères, nous ne sommes pas ve- 
» nus veoir pour reposer quant vous avez tant d’ouvra- 
» ges sur les bras. » Il ful donc décidé qu'on partirait 
immédiatement, et « celle nuyt ilz prinrent congié de 
leurs femmes et leur laissèrent bons gouverneurs. » 
Pendant que l’armée cheminait, Geuffroy tenta un 
de ces coups hardis qui lui réussissaient si bien. Il 
sempara de’ Fribourg (sans doute Fribourg en Brisgaw) 
par une de ces surprises qui rappelle la prise d'Amiens, 
au moven d'un sac de noix, Ayant distribué « à dix 
chevaliers ès qu’eulx il se fioit le plus, » des sacs pleins 


de foin, il leur recommanda de dire qu'ils avaient 


fait ce butin dans la campagne et qu'ils désiraient 
le vendre en ville. Les portes s’ouvrirent pour les lais- 
ser passer. Alors « ilz jettèrent hastivement leur sac 
» jus et tirérent leurs espées et férirent sur les portiers 
»et les misrent à mort à terre et tous les aultres à l’es- 
» pée. » 

À la suite de ce succès, une grande bataille se livra, 
dans laquelle les six frères ne pouvaient manquer d’être 
vainqueurs, « et fust le duc d'Autriche abattu du chevau 
» par terre d’ung revers que Geuffroy luy donna, et luy 


— 150 — 


» abattu, il fust incontinent saisi et Anthoine prinst le 
» conte de Fribourg et fust baillé à quatre chevaliers au 
» garde. » [1 ne restait plus aux vaincus qu’à demander 
la paix. Elle leur fut accordée à condition de « restablir 
» au roy d'Anssay toute sa perte. » C'était maintenant le 
cas de se livrer à la joie, d'autant plus que « là fut ac- 
» cordé le mariage de Bertrand le filz au duc Anthoine 
» à Mélidée la fille au roy d’Anssay. » Après les fêtes qui 
eurent lieu à celte occasion, les frères se séparèrent pour 
retourner chacun dans son pays. Ils ne devaient plus 
être réunis que dans une visite qu'ils firent tous ensem- 
ble à Raimondin, leur père, commeils en étaient conte- 
nus. Cette fois, ils se trouvèrent au nombre de huit, car 
les ‘rois de Chypre et d'Arménie n'avaient pas voulu 
manquer au rendez-vous. Raimondin « vint au bas de 
» son hermitaige et fust moult joyeulx de veoir ses en- 
» fants ensamble, et aprez ce, prist-il congié d’eulx, et 
» remonta en son hermitaige. » Pour en finir avec lui, 
disons que, quand il dut mourir, Mélusine apparut au- 
dessus du château de Lusignan sous forme de serpent. 
« Et là faisoit si griefz plains et si très grans soupirs qu'il 
» sembloit proprement à ceulx qui là estoient que ce fust 
» voix d’une dame. » C’est du reste ce qu'elle fit tou- 
jours, dans la suite, lorsqu'un malheur menaçait ses 
descendants. Geuffroy et Thierry comprenant par ce signe 
que leur père était en danger de mort, se hâtèrent de 
partir pour Montserrat ; mais ils « trouvèrent leur père 
» trespassé, dontilz menèrent moult grant deuil. » 
Voici, d'après notre auteur, ce que devint la nombreuse 
famille de Raimondin : « Le roy Urian régna moult puis- 
» samment en Chippre, et aussy firent ses hoirs aprez 
» luy, et par cas pareil régna roy Guion en Arménie, et 


— 151 — 


» aussy semblablement le roy Regnauld en Behaigne, 
» Anthoine à Lucembourg, Odon à la Marche, Raimonnet 
» en Foretz et Thierry à Parthenay. » On voit qu'ils fu- 
rent tous assez bien partagés. [l'est vrai que quand on a 
une fée pour mêre, tout devient facile. 

Il ne reste plus qu'à faire connaître comment finit 
Geuffray, qui est toujours le héros favori de l'histoire. Il 
fut parfaitement heureux jusqu’au bout de sa carrière, 
quoiqu’on puisse s'étonner que celui qui avait brûlé une 
abbaye, fait périr son frère et son oncle, et avait bien 
d'autres méfaits sur la conscience fût ainsi récompensé, 
quand Raimondin qui, en définitive, n'était coupable que 
d'un peu de faiblesse, fut puni aussi sévèrement. Quoi 
qu'il en soit, « Geuffroy demoura à Lusignan, qui puys 
» fist moult de biens... et dist la vraye istoire que bien 
» dix ans aprez la mort de Raimondin il gouverna sa terre 
»tellement qu'en ces dix ans on ne rendist aulcuns 
» comptes, ne aussi il ne luy en challoit. Quant on luy 
» disoit ainsi : « Monseigneur, oyez vos comptes, si scau- 
» rez comment vous vivez, » il respondist en ceste ma- 
» nière : « Ne faictes-vous à nulluy tort pour rente ne 
» Cevenue ; que j'aye ce que vous me baillez argent quant 
» j'en demande et me faictes finances de ce que je veuil 
» avoir.» On ne peut pas être de meilleur accommode- 
ment. Peut-être faudrait-il voir dans cet exemple de 
désintéressement un conseil indirect donné au duc de 
Berry, qui fut si célèbre par ses exactions ; mais il est 
bien difficile de croire que notre naïf auteur ait eu tant 
d'audace. 

Malgré son désintéressement, Geuffroy savait à l’occa- 
sion affranchir ses domaines des redevances qu'ils 
payaient, et c'est par un trait de ce genre que se termine 


— 152 — 


son histoire. Il fallait à ce héros un dernier coup d’épée 
à donner : l’auteur ne manque pas de le lui procurer. Un 
jour, que sur Îles instances pressantes de ses receveurs, 
il s'était enfin décidé à entendre leurs comptes. il fut 
très surpris d'apprendre que chaque année il était payé 
une rente de dix sous « pour le pommel de la tour » du 
château de Lusignan. Il demanda d’où lui venait cette 
obligation, à lui qui « ne tenoit son château que de Dieu.» 
On lui dit qu'on s’y était soumis parce que « tous les ans 
» le dernier jour d’aoust, venoit une grande main et pre- 
» noit le pommel de la tour et l’arrachoit si très fort qu'il 
» abbatoit moult grant partiede la couverture, » et qu'un 
homme, qu’on ne connaissait pas, était venu dire que si 
on voulait se débarrasser de cet ennui, il fallait déposer 
chaque année, à la date indiquée, sous le pommel, une 
bourse de cuir de cerf contenant trente pièces d'argent; 
que son père l'avait toujours fait, et que depuis lors il 
n’était plus arrivé aucun accident à la tour. Geuffroy ne 
voulut point admettre cette explication. Il répondit qu'il 
avait recu du comte de Poitiers son domaine franc et 
quitte de toute redevance et qu'il ne consentirait jamais 
à le grever d'aucune charge. En conséquence il ordonna 
à ses receveurs de ne plus déposer la somme au jour fixé, 
et leur dit qu’il se chargeait de l'affaire. En effet, le 31 
aoûl, Geuffroy portant la bourse à son cou, ainsi qu’une 
étole dont son chapelain l’avait revêtu, monta au haut 
de la tour armé de pied en cap, après avoir défendu que 
personne l’aecompagnât. Il attendit « depuis nonne jus- 
» ques à vespres. » À ce moment il vit apparaitre un 
chevalier tout armé, qui lui dit: « Comment Geuffroy 


— 153 — 


» me veulx-tu oster ma rente? » Celui-ci lui répondit : 
« Où sont les lettres que tu en as ? » Il convint qu’il n’en 
avait aucune, « Et adonc sans plus dire s’entrecoururent 
» sus. » Ils combattirentainsi jusqu’au coucher du soleil, 
sans que ni l’un ni l’autre s'avouât vaincu. Epuisés de 
fatigue, ils se donnèrent rendez-vous pour le lendemain 
dans une prairie voisine. Le combat recommença avec 
encore plus d’acharnement que la veille, mais sans plus 
de résultat. Alors le chevalier inconnu, admirant le grand 
courage de Geuffroy, lui dit: « Atens à mov, je t’'ay bien 
» assaié, et quant est de ces dix soubtz, je te les quitte ; 
» et sachiés que tant que j'ai fait ce n’a esté que pour le 
» proffit de ton père et de ton âme ; car il est vray que 
» le pape lui avoit enjoint pénitence pour le parjurement 
» qu'il avoit fait à ta mère, laquelle pénitence il n’avoil 
» pas encore faicte. Or est ainsi, si tu veulx fonder un 
» hospital et amortir une chappelle pour l’âme de ton 
» père, que ta tour demoura d'ores en avant en son estat 
» paisiblement. » Geuffroy aurait pu répondre que son 
père avait bien assez fait pénitence dans son ermitage ; 
il préféra accepter le marché qui lui était offert ; et quand 
il demanda au chevalier qui il était, « celluy respondit, 
» Geuffroy n’en enquiers plus avant, mais tant seulle- 
» ment que je suys de par Dieu.» Et à tant se esvanuist 
» que Geuffroy ne sceut oncques que il devint. » Cet 
exploit, qui rappelle le combat de Jacob avec l'ange, est 
le dernier que raconte le roman : il est vrai qu'il est as- 
sez remarquable pour clore la série. « Et cy finist, dit 
» l’auteur, nostre istoire des hoïrs de Lusignen. » 


— 154 — 


VIII 


Le roman ne se termine pas encore là : il a un épilo- 


gue comme il a eu un prologue. L'auteur raconte que 


« 


» 


» 


grant temps après le trespas du roi Guion, il y eut en 
Arménie ung roy qui fut moult beau jeune homme et 
en challeur de force et de vigeur, et plain de sa vou- 
lenté et de grant cuidier, et esloit moult hardy et 
aspre comme ung lyonnet. Ce jeune prince apprit qu'il y 
avoit en la grand Arménie ung chasteau beau et riche 
et estoit la dame la plus belle dame que on sceut au 
monde, et celle dame avoit ung esprevier où tous Îles 
chevaliers de noble sang qui v alloient veiller par 
trois jours et par trois nuicts sans dormir, elle s'ap- 
parissoit à eulx, et auroient ung don d'elle, tel qu'ilz 
vouldroient demander, voire touchant choses tempo- 
relles sans péchié de corps et sans touchier à elle 
charnellement. » Il voulut tenter l'aventure, et en 


effet n était-ce pas bien tentant? Il se mit donc en route, 
et après un long voyage, il arriva au château, et y fut 


NS 


admis à « vieillier l'Esprevier ». [Il commença par 


« 


» 


» 


» 


» 


regarder les grandes richesses qu'il veoit de tous côtés 
et puis regarda de l’aultre part et vit la table mise et 
la nappe belle et blanche dessus et y veoit moult de 
nobles metz, et adoncques il se traist celle part et en 
prinst de celluy qui mieulx luy plaist et mangea un 
petit et beut une fois, et se garda de faire nul excès, 
car il sçavoit assez que trop mangier et trop boire 


— 155 — 


2 attraist fain de dormir. » Après celà, il se mit en de- 
voir d'accomplir la veillée de trois jours et de trois nuits. 
Dans la chambre où il était, il y avait un grand nombre 
de peintures avec leurs inscriptions, entr’autres les por- 
traits du roi Elinas et de Pressine, ses ancêtres. Ces dis- 
tractions l’occupérent « jusques au tiers jour qu’il alloit 
» par leans. Adoncques il perceut une très noble cham- 
» bre et estoit l’uys tout ouvert derrière». Ÿ étant entré 
il « vit grant foison de ‘chevaliers pains et arinez. » 
C'étaient tous ceux qui avaient tenté l'aventure et 
n'avaient pas pu la mener à fin. Trois seulement avaient 
réussi « desquieulx les noms estoient escrips dessoubs.» 

Le jeune roi fut assez heureux pourtriompher comme 
eux de la fatigue et du sommeil, et le troisième jour, 
quand vint l'aube, il vil apparaître « la dame du chas- 
» teau en si noble et si riche habit qu'il en fust tout 
» esbahy tant de la richesse de l’abbit comme de la 
» beauté de la dame ». Elle lui demanda quel don il dé- 
sirait ; mais voilà le danger de se trouver en tête à tête 
avec une jolie femme. Jean était devenu tout à coup 
amoureux, et il répondit : « Par ma foy, dame, je ne de- 
» mande or ne argent, terre ne héritaige, bonne ville, 
» chasteau ne cité; car Dieu mercis, je suis riche 
» homme et ay assez et lant qu'il me souffist ; mais je 
» veuiel, s’il vous plaist, ma chière dame, avoir le corps 
» de vous à femme ». En vain la dame chercha-t-elle à 
le détourner de son désir, en vain lui apprit-elle qu’elle 
était Mélior, sa tante, sœur de Mélusine, ce qui devait 
lui donner un âge plus que mûr, en vain même lui fit- 
elle connaitre que celui qui ne la respecterait pas était 


— 156 — 


menacé des plus grands malheurs en sa personne et en 
celle dé ses descendants, il ne voulut rien entendre, et 
ilallait en venir à la violence lorsque la dame « s’esva- 
» nuist de luy ». Mais pour commencer la punition, 
« incontinent il sentist descendre sur luy, aussi dru que 
» pluye qui chiet du ciel, coups et horions d’ung costé 
» et d’aultre et fust moult deffroissé de coups, orbes et 
» just tiré, et mal mené hors de la barrière, et là fust 
» laissé. » Outre cette volée de bois vert, plus digne du 
chevalier de la triste figure que d’un roi d'Arménie, le 
jeune souverain est puni de son escapade, non-seule- 
ment en sa personne, qui fut, depuis, en butte à l’ad- 
versité, mais aussi en celle de ses descendants, dont 
le trône, d'aprés l'arrêt du destin, fut toujours trés 
chancelant. On pourrait répondre à celà que la couronne 
des rois de Chypre et de Jérusalem, qui n'avaient point 
commis de pareils écarts de conduite, ne fut pas beau- 
coup plus solide ; mais le destin est aveugle. Cette fais, 
le roman est définitivement clos, et voici en quels ter- 
mes l’auteur prend congé de ses lecteurs : « Je vous sup- 
» plie humblement à tous que se je ay dist chose en 
» ceste istoire qui vous soit ennuyeuse où desplaisante, 
» que vous le me vueillés pardonner et tenir pour excu- 
» sé, car se On fait le mieulx que on peult et scet, on 
» doit prendre en gré; car en aulcuns cas, aulcune bonne 
» volenté doibt estre resputée pour le fait. Et icy se taist 
» Jehan d'Arras de l'istoire de Lusignen. Et veuielle 
» Dieu donner aux trespassez sa gloire, et aux vivans 
» force et victoire qu'ilz la puissent bien maintenir ». 


— 157 — 


IX 


Nous avons raconté, peut-être avec de trop longs dé- 
veloppements, le romau de Mélusine, et pourtant nous 
sommes loin d’en avoir reproduit tous les détails. Il en 
est même beaucoup de trés intéressants que nous avons 
passés. car c'est surtout par les détails que l’œuvre se 
recommande. C'est un caillou du Rhin, enchassé dans 
quelques éclats de diamants. Îl ne faut pourtant pas 
accuser la composition de manquer complètement d'unité: 
on a vu que l'histoire de Raimondin et de Mélusine for- 
me le nœud des évènements qui se déroulent de toutes 
paris autour d'elle. Mais, cette unité est noyée dans une 
infinité de parties, dont quelques-unes sont plus grandes 
que le principal. Ainsi, au lieu d’un roman, on en a cinq 
ou six, et l’un d'eux, celui qui concerne Geuffroy à la 
grant dent, est beaucoup plus considérable que le sujet 
qui forme le fond même du récit. Il est vrai que l’auteur 
prend soin de nous avertir que son intention est d'écrire 
l'Istoire des hoirs de Lusignen ; mais alors on peut lui 
reprocher d'avoir conçu un projet beaucoup trop vaste, 
ce qui le jette dans des embarras dont il ne sort pas tou- 
jours à son avantage. Il pourrait dire, pour son excuse, 
que c'était jadis l'habitude du roman. Ceux antérieurs à 
l’époryie où la Mélusine a été écrite, sont remplis de su- 
perfétations encore plus oiseuses. Il y aurait même lieu 
de soutenir que cet ouvrage présente un progrès à cet 
égard. Car enfin, tout ce qu'il dit de trop a un rapport 
direct avec le: but qu’il indique, tandis que les autres 
romans de ce temps sont encombrés d'épisodes entière- 


ment étrangers à la matière. Ce défaut, à proprement 
parler celui du goût français, avant que les vrais princi- 
pes aient été posés sous Louis XIV, est visible jusque 
dans des esprits aussi fortement trempés que ceux de 
Montaigne et de Rabelais. Et quant à Corneille lui-même, 
Richelieu ne lui reprochait-il pas de manquer de suite? 
Pour le roman, il se perpétue même après qu'une disci- 
pline sévère est venue régenter la littérature. Sans par- 
ler de Madame de La Faveitte et de Mademoiselle de 
Scudéry, Lesage et l'abbé Prevost s'attardent bien sou- 
vent dans des digressions qui détourneraient l'attention 
du sujet principal si elles ne lui procuraient presque tou- 
jours les distractions les plus agréab'es. Faut-il rappeler 
que c'est à ces manquements à la règle que nous devons 
les délicieuses histoires qu’on rencontre à chaque pas 
dans Gil Blas, et que Manon Lescault n’est qu’un hors- 
d'œuvre dans les Mémoires d'un homme de qualité? Felix 
culpa ! 

Le roman de Mélusine est du nombre de ceux qu'on 
a appelés Féeries, quoiqu’à proprement parler, la Féerie 
y joue un moins grand rôle que la Chevalerie. Pourtant, 
il faut reconnaitre que le pivot de l’action ou des actions 
qu'il contient repose sur l'intervention des fées. Qu'é- 
taient-ce que ces êtres fantastiques qui ont exercé une cer- 
taine influence sur les esprits et quelle est leur origine ? 
Il est assez difficile de le dire; quelques-uns ont pré- 
tendu qu'ils étaient la continuation des anciennes par- 
ques qu’on appelait aussi fata, d'où serait venu le nom 
de fées ; d’autres ne voient en eux qu’une transformation 
des nymphes des bois et des divinités des fontaines ; 
enfin, on a soutenu qu'ils n’avaient rien de commun avec 
l'antiquité, et qu'ils procédaient uniquement des elfes et 


— 159 — 


des génies scandinaves et germains. Il semble que la 
vérité se trouve dans la conciliation de ces différents 
systèmes. les idées superstitieuses qui attribuaient aux 
parques et aux nymphes des forêts une certaine 1m- 
mixtion dans les destinées humaines n’ont jamais cessé 
d'exister ; mais elles se sont modifiées avec les change- 
ments survenus dans l’état des esprits, et ce qui appar- 
tenait à la mythologie antique a été envahi par les rêve- 
ries des peuples du Nord. De là la création de nouvelles 
formes, quoique le fond demeure toujours le même. 
Quoi qu'il en soit, ces croyances sont restées nrofondé- 
ment gravées dans les imaginations, et la trace s'en re- 
trouve dans les pays les plus divers; elles ont longtemps 
prévalu en France, et surtout dans le Poitou et la Bre- 
tagne, où se passe le fond des incidents du roman de 
Mélusine."Là elles se sont mêlées aux souvenirs celtiques 
et druidiques. On a même voulu voir dans les monu- 
ments mégalithiques des témoins de l’existence des fées, 
et on les a décorés de noms qui la perpétuent : C’est 
ainsi que les dolmens ont presque partout été appelés 
tables des fées. Sous ce rapport, notre contrée, quoique 
moins fertile que beaucoup d’autres en spécimens de ce 
genre. peut citer les pierres levées de Fresnicuurt, qui réu- 
nissent précisément toutes les conditions attribuées à la 
présence de ces êtres mystérieux. 

La croyance aux fées étant ainsi en honneur, il ne 
faut pas s'étonner que les poêles et les romanciers des 
temps naïfs du moyen-âge s'en soient servis pour exci- 
ter l'intérêt. Les romans de celte époque se privent ra- 
rement de ce moyen : l'un des plus célèbres, le Roman 
de la Rose fait figurer la fée Nabonde parmi ses person- 
sages. Les Trouvères ont eu fréquemment recours à ce 


— 160 — 

genre de merveilleux, et pour citer encore un exemple 
emprunté à notre pays, nous rappellerons qu'Adam de 
la Halle a donné place dans son jeu à la fée Morgue (la 
même que la fée Morgane), la sage, et à ses deux com- 
pagnes, Arsile et Maglou. Parmi les fées, une des plus 
célèbres a toujours été Mélusine. On n’est pas plus 
d'accord sur la légende qui la concerne que sur celle 
des fées en général. Est-ce la transfiguration de Méli- 
sende, veuve d’un roi de Jérusalem, ou n'y a-t-il eu 
elle qu'une conception purement imaginaire ? Nous 
n'essayerons pas de traiter cetle question qui a divisé 
des savants, tels que Sainte Hermine et dom Fonte- 
neau ; nous nous bornerons à conslater que le nom 
de Mélusine est un des plus connus de cette espèce 
de panthéon, et que, dans beaucoup de localités, on 
a conservé la locution proverbiale : Faire des cris de 
Mélusine ou de Merlusine. Ayant ainsi à leur disposition 
un sujet vraiment populaire, les auteurs l'ont développé 
sous les formes les plus diverses. Bien des fois avant 
Jehan d’Arras il a exercé la verve de ces adeptes de la 
gaie science qui allaient comme les aëdes homériques con- 
tant partout leurs fabliaux. Notre romancier n’a proba- 
blement fail que s'approprier une matière d’où l’on pou- 
vait tirer une œuvre intéressante et l’a faconnée au goût 
de son époque. On ne saurait disconvenir qu'il a été 
bien inspiré, car il y avait là de quoi produire une com- 
position littéraire recommandable. Le personnage de Mé- 
lusine est assez attrayant par lui-même : la destinée de 
cette femme, d’abord comblée de tant de dons, puis si 
malheureuse, prêtait à des développements intéressants, 

peut-être même poétiques Celui de son mari, quoique 
plus défectueux par certains côtés, était aussi susceptible 


— 161 — 


d'attacher comme exemple de la fragilité humaine; en- 
fn, il y avait bien des raisons pour qu’un écrivain choi- 
sit un pareil texte. 

Notre auteur v était encore sollicité par un autre mo- 
if. Secrétaire du duc de Berry, il trouvait, ainsi qu'il le 
dit lui-même, dans les archives qu'il avait à sa disposi- 
lion, des renseignements curieux sur le sujet qu’il vou- 
hit traiter. Ces renseignements consistaient, comme 
presque tous ceux de cetle époque, en titres plus ou 
moins authentiques et en chroniques indiquant plus ou 
moins véridiquement les droits et les prétentions des 
familles seigneuriales. Celle de Lusignan, à laquelle se 
rattachait le duc de Berry, était une des plus illustres de 
France, puisqu'elle avait donné des rois non seulement à 
Chypre, mais encore à Jérusalem et à l’Arménie ; il était 
donc tout naturel que Jehan d’Arras aperçut dans tous 
ces éléments le moyen d'une adaptation qui, sous des 
dehors héroïco-fabuleux, plairait au lecteur et cons- 
laterait la filiation merveilleuse à laquelie son maître 
désirait appartenir. De là, dans sou œuvre, ce double ca- 
ractère historique et surnaturel, caractère qui se retrou- 
ve dans l’Enéïde, où est retracée l'origine des Jules, 
comme dans la Mélusine celle des Lusignan. 

Partant de ces idées, nous essayerons d'apprécier le 
lérite de l’ouvrage. Certes, il n’est pas des plus émi- 
nents. La Mélusine ne peut avoir la prétention de se 
placer à côté des grands romans qui sont une des gloi- 
res de la littérature moderne Deux raisons s’y oppo- 
sent : d’abord les défauts inhérents à son auteur qui, 
quoique d’un talent incontestable, n’est cependant pas un 
génie, et 1l faut l'être pour assurer un succès impéris- 
sable à des œuvres aussi éphémères ; ensuite et suriout 


11 


— 162 — 


la faute du temps, qui n’avait pas encore permis de fixer 
la langue et le goût, en sorte qu'une diction difficile à 
comprendre rebute les lecteurs de notre époque, et que 
des digressions étranges, des manques de proportions 
choquants fatiguent leur attention et souvent leur pro- 
curent l'ennui là où ils cherchent un divertissement. 
Qu'on n'oublie pas que ces inconvénients ont nui à tou- 
tes les compositions du moyen-âge et notamment à plu- 
sieurs d'entre elles qui valent mieux que celle que nous 
examinons : pour preuve, il suflira de citer la chanson 
de Roland qui, malgré une si haute inspiration, serait 
tombée dans un oubli presque complet si quelques éru- 
dits n’en avaient signalé la valeur littéraire et rappelé le 
nom de l’auteur. 

Ces réserves faites, il serait injuste de refuser à la 
Mélusine une certaine part d’éloges. Vovons ceux qu'on 
peut raisonnablement lui attribuer. D'abord, comme ro- 
man de chevalerie, car elle l’est encore plus qu'un ro- 
man de fées, elle vaut beaucoup mieux que la plupart 
des œuvres de ce genre. Elle est plus sobre qu'elles 
de ces exagérations de sentiments dont Gervantès s'est 
moqué avec tant de verve, et si ses héros errent encore 
trop souvent à l'aventure, pourtant ils sont dirigés par 
une main plus sûre d'elle-même : on sent que Fintelli- 
gence prend le dessus sur l'imagination et que l’on est à 
proximité des siècles où la méthode va dominer l'esprit. 

D'autre part, la Mélusine a un charme qu'on ne sau- 
rait méconnaitre et une signification qu'il est bon de si- 
gnaler. Les vicissitudes par lezquelles passe cette pauvre 
serpente, d'abord simple fée des bois, puis dame riche et 
puissante, et enfin monstre destiné à soutfrir jusqu'à la 
fin des siècles,sont développées d'une manière attra vante 


— 163 — 


et suscitent les réflexions les plus variées et les plus 
agréables. Mélusine est évidemment inspirée par la 
Sirène antique : elle aussi finit en poisson desinit in pis- 
cem; mais elle ne conserve pas toujours cette forme : 
elle n’y est assujettie que tous les samedis, sans doute 
par respect pour le sabbat, le reste du temps elle est. 
non-seulement formosa supernè, mais aussi en toute sa 
personne. Au moral, elle diffère également du type clas- 
sique. Les sirènes sont des enchanteresses qui ne s'in- 
quiètent guère de ceux qu'elles ont attirés à elles : té- 
moins celles d'Ulysse ; la satisfaction des sens est leur 
unique désir. Elles entrainent presque toujours leurs 
victimes au mal. Tout autre est Mélusine. Ses pensées 
sont chastes ; elle ne recherche pas des amants, mais un 
mari. Et quand une union légitime a couronné ses sé- 
ductions, elle devient une bonne mère de famille, soi- 
gneuse de ses intérêts et de ceux de ses enfants. Son 
but continuel est de fonder une maison princière qui 
fasse souche, et dont les membres brillent aux premiers 
rangs. Elle n’a également que quelques points de res- 
semblance avec les ondines, les walkyries et les divini- 
tés secondaires des fables odiniques. CeMes-ci sont païen- 
nes, et comme telles sujettes à bien des défaillances, 
Mélusine reste chrétienne, et en cette qualité elle ne 
vise qu au bien. Sa dévotion est exemplaire. et se tra- 
duit par des fondations d’abbayes et de nombreuses au- 
mônes. On pourrait donc dire que cest une bonne dia- 
blesse, si l'expression n'avait un sens différent. | 
Sous un autre point de vue, le roman de Mélusine 
présente encore une fusion bien remarquable des idées 
antiques, modifiées par le courant moderne. Que l’au- 
teur l’ait voulu ou non, il n’a fait que reproduire la fa- 


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ble de Psyché ; mais la curiosité qu'on attribue géné- 
ralement anx femmes, il la met du côté de la barbe. C'est 
Raimondin qui veut savoir le mot de l’énigme. c’est en 
lui que s’agite cet esprit, ce Yuxn qui cherche perpétuel- 
lement la lumière et qui regrette quelquelois de l'avoir 
trouvée. L'idée principale de la Mélusine n’est donc rien 
moins que nouvelle ; pas plus que cette idée accessoire 
d’un grand malheur succédant à une grande prospérité, 
qui n’est que le vieux fatum. Mais ces idées sont revé- 
tues de formes qui les dissimulent et leur impriment un 
cachet nouveau, Les lecteurs du XIVe siécle auraient 
peut-être difficilement compris une Médée ou un Œdipe; 
il a fallu leur montrer le merveilleux s’exerçant par l’en- 
tremise d’une fée, et la fortune frappant de ses coups un 
seigneur féodal. Au reste, dans combien de compositions 
qui paraissent plus actuelles ne pourrait-on pas saisir 
l'antique ? On a beau faire, il faut toujours en revenir à 
des clichés plus ou moins usés, et se résigner à entendre 
l'antiquité répéter à vos oreilles : Je l'avais dit avant toi. 

Mais ce qui distingue surtout l’œuvre que nous exami- 
nons, c'est son côlé historique. Dans notre siècle, Wal- 
ter Scott a pensé créer un genre en donnant au roman la 
forme de l’histoire ; l’auteur de Mélusine pourrait en 
revendiquer la priorité. Sa composition est même bien 
plus historique que féerique. Les prouesses de Mélusine 
s’effacent devant celles de ses fils, et le récit des secon- 
des occupe dans l’ensemble trois ou quatre fois plus 
d'espace que celui des premières. Il est vrai que l’his- 
toire y est quelque peu défigurée, mais les légendes de 
tous les peuples en sont là : elles cachent la vérité sous 
la fable. Notre auteur a appliqué ce système à la mise 
en lumière des fondateurs de la maison de Lusignan, 


— 165 — 


D'abord il leur donne une origine surnaturelle, puis il 
exalte leurs exploits, et les montre conquérant des cou- 
ronnes royales ou ducales dans les contrées les plus di- 
verses. Leurs mérites sont évidemment surfaits, mais il 
ne faut pas oublier qu'on se trouve dans le domaine 
des ficlions, et que, d’ailleurs, bien des romans de che- 
valerie prennent encore plus de libertés que le nôtre 
dans leur mise en scène. En effet, à part les proportions 
démesurées qui sont données aux actions des personna- 
ges, rien de ce qui est raconté n'excède les limites du 
possible. Geuffroy seul, dans deux ou trois épisodes, 
sort de la réalité. Quant à ses frères, ce ne sont pas des 
paladins qui affrontent des dangers imaginaires et ob- 
tiennent des succès incroyables : ce sont de braves guer- 
riers qui donnent de grands coups d'épée, et dont le 
courage est récompensé comme celui des soldats heureux. 
N'aurions-nous pas tort de nous offusquer de quelques 
exagérations, nous qui avons bu à la coupe du roman 
moderne ? Ÿ a-t-il donc si loin entre les traits d'audace 
d'Urian, de Guion et de Regnauld et ceux d'Athos, de 
Porthos et d'Aramis ? 

Quoique le roman de Mélusine puisse, jusqu à un cer- 
lain point, se prétendre historique, il est assez difi- 
cile de dire quelle époque de l'histoire il a en vue, et 
l'auteur lui-même aurait probablement eu beaucoup de 
reine à l’indiquer. On v parle du royaume de Chypre et 
de l'ordre de Rhodes, ce qui dénoterait que les faits se 
passent après la première croisade. Mais le nom de croi- 
sades n’est jamais prononcé dans ce livre, quoique tout 
ce qu'il relale en soit évidemment un reflet. Doit-on en 
conclure qu'il adopte une date antérieure à 1099? [n'y 
est pas non plus question de l’empire de Constantinople, 


et pourtant, à quelque époque qu on se fixe, il faut bien 
admettre qu’il existait encore. Cette omission serait-elle 
l'indice du peu de cas qu'on faisait de cette puissance 
déchue, ou provient-elle de la haine que les Latins 
catholiques portaient aux Grecs schismatiques? D'autre 
part, on voit figurer dans la Mélusine un roi d'Ara- 
gon; or le royaume d'Aragon ayant été fondé en 
1035, on pourrait trouver dans cette indication une limite 
extrême. Mais on y rencontre aussi un roi de Bretagne, 
et si ce nom de roi n'a pas été pris abusivement, il nous 
recule jusqu'aux âges antérieurs à Charlemagne, car de- 
puis lors il n y a plus eu de rois en Bretagne. Autre cir- 
constance tout aussi peu précise. Un pape paraît dans le 
récit, et on l'appelle Benoit; mais on se garde bien de 
dire lequel : comme il y en a eu seize, le choix est assez 
embarrassant. Îl est vrai que du X[° au XIV® siècle, 
c'est-à-dire depuis le temps probable où les faits ont pu 
se passer jusqu à celui où l'auteur écrivait, on n’en 
comple que quatre quiaient résidé à Rome, lieu dela scène. 
Est-ce un de ceux-là qu'il a voulu désigner, ou a-t-il pris 
ce nom au hasard ? Enfin il ne faut pas oublier que Jéru- 
salem appartenait aux Musulmans pendant les évène- 
ments rapportés dans notre livre ; ce qui nous placerail 
avant la première croisade ou après la bataille de Tibe- 
riade. Que d’obscurités et de contradictions ! Et nous ne 
tenons pus compte de bien d'autres obstacles secondaires. 
Ainsi la mention de l'artillerie viserait une époque pos- 
térieure à la bataille de Crécy; mais on sait que des 
écrivains peu attentifs, voire même Shakespeare, ne se 
sont pas fait faute d'introduire les armes à feu dans des 
temps où elles n'étaient pas connues. De même, les 
noms de Turcs et de kalifes, qu’on rencontre dans les 


ms 167 —_ 


récits, pourraient fournir quelques données utiles, car la 
redoutable tribu a fait son apparition dans le X° siècle, 
et le kalifat de Bagdad a été détruit en 1171. Mais on ne 
saurait attribuer beaucoup d'importance à ces dénomina- 
tions, le mot de Turcs n'étant pris ici que d'une maniére 
générale pour désigner les Musulmaus, et celui de kalifes 
ne s'appliquant pas plus aux souverains de Bagdad qu'à 
tous les autres chefs mahométans. 

Il faut pourtant tâcher d'arriver à une solution. Nous 
essayerons d’en donner une, vaille que vaille. Pour cela 
nous constatons d’abord la préoccupation que cause à 
l'auteur la lutte contre les infidèles ; elle nous semble 
prouver qu’il considère la guerre sainte comme existant 
encore ou n'étant finie que depuis peu. Ensuite, prenant 
en considération l’objectif de l'ouvrage qui est l’établis- 
sement de la maison de Lusignan sur les trônes qu'elle 
a possédés, nous remarquons que cet établissement 
s'opéra dans le courant des XII° et XIIT siècles. Cette 
double considération nous fait croire que la date cher- 
chée doit se trouver vers cette époque. Une autre par- 
ticularité nous rapproche encore plus de la solution, 
c’est la préoccupation continuelle qu'ont les héros de 
cette histoire de protéger leurs domaines, en les hé- 
rissant de châteaux-forts. Cet état de choses s'applique 
assez exactement au X°et au XIV° siècle, alors que 
chacun cherchait à se prémunir contre les dangers exté- 
rieurs et intérieurs dont il était menacé de toutes 
parts. Mais le X° siècle concorde mal avec les mœurs 
et coutumes reproduites dans le récit; nous donnons 
donc la préférence au XIV°, c'est-à-dire aux temps de : 
la guerre des Anglais et des querelles intestines qui 
les accompagnèrent. Nous reconnaissons d’ailleurs que 


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toutes ces fixations sont trés hypothétiques et que si l’on 
veut soulever des objections comme, par exemple, la 
fondation de la Rochelle, le doute renaitra facilement. 
Pourquoi aussi sommes-nous plus exigeants que l’auteur? 
Où il n'a pas cru devoir faire la lumiére il v a peut-être 
témérité à débrouiller le chaos. Quelquefois l'incertitude 
vaut mieux, dans les œuvres d'imagination, qu une pré- 
cision absolue. De nos jours on aime à poser l'action; il 
est si commode commencer ainsi un roman: C'était 
le... 18... ! Mais là s'arrête trop souvent la clarté : aprés 
avoir débuté avec tant d’exactitude, le récit n'en est pas 
pour cela moins incohérent. | 

S il est difficile de déterminer à quel instant de l’his- 
toire il faut attribuer les évènements racontés dans le 
roman (le Mélusine, on ne peut s'empêcher d’y saisir des 
traits de mœurs bien caractéristiques. Ces traits sont des 
plus intéressants et donnent des détails qui mettentsous 
les yeux, d'une manière vraiment frappante, les hom- 
mes et les choses qu'ils représentent. Ici l'hésitation n'est 
plus possible ; le cachet du XIV* siècle est manifeste. 
L'auteur a donné l'air et l'esprit de son temps à ses héros 
et à tout ce qui les entoure, comme si on drapait des 
modes de nos jours des personnages d'autrefois. Sous 
ce rapport son livre est vraiment curieux. Les coutumes 
des derniers moments du moyen-âge y sont reproduites 
‘très fidèlement el forment une série de tableaux pour 
ainsi dire vivants. Les habitudes de piété, les céré- 
monies du culle, les ameublements el ornements des 
demeures seigneuriales, les ouvrages de défense des 
châteaux-forts et des villes, l'énumération des transports 
d'outre mer, la marche des armées, les moyens de faire 
la guerre, les armes des combattants, la tactique des 


— 169 — 


chefs, la bravoure individuelle des chevaliers, tout est 
représenté en termes dont la longueur même trouve sa 
compensation dans les renseignements les plus utiles aux 
amateurs d'études rétrospectives. Pour n'en citer qu'un 
exemple, nous appellerons l'attention sur les descrip- 
üons de fêtes, joûtes et tournois donnés à l’occasion des 
victoires ou mariages des principaux acteurs du drame. 
Rien de plus complet, et si l’on peut reprocher à l'auteur 
de nous promener quelquefvis de terrasse en terrasse, il 
faut lui savoir gré de nous fournir une infinité de docu- 
ments utiles à consulter. 

Parmi les particularités à noter, une des plus curieuses 
est certainement l'influence des bourgeois et des barons 
à l'époque des évènements racontés par l’auteur. On 
n ignore pas quelle large autonomie ont exercée les com- 
munes dans les XIIT° et XIV° siècles et de quelle pré- 
pondérance les barons ont joui aux temps féodaux ; mais 
on est vraiment surpris de voir jusqu'où allait la puis- 
sance des uns et des autres, d'après les traces qu'on en 
trouve dans la Mélusine. Et qu'on ne dise pas que c'est 
du roman! Ces choses-là ne s'inventent pas, et si elles 
n'eussent pas existé, il v avait danger de ne pas être 
compris du lecteur en les lui présentant. [l faut donc re- 
connaître qu'on est ici dans la vérité historique. Or, le 
respect des communes était tel à ce moment que lorsque : 
Geuffroy, à la tête de son ost, demande passage aux bour- 
geois de Cologne, il est très inquiet de la réponse qui lui 
sera faite, et quand on vient lui açprendre que cette ré- 
ponse est favorable, il en témoigne la joie la plus vive. 
Et quant aux barons, leur crédit est constalé par les 
preuves les plus convaincantes. De toutes parts, ils in- 
terviennent dans la direciion des affaires. Non-seulement 


_ 170 — 


ils reconnaissent le suzerain et l'assistent en sa court, ce 
qui est l'essence même du droit féodal, mais ils partici- 
pent à son gouvernement. Il ne fait rien sans demander 
leur conseil. Il est même obligé de leur sacrifier ses en- 
fants quand ils le croient utile à l'intérêt général. A sa 
mort, ce sont eux qui prennent la haute main dans son 
domaine : ils sont les guides de ses héritiers pendant 
leur minorité et marient ses filles orphelines. Enfin c’est 
un véritable pouvoir dans l'Elat Ces renseignements 
sont très instructifs : ils nous prouvent, une fois de plus, 
qu'il ne faut pas confondre la féodalité avec l’absolu- 
tisme. 

Aprés cet examen de la composition générale de l'ou- 
vrage, il convient d'en apprécier les procédés d’exécu- 
tion. [ls sont pour la plupart assez heureux. et si on peut 
leur reprocher, comme à tout le reste, des longueurs et 
du manque de goût, on doit reconnaître que souvent ils 
décèlent une main habile Les personnages mis en scène 
se meuvent dans les conditions de leur rôle, leurs ac- 
tions répondent à leurs caractères et leur langage est 
bien celui qu'ils doivent parler. Ces personnages peuvent 
se réduire à trois principaux : Mélusine. Raimondin et 
Geuffroy. On connaît à peu près complètement Mélusine 
par ce que nous en avons déjà dit, nous n’ajouterons 
que quelques traits à sa figure. Evidemment l’auteur a 
voulu peindre en elle la raison servant de guide à toute 
une famille. Ses avis sont essentiellement pratiques, et 
elle les exprime en termes peut-être un peu verbeux, mais 
d’une grande lucidité. Elle a les qualités de son sexe sans 
en avoir les défauts, et pourtant elle est modeste: sa 
puissance ne l’éblouit pas, ses talents ne sont employés 
qu'à des buts utiles, jamais la moinire incorrection ne 


# 


— 171 — 


vient troubler le cours d’une si noble existence: en un 
mot, si elle est douée de toutes les perfections, comme 
c’est l’ordinaire chez les héroïnes de romans, elle n’en 
fait point parade. C'est même ce mélange de supériorité 
et de retenue qui constitue un type assez original ; elle 
oublie qu’elle a été presque déesse. C'est une Pallas bien 
plus qu'une Junon: quant à Vénus, elle n'a rien de com- 
mun avec elle, que la beauté. 

A côté d'une femme si supérieure, Raimondin, son 
mari, paraît un peu effacé. Il accepte d'ailleurs cette si- 
tuation avec une résignation complète. Toutes les fois 
que Mélusine indique une résolution à prendre dans l'in- 
térêt de la famille, il s’empresse d'y souscrire : c'est vé- 
ritablement un mari modèle. Sous ce rapport il pourrait 
peut-être prêter un peu au ridicule, car notre esprit est 
ainsi fait quil n'aime pas les maris trop soumis, même 
quand leurs femmes ont raison. Mais Raimondin semble 
dire à ses détracteurs : Honni soit qui mal y pense! D'ail- 
leurs s’il est peu résistant devant sa femme, il est très 
brave dans les combats: c'est un preux des anciens 
jours, une âme naïve et ün bras de fer. Quand il se fait 
vieux, ses facultés s'affaiblissent tout naturellement, et 
l'on doit savoir gré à l’auteur d’avoir tenu compte en lui 
de l'humanité : Nihil humani alienum. À ce moment il 
se retire de la scène par un moven assez vulgaire : il se 
fait ermate, quoiqu il n'ait jamais été diable. De nos jours, 
quand les romanciers sont embarrassés pour trouver des 
dénouements, le cloître vient souvent à leur secours ; 
mais ils se garderaient bien d'y envoyer leurs héros, ils 
n'y enferment que leurs héroïnes. Au moyen-âge, au 
contraire, on trouve tout simple qu'un homme fatigué 
de la vie termine sa carrière sous l’habit de moine; quant 


— 172 — 


aux femmes, il est rare que les passions les conduisent 
au couvent. 

‘ Mais le personnage par excellence du roman, c'est 
Geuffroy. L'auteur lui consacre non-seulement la plus 
grande partie de son œuvre, mais aussi toutes ses préfé- 
rences. Il le représente sous les dehors les plus favora- 
bles, malgré sa grant dent, qui devait un peu le défigurer. 
Son courage est à toute épreuve ; partout où il parait, il 
ne manque jamais de vaincre Îl est aussi habile que 
brave. Ses succès sont dûs en granile partie à la promp- 
titude de ses décisions autant qu à la sûreté de ses vues. 
Et pourtant l’auteur s'arrête à temps dans la haute idée 
qu'il donne de son héros. Il ne pousse pas trop loin les 
qualités de celui pour lequel il à tant de sympathie. Il 
n'en fait pas nn de ces êtres à part Lels quil n'en existe 
que dans les romans: il lui reconnait bien des côtés fai- 
bles, il ne dissimule pas ses emportements, il le repré- 
sente tel qu'il doit être : un chevalier sans peur, mais 
non sans reproche. En général, c'est par celte observa- 
tion de la nature même des hommes et des choses que 
se distingue l'œuvre que nous étudions : tout y est dans 
une juste mesure, autant que le permet le goût du temps: 
c'est la vérité dans la fiction. 

Les autres acteurs qui figurent dans la Mélusine sont 
assez ternes. Les frères mêmes de Geuffroy n'ont riende 
saillant et paraissent tous jetés dans le même moule. Ce 
sont de braves chevaliers, fidèles aux lois de l’honneur, 
mais sans qu'aucun trait particulier les fasse ressortir. 
Quand ils sont passés rois ou ducs, ils accomplissent cor- 
rectemnent leur mission et se rangent parmi ces person- 
nages d'un tempérament modéré el conciliant, dont le 
don Fernan'i du Cid, de Corneille, est devenu le type 


— 173 — 


dans les compositions littéraires. Quant aux autres rôles, 
il n'y a qu'un mot à en dire: ce sont ceux de comparses, 
et comme tels ils n’ont aucun relief ; car à l’époque où 
la Mélusine a élé écrite, on n'avait pas encore inventé 
l'art de doter quelques accessoires d'une physionomie 
originale, ce qui constitue véritablement une heureuse 
trouvaille dans les œuvres modernes. 

L'auteur ne se contente pas de donner à ses person- 
nages des allures vraies et naturelles, il en fail aussi et 
surtout des gens vertueux. On peut dire que son ouvrage 
distille la vertu par tous les pores. Excepté les géants et 
les infidèles, tout le monde y obéit aux meilleurs sen- 
timents, on n'y rencontre même pas de traîtres, ces om- 
bres au tableau destinées à lui donner du lustre. Les 
hommes sont foncièrement moraux, les femmes essen- 
tiellement chastes. Les uns et les autres pratiquent tous 
les devoirs de la conduite la plus régulière et surtout 
ceux de la religion. Sur ce dernier point l’auteur ne fait 
grâce d'aucune observance : les oraisons, messes, jeûnes, 
confessions, communions, service et enterrements aux- 
quels prennent part ses personnages sont scrupuleuse- 
ment notés. Quand il les fait assister à un repas il ne 
manque jamais de mentionner qu'on y a dit le benedicite 
et les grâces: dans les recommandations que Mélusine 
fait à ses enfants, en se séparant d'eux, elle place en pre- 
mière ligne l'assistance quotidienne à la messe, et bien 
des fois dans le cours du récit il est question de cet acte 
de piété. Evidemment l'auteur était lui-même dévôt, je 
dirai même superstitieux ; il n’est pas difficile de voir 
qu'il croit à l'astrologie. On ne saurait lui faire un crime 
de n'avoir point devancé son siècle à cet égard. 

C'est peut-être par suite des scrupules de sa conscience 


D. Den Mi Hé ON, NS TA, hs 


— 174 — 


qu'il n’a pas introduit l'amour dans son roman. Sans 
doute on s'y marie, et même on s’y marie beaucoup; 
mais ces mariages sont plutôt de raison que d'inclina- 
tion. Les jeunes princesses sentent battre leurs cœurs 
pour ceux avec quielles doivent s'unir, mais c'est tou- 
jours de la manière la plus convenable; ce qui ne les 
empêche pas d’être des épouses accomplies. Les jeunes 
princes ont un penchant bien marqué pour celles qu'ils 
vont conduire à l'autel; mais ils ne paraissent pas brûler 
de feux dévorants : ils n'en deviennent pas moins d'ex- 
cellents maris. Pourquoi s’en étonner? Il n’est pas indis- 
pensable, pour être heureux en ménage et avoir beaucoup 
d'enfants, d'avoir eu des précédents romanesques. 
L'amour, dans les plans de notre auteur, ne joue donc 
qu'un rôle secondaire, il n’est pas la clef de voûte de 
l'édifice, comme dans presque tous les romans et surtout 
dans ceux de chevalerie. Geuffroy est sur ce chapitre 
tout autre qu'Amadis des Gaules : il n’a pas la moindre 
inclination amoureuse pendant tout le cours de sa car: 
rière, et si, par ses travaux, il est digne d'Hercule, on 
ne le surprend jamais filant aux pieds d'Omphale. Quant 
à Raimondin et à Mélusine, ils ne connaissent que l’amour 
conjugal. Voltaire se faisait une gloire d'avoir trouvé 


dans Mérope un sujet dont ’amour était exclu, il ne se 


doutait pas qu'avant lui Jehan d'Arras avait su se passer 
de ce puissant moyen d'intérêt dans une œuvre d'ima- 
gination. 

Nous ne pouvons terminer cet examen sans parler du 
style de l'ouvrage. C'est un de ses côtés les plus satisfai- 
sants. Sans doute il n’est pas à la hauteur du grand siè- 
cle : la prolixité lui nuit trop souvent ; mais il est tou- 
jours riche et quelquefois éloquent. S'il n’est pas vif et 


) 


— 175 — 


serré dans les narrations, il est abondant et pompeux 
dans les descriptions. Quelques tableaux sont même re- 
marquablement rendus. Ainsi, l'apparition de Mélusine 
dans la forêt de Colombiers, qui a tout le vague qui con- 
vient aux scènes fantastiques ; l'entrée d’Urian et de 
Guion dans Famagoste, qui se distingue par un luxe qui 
sied bien à la circonstance; les batailles entre les chré- 
liens et les Sarrazins, qui rappellent les mêlées du temps 
des croisades ; la séparation de Mélusine et de Raimon- 
din, qui est décrite en termes si touchants ; les combats 
de Geuffroy contre les géants et contre le génie de la tout 
de Lusignan, dont le récit dénote une grande fertilité 
d'invention; l'épisode de Mélior et du roi d'Arménie, qui 
forme un petit drame plein de grâce; enfin une foule 
d’autres points d'attraction, qu'il serait trop long d’énu- 
nérer, composent un ensemble d’un mérite, sinon trans- 
cndant, au moins fort louable. Quand on a le courage 
de lire la Mélusine jusqu'au bout. et je reconnais qu'il 
en faut, on est surpris d'y faireles meilleures rencontres, 
et l'habitude finit par donner du plaisir à se promener 
dans ces sentiers. où il y a quelques ronces, mais où il y 
a aussi bien des fleurs. Cette lecture n’excite qu'un re- 
gret, c'est que tant de bonnes choses soient défigurées 
par le mauvais goût de l'époque. L'époque, voilà l’ex- 
cuse de beaucoup des reproches qu'on serait. tenté 
d'adresser à l'ouvrage. Ainsi la crudité des expressions, 
qui v choque trop fréquemment les oreilles délicates, 
ne peut cerlainement pas être attribuée à un propos déli- 
béré de la part d’un écrivain essentiellement honnête : 
il ne s’en est servi que par naïveté et parce qu’elle était 
d'usage chez ses contemporains; s’il eût vécu sous 
Louis XIV, il aurait cherché à parler la langue de Fene- 


— 176 — 


lon plutôt que celle de Rabelais. On peut donc dire, pour 
conclure à cet égard, que ses défauts sont ceux de son 
temps et que ses qualités lui appartiennent en propre. 

Nous croyons avoir scrupuleusement indiqué le fort et 
le faible du roman de Mélusine (est en résumé une 
œuvre recommandable à bien des titres, et il ne faut pas 
s'étonner qu'elle ait bravè la faux du temps. Il y a plutôt 
lieu d’être surpris qu'on n’ait pas plus souvent tiré de 
ce sujet des conceptions dramatiques ou même poétiques. 
L'esprit pouvait s’y donner carrière et y puiser des ins- 
pirations prêtant à d'agréables développements. Il n’en 
a pas fallu autant à Shakespeare pour composer la Tempélte 
ou le Songe d'une nuit d'été. Jusqu'ici les féeries n’ont élé 
mises sur la scène qu'en opéras ou en ballets, ou encore 
en pièces à décors. Quant à la poésie, je ne sache pas 
qu'elle ait jamais exploité bien avantageusement cette 
mine. [l faut descendre jusqu’aux contes pour leur trou- 
ver une place ; mais les contes de fées ne sont nullement 
à dédaigner, surtout ceux de Perrault. On a dit : 

Si Peau d'âne m'était contée, 
J'y prendrais un plaisir extrême. 


Il pourrait certainement en être de même de Mélusine; 
mais il faudrait qu’elle fût bien contée, et je crains, sous 
ce rapport, d'avoir laissé beaucoup à désirer. 


A QUELLE ÉPOQUE 


LA VILLE D'ARRAS 


EST-ELLE 


DEVENUE RÉELLEMENT FRANÇAISE ? 


par M. Aug. Wicquot 


Membre résidant 


ES se trouve dans un manuscrit de la Bibliothèque 
d'Arras, une pièce de deux cents vers environ, qui a 
échappé jusqu'ici aux investigations des historiens ayant 
relaté les péripéties du siège d'Arras, en 1640, par les 
armées de Louis XIIT. 

On a jugé à propos de la urer de l'oubli. Ce n'est pas 
que cette pièce, reconnaissons-le tout d’abord, ail un 
bien grand mérite littéraire, mais elle suggère à l’esprit 
de celui qui la litattentivement certaines considérations 
qui peuvent offrir un réel intérêt au point de vue histo- 
rique. 

Arras venait de se rendre, le 9 août 1640, après une 
résistance héroïque. Un poète du pays, dont le nom esl 
resté inconnu (1), mais qui avait pour les Franchois, tout 


(14) Ce n’était pas Gilles Surelle, bourgeois d’Arras, qui avait 
composé deux sonnets sur l’attentat de Henri IV, en 1597. Il était 
certainement mort à cette époque. 


12 


fiers de leur récente victoire, une haine vivace, publie 
contre eux, quelques semaines aprés le siège {le 19 no- 
vembre 1640), les vers suivants, qu'il intitule : 


Prosopopée de la Nymphe d'Artois 


sur la perte de sa ville capitale d'Arras. 


Vous autres qui croyez que la bonne fortune 
Vous doit rire toujours, 

D'autant que rien encor ne trouble et n’importune 
Le serain de vos jours, 

Apprenez que le sort, par le mien déplorable, 
Est traître aux plus contents, 

Et que si d'aventure il vous est favorable, 
Ce n’est que pour un temps. 

Autrefois mon climat n’avait point de semblable 
En amas de tout bien, 

Et l’on n’estimoit point qu’un Estat fut durable 
Ainsy comme le mien. 

Thémis auprès de moi faisait sa résidence 
Afin de l’assurer, 

Et la paix me donnait toute telle abondance 
Qu'on eut sceu désirer. 

Qui jamais eut pensé qu’au milieu de ma joye 
Il m’avint ce danger 

D'estre avec tous les miens la misérable proye 
D'un monarque estranger ! 

Desjà passé cinq ans on travaille à ma perte 
Sans intermission, 

L’ennemy même à voir comme je suis déserte 
En a compassion. 

On me ravage toute, on me met toute en flamme, 
On me faist mille torts, 

Et je ne pense pas qu’il reste une seule âme 
En tant de pauvres sorts. 

O Dieux ! quelle pitié dedans la mesme place 
Cü l’on soulait danser, 


— 179 — 


C'est: où-sont estendus des corps froids comme: glace 
Venants de trespasser. 

Ceux qui sont retirez dans mes villes plus seures, 
S'ils veulent retourner, 

Trouvent tant de dégâts qu’à peine leurs demeures 
Se peuvent discerner. 

Au lieu de bastiments on ne voit que broussailles, 
Si ce n’est qu’à l'endroit 

Où jadis fut un bourg, quelque pan de murailles 
Demeure encore droit. 

Mais encor la rigueur d'un si triste ravage 
Ne m’esbranloit qu’un peu, 

Et je ne perdois pas encore le courage 
Pour voir un si grand feu. 

Mais depuis que le sort en sa rigueur fatale 
Se bende contre moy, 

Ayant assujety ma ville capitale 
Dessous un autre roy, 

Hélas ! j’ay bien sujest donner la vive source 
Aux ruisseaux de mes pleurs, 

Et de leur faire prendre une éternelle course 
Pour pleurer mes malheurs. 

O malheur sans pareil ! puis-je donc bien entendre 
Sans me pasmer d’ennuis 

Que ma ville d'Arras sans qu’on lait peu deffendre 
Soit Franchoise aujourd’huy. 

Je songe, il n’est pas vray qu’une ville si forte 
Auroit si tost commis 

Le soin de mes remparts et les clefs de sa porte 
Es mains des ennemys (1). 

Mais Ô faibles discours et nullement capables 
De me réconforter, 

Sa perte, je le voys, n’est que trop véritable, 

| Il n'en faut plus douter. 

Ces peuples que la France exerce dans les guerres 

En grand nombre assemblez, 


(1) L’espagnol don Eugénio O’Neil commandait la place. 


— 180 — 


Ont d’un commun accord descendu sur mes terres 
Et ravi tous mes bledz. 

Ces lâches boutefeux non content du pillage, 
Ont bruslé les maisons, 

Et de mes paysans surprins à leur ouvrage 
Ont remplis leurs prisons. 

GCecy ne m'osta point encore l’espérance, 
Et ne me doutois pas 

Que jamais les François auroient cette assurance 
Que d’assiéger Arras ; 

Lorsque de touts costez ils plantèrent leurs tentes, 
Avec intention 

De la prendre par force, ou par longues attentes, 
Ou par invention. 

Celle-cy leur servit bien plus que tout le reste, 
Car, à la vérité, 

Leur force ne fut point si grande et manifeste 
Que leur subtilité. 

Par le monde aussi tost courut la renommée 
De ce siège fatal, 

Et pour me secourir fut amassé l’armée 
Du prince cardinal (1). 

Lamboy (2) ne tarda point nÿ le duc de Lorraine (3) 
À m’amener des gens, 

Et ces deux nobles chefs pour m'oster de la peine 
Furent fort diligents. 

Quand je vis sur mes champs tant de braves gens d’armes 
Mespriser le trespas, 

A mon occasion, et transporter leurs armes 
Jusques auprès de Pas, 

Je parlais de la sorte: « Or, malgré le grand Maistre, 
Je vous verray crever, 

| François, si votre camp n'ayant plus de quoy paistre 
Diffère à se lever. 


(1) Ferdinand, fils de Philippe IIT, roi d’Espagne. Il fut cardinal, 
archevèque et vice-roi de Catalogne ; mourut en 1641. 

(2) Général espagnol. 

(3) Charles IT, duc de Lorraine, passé au service de l’Espagne. 


— 181 — 


Vous êtes enfermez, il est presque impossible 
De vous avictailler ; 

Si vous voulez avoir le chemin accessible 
Il vous faut batailler. 

Mais oserez-vous bien, affamez que vous estes, 
Entreprendre les miens, 

Qui vous assommeroient comme des pauvres bestes 
Ou mestroient aux liens. 

C'est de ceste fachon qu'’enfin sera punie 
Vostre témérité, 

Et que le grand progrès de votre tyrannie 
Se verra limité. » 

Je me flattois ainsi ; quand dessus mes frontières 
Un grand convoy parut, 

Lequel ne trouvant point rencontres ni barrières 
Dans le siège accourut. 

J'en advertis le Prince, instamment je le prie 
De rompre ce convoy ; 

On en faist le semblant, et tandis que je crie : 
On se mocque de moy. 

Quant l'obstacle au chemin est le plus nécessaire, 
On suit le jugement 

De ceux qui conseilloient de battre l’adversaire 
En son retranchement. 

On revient devers lui pour rompre son ouvrage 
Aux plus faibles quartiers : 

Tandis qu'imprudemment on laisse le passage 
A ses vivandiers. 

L’ennemy secouru de grosses troupes fraîches, 

| Reçoit allègrement 

Les nostres, qui déjà passez dessus les bresches, 
Assailloient vaillamment. 

Ah ! je ne puis conter sans répaudre des larmes 
Ce qui se fist allors, 

Ny comment tant des miens tombèrent par les armes 
Au royaume des morts. 

Quatre heures le canon tonna pour mettre en poudres 
Mes hardis combattans, 


— 182 — 


Qui pius se deffendoiént, qui plus alloïent ces foudres 
En flammes esclatans. 

A la fin n’aiant point d'assistance qui vaille, 
Ils cèdent au plus fort, 

Tandis qu’en oubliant l'heure de la-bataille, 

; Un paresseux s'endort. 

O paresse nuisible en matière de guerres! 
Bossu, Rules et Willerval (1), 

Sans elle se verroient encore sur les terres 
Promener à cheval. 

Mille autres accablez soubs le mortel orage, 
Sans elle paraistroient 

Encore à ma défense, et d’un brave courage 
Encore combattroient. 

Mais sans elle, ma ville eut veu sa délivrance, 
Et se pourroit mocquer Ut 

Des forces qu’assembla ceste orgueilleuse France 
Affin de m’atacquer. 

O Dieu ! qui voiez tout, permettrez-vous qu’un traistre 
Face sa trahison, 

Sans qu'après son effect on le puisse cognoistre 
Ny l'estraindre en prison 

Et ce qui me faist mal, on transporte son crime 
Dessus mes Arrageoïis, 

Et pour laver le traistre on dérobe l’estime 
Et l’honneur des bourgeois. 

O pauvres abusez, trop faciles à croire 
Un tas de courtisans, 

N'appercevez-vous point qu'ils envient ma gloire 
Par leurs bruits médisans. 

Ils taschent de la sorte à mestre dans vos armes 
Quelque division, 

Pour donner plus de cours aux dévorantes flammes 
De leur ambition. 

Mais ne parlons non plus d’un sy mauvais affaire, 


H'US s'éphésèrent'à l'dttdque ‘du convoi et modéraient toujours 
l’'ardeur du cardinal-intañth titi 9m 1 


— 183 — 


Se taire est le plus seur. 
Aussy bien ne peut-on les empescher de faire 
Ce qu’ils ont dans le cœur. 
Ne verrai-je doncques pas meilleure intelligence 
Au faist de mes guerriers ? 
N’apporteront-ils point non plus de diligence 
A l’acquest des lauriers ? 
Ma douce liberté dépend de leur vaillance, 
Et je leur fais sçavoir 
Que s’ils n’ont désormais plus d’ordre et d’asseurance 
.. On ne me peut ravoir. 
Quand on me doit oster hors de servitude, 
C’est bien hors de saison 
Qu'on s'applique aux trésors dont la nuisible estude 
Ressent sa trahison. 
Et ce mal toutefois maintenant dans sa crise 
Règne si puissamment 
Que l’on se garde bien de faire une entreprise 
Qu’aux larçins seulement ; 
Sy bien que mon armée et celle de la France 
Me pille également. 
Il ne me restoit plus qu’à joindre à ma souffrance 
Ge sensible tourment.… 
Mais insensiblement je passe à la satyre ; 
Hélas ! c’est le désir 
Que j’ay de voir bientôt la fin de mon martyre 
Et de mon desplaisir. . 
Car tant que régne au camp ceste avare follve, 
Il ne faut pas penser 
Que les infâmes nœuds dont la France me lie 
Se puissent délacer. 
O Dieu ! qui prenez soin des nymphes misérables, 
Vostre bénignité 
Parut-elle jamais sur des maux comparables 
A ma calamité. 
Le Prince en a pleuré, les miens pleurent encor, 
Et ce mal arrivé 
Estoit le plus cruel qu’en sa boëtte Pandor 


— 184 — 


Nous avoit réservé. 

Si vous voulez avoir pitié de nostre honte, 
Je vous prie seulement 

Faiste resusciter ce magnanime comte 
Qui dompta l’Allemand ; 

Qu'il vienne à mon secours avecque l’audace mesme 
Et la mesme fureur 

En laquelle il revint du pays de Bohême 
Es mains de l'Empereur. 

Qu'il me vienne donner une plaine victoire 
Comme il fit autrefois (1). 

Sa valeur aujourd'hui me donneroit plus de gloire 
Qu’à la première fois, 

Ou renvoïez la paix (2) si longuement absente 
Affin de retirer 

De ces tristes horreurs mon âme languissante 
Et preste d’expirer. 


Il serait assurément difficile, si l’on excepte pourtant 
quelques vers, de trouver dans cette longue apostrophe, 
le moindre souffle poétique. Aussi, n'est-ce pas cela que 
l'on y doit chercher. 

Ce qui frappe, avant tout, c’est la résistance opiniâtre 
de la province d'Artois à subir le joug de la France; 
c’est ce cri du poète qui semble l’écho des sentiments de 
ses compatriotes : | 


© malheur sans pareil ! puis-je donc bien entendre 
Sans me pasmer d’ennuis, 

Que ma ville d'Arras sans qu’on l'ait pu deffendre 
Soit franchoise aujourd’hui ! 


(1) Charles de Longueval, comte de Bucquoy, qui s’était trouvé un 
des premiers, avec l’évêque Mathieu Moullart, sur Jes remparts 
d'Arras. lors de l’attaque d’Henri IV. Il était général de la cavalerie 
espagnole aux Pays-Bas. 

(2) La paix entre la France et l'Espagne ne fut signée qu’en 1598, 
à Vervins. 


— 185 — 


Ce sont ces malédictions répétées contre les Franchois, 
« ces lâches boutefeux, qui pillent et bruslent les mai- 
Sons. » 

C'est enfin cette espérance que la domination étran- 
gère soit de courte durée et que 


Les infâmes nœuds dont la France me lie 
Se puissent délacer ! 


Les vœux du poète arrageois devaient être stériles, car 
depuis 1640 l’Artois n’a pas cessé d’appartenir à la France. 
Toutefois, il faut le reconnaître, c'est en frémissant qu'il 
se vit arraché à la Maison d’Espagne. Pouvait-il oublier 
le doux et paternel gouvernement des Archiducs Albert 
et [sabelle et sa prospérité si enviée du monde entier, 
sous l'occupation espagnole ? 

En feuillelantrapidementles annales de notre province, 
on est frappé de son attachement immuable, de sa pro- 

. fonde reconnaissance pour ses maîtres devenus ses bien- 
faiteurs. Par contre, ne devait-elle pas détester quiconque 
tenterait de l’arracher à cette influence tutélaire ? 

Faudrait-il s'étonner, d’ailleurs, après les horreurs 
commises par Louis XI à Arras, que le nom français y 
fût abhorré et maudit ? 

On conserve dans le recueil des chartes une pièce fort 
curieuse, intitulée : « Lettres patentes du roi Louis XI, 
» qui fait connaître l'affection de la Cité à la France et la 
» haine ancienne des habitants de la ville d’Arras Lans 
» les François. » 

Fidèle à son axiome favori : « Diviser pour régner, » 
Louis XI avait eu grand soin d’opposer la cité à la ville, 
en favorisant la première au préjudice de la seconde. 
Aussi la ville conserva.t-elle pieusement le nom de Jean 


— 186 — 


Le Maire, surnommé Grisard, qui avait, en 1492, expulsé 
les Français d'Arras, pour y recevoir les Bourguignons. 
Les faits de cette époque ont été si bien étudiés par plu- 
sieurs de nos collègues, et sont si connus qu'il serait 
vraiment oiseux d’y insister. 

La paix de Senlis, puis le traité de Cambrai (1527), 
avaient assuré la possession de l’Artois aux Espagnols, 
qui, pendant plus de soixante ans, jouirent paisiblement 
de leurs droits sur cette province. Elle ne leur fut con- 
testée que par Henri IV qui, le 28 mars 1597, tenta de 
s'emparer d'Arras par surprise. 

Cette attaque imprévue d'Henri IV et son insuccés ne 
firent que raviver l’antipathie de l’Artois pour tout ce qui 
touchait à la France. | 

Les registres mémoriaux de la ville d'Arras l’attestent 
d’une manière irrécusable : Thomas Tieullier, tailleur 
d'imaiges, el Jean Varlet, peintre-doreur, furent chargés 
de perpétuer en un tableau de bois le souvenir de la bra- 
voure artésienne, avec les pétards délaissés par les 
Franchois lorsqu'ils attentèrent contre cette ville ; Gilles 
Surelles en un brief sonnet, un autre poëte en un long 
poème latin, essayérent d’immortaliser cet évènement. 

La religion elle-même, dans cette circonstance, agit de 
concert avec la peinture et la poésie. Le clergé autorisa 
une procession qui fut fixée tous les ans au dimanche le 
plus près du 28 mars. 

N'était-ce pas entretenir avec un soin jaloux la rancune 
contre les Franchois? Et ne voit-on pas là l'explication 
toute naturelle de la résistance qu'opposérent les Arté- 
siens à Louis XIIT quand il vint assiéger Arras ? Vaincus 
alors par la France, ils ne lui donnèrent pas leur affec- 
tion ; et personne n'a oublié le cri de dépit de Richelieu 


— 187 — 


à l'adresse de nos ancêtres : « Ils sont plus Espagnols 
que les Arragonais (1)! » 

Is n'avaient pas encore changé de sentiment sous 
Louis XIV qui, d’ailleurs, savait à quoi s’en tenir sur 
cette antipathie traditionnelle. 

En effet, quatorze ans après la prise d'Arras par 
Louis XII, il est notoire que le prince de Condé, alors 
passé aux Espagnols, usa de toute son influence pour les 
pousser à s'emparer d'une ville dont les habitants étaient 
encore attachés de cœur au roi d'Espagne. Ils étaient si 
bien disposés à leur rouvrir leurs portes que ce n’était, à 
Paris même, un mystère pour personne. Si nous consul- 
tons la Muse historique, ou recueil de lettres en vers 
contenant les nouvelles du temps, nous lisons, à la date 
du 18 juillet 1654 : 


Un bruit a couru ce matin 

Que d’Arras le peuple mutin 
Souhaitant de changer de maître, 
Par un complot cruel et traître, 
Vouloit sans rime ni raizon 
Assassiner la garnizon ; 

Et qu ayant découvert la trame 
De cette populace infâme, 

Ils avoient été maltraitez 

Par les gens de guerre irritez ; 

Et tant au soleil qu’à l'ombre 

On en avoit pendu granä nombre. 
Mais ce bruit est si mal fondé 
Qu'il ne m’a pas persuadé. 


Grâce à Turenne, les Espagnols furent contraints de 


(4) Annales belges de Dumées, page 416. 


— 188 — 


lever le siège; mais l'esprit des Arrageois n’était guëêre 
modifié. En effet, quelques années plus tard (1668\, lors- 
que Louis XIV chargea Vauban de construire la citadelle 
d'Arras, l’illustre ingénieur, qui avait cinq plans à choisir, 
fut forcé d'adopter celui qui lui plaisait le moins. Ce plan 
avait bien des défauts, mais il avait pour principal mérite, 
fort goûté du roi, « celui de maitriser une ville nouvel- 
lement conquise, et dont la fidélité ne pouvait inspirer 
une entière confiance. » Le court passage suivant. extrait 
du rapport qu'il adressa au ministre Louvois, met com- 
plètement en relief cette pensée : « Cette citadelle com- 
_mandera fort bien la ville, enfilera beaucoup de rues et 
en abbatra les édifices. » 

Vauban, tout en obéissant aux injonctions royales, 
savait parfaitement que cette citadelle ne serait pas tena- 
ble contre une sérieuse attaque de l'ennemi, et il n’hési- 
tait pas à écrire encore : « Je vais élever une belle inutile. » 

S'il avait pu alors lire dans l'avenir, il aurait vu que 
sa citadelle méritait doublement cette épithète, car elle 
n'eut jamais, que je sache, à braquer ses canons sur les 
habitants de la ville d'Arras. 

En räpprochant attentivement tous ces détails histori- 
ques, n'est-il pas facile d'expliquer pour quels motifs le 
sentiment national, ou autrement dit l'amour de la 
France, a été si lent à se développer dans la province 
d'Artois ? 

Je ne sais quel écrivain latin a exprimé cette pensée : 
« Ubi benè est, ibi patria : là où on est bien, là est la patrie. » 
Je ne sais pas davantage quel écrivain français a défini 
l'amour de la patrie : « Un sentiment égoïste de son bien- 
être et la crainte de le voir troubler. » 

À premiére vue, on serait tenté de se récrier et de ne 


— 189 — 


voir là que la complaisante doctrine d’un épicurien et la 
boutade d'un misanthrope. Si l’on réfléchit un peu, il ya 
peut-être, dans cette double opinion, autre chose qu’un 
paradoxe. En effet, l'expression Patrie éveille aussitôt 
dans notre esprit, grâce au mot Pater, d'où elle est tirée, 
l'idée de père et d'enfants, et en même temps celle du 
pays où l'on a vu le jour, où sont les propriétés, les tra- 
ditions, où se groupent les familles alliées par la com- 
munauté d'origine, de mœurs, de religion, de langage, 
unies enfin par les mêmes droits, les mêmes devoirs, la 
même législation. 

Or, n’a-t-il pas fallu voir s’écouler une série de siècles 
avant que la France elle-même réalisât complètement 
l'idée que nous nous faisons aujourd hui de la patrie, et 
pour que l’Artois, de son côté, consentit à se regarder 
comme partie intégrante de cette patrie ? 

Et d’abord, qu’était-ce que la France ou la Francia (1), 
il y a dix siècles ? L'histoire répond : | 

« La Gaule septentrionale et la Germanie centrale for- 
maient, au IX° siècle, le territoire réellement franc, la 
Francia ; et, bien que la langue romane prévalüt dans 
l'une et la langue teutonique dans l’autre, aucune dis- 
tinction de nationalité ne fut faite entre elles pendant 
tout le règne de Charlemagne. Dans les divers plans que 


(1) Sur les différentes acceptions du nom de Francia, voir : GUÉ- 
RARD, Du nom de France et des différents pays auxquels il fut appli- 
qué dans l'Annuaire de la Société de l'Histoire de France, pour 
1849, pages 152-168). 

BouRQUELET, sens des mots France et Neustrie sous le régime 
mérovingien (dans la bibliothèque de l’ Ecole des chartes, tome xxvi, 
pages 566-574). 

A. LoxGNoN, L'Ile de France, son origine, etc. (dans les Mémoires 
de la Société de l’Histoire de France, tome 1er). 


— 190 — 


Charlemagne eul en vue, aucun ne séparait la Neustrie 
de l’Australie, la Francia occidentale de la Francia orien- 
tale. » L'histoire nous dil encore qu’à l'époque du dé- 
membrement de l'empire de Charlemagne, la Francia 
occidentale, qui devait un jour être notre France, sem- 
blait être bien éloignée de former un: nation. Il n’y avait 
aucune unité dans ce pays à l’ouest de l’Escaut, de la 
Meuse et du Rhin. Trois régions y étaient bien marquées: 
Aquitania, Burgundia, Francia. 

Mais qui ne sait que, dans l’espace de soixante-dix ans 
(817-887), huit partages mirent en morceaux l'empire de 
Charlemagne ? Quelques érudits ont voulu rattacher au 
plus célèbre de ces partages, à celui qui résulta du traité 
de Verdun en 843, l’origine première de notre France. 
Chercher quelque chose qui ressemblât à une nation 
française serait une véritable illusion. Signaler les germes 
dont plus tard sortira la France, soit ; mais rien de plus, 
sous peine d’éveiller dans les esprits des idées fausses. 
Ces germes eux-mêmes ne devaient-ils pas rester long- 
temps informes et confus et presque à l’état latent ? Pour 
s’en convaincre, il suffit de revoir un instant par la pen- 
sée le spectacle navrant de la France féodale. 

Les trois royaumes découpés d'abord sur le sol, se 
sont divisés en grandes provinces; chaque province à 
soa tour se subdivisera en petits fiefs innombrables: à 
ne compter que ceux qui ont fait une certaine figure, on 
en compte plus de soixante. 

Dans cette confusion universelle, les divisions locales 
déterminées de toute éternité par les accidents de ter- 
rain, reprirent leur importance naturelle. La rivière, la 
colline, la lisière de la forêt redevinrent comme aux 
temps primitifs des frontières véritables, au-delà des 


— 191 — 


quelles on se sentait en pays étrangers, et qu'on se tenait 
prêt jour et nuit à défendre contre un ennemi souvent 
menaçant. : 

Chacun se cantonna dans son coin, s assura la protec- 
lion, payée souvent trés cher, d'un voisin plus puissant. 
Les châteaux-forts se multiplièrent à l'infini. Sur tout 
rocher qu'une situation favorable préparait à devenir un 
refuge, s’éleva un donjon, qui servit à la fois à sauve- 
garder sa garnison et à opprimer les pauvres gens du. 
pays plat, c'est-à-dire sans abri. 

Ce développement toujours croissant du système féo- 
dal a vait réduit la fortune des Carlovingiens à bien peu 
de chose. Ils possédaient à peine encore quelques lieues 
de terrain autour de la colline de Laon, quand Hugues 
Capet se décida à accepter la couronne. Mais fort heu- 
reusement ses successeurs se préoccupérent constamment 
de grossir et d’arrondir leur territoire comme fait un 
paysan de son domaine. 

Je me garderai bien de raconter comment les rois de 
France, pendant huit siècles, tantôt par d'heureuses 
guerres suivies d'avanltageux traités, tantôt par des ma- 
riages négociés avec une habile diplomatie surent accroi- 
tre si prodigieusement l'héritage d'Hugues pour en faire 
la France. Ce serait ici un long et inutile hors-d'œuvre. 
Mais les rois de France, en devenant d'opulents proprié- 
taires, et c’est ce qui importe à la question qui nous oc- 
cupe, disposaient en même temps d’une force matérielle 
considérable. | 

Grâce à elle, il leur fut facile, comme défenseurs du 
royaume, d’édicter des mesures générales, de se donner 
une armée, des finances et une administration; en un 
mot, de constituer un Etat avec ses organes essentiels. 


— 192 — 


Telle fut l’œuvre incontestée de la monarchie. En ajou- 
tant lentement les provinces aux provinces, elle avait 
créé l'unité matérielle ; elle ne put ou ne voulut pas réa- 
liser l’égalité, ni permettre la liberté. 

Or, nous avons reconnu plus haut que ce qui consti- 
tuait essentiellement une nation, c'élait pour un même 
peuple, l’uniformité de droits, de devoirs et de légis- 
lation. 

L'œuvre capitale de la révolution de 89 fut, par dessus 
tout, la réalisation de cette uniformité. 

On n'admit plus qu'il y eut dans l'Ile de France une 
égalité, une liberté spéciale, dont ne jouiraient pas la 
Bretagne, la Flandre ou le Languedoc. On combattit par- . 
tout avec énergie et souvent avec succès le privilège. 

De cette époque, date l'égalité sociale. Les derniers 
vestiges du régime féodal sont effacés : il n'y a plus de 
fiefs ni de droits féodaux ; plus de seigneurs ni de serfs, 
plus de nobles ni de non nobles. Tous les citoyens sont 
égaux devant la loi. Et cette loi est la même pour tous, 
au nord comme au midi de la France. Car à l'anarchie et 
à la bigarrure des lois et coutumes succède une législa- 
tion nationale qui s'inspire à la fois du droit romain et 
du droit coutumier et les fusionne habilement. De nos : 
lois civiles disparaissent alors toutes les traces de l’an- 
cien régime : droits d'ainesse et de masculinité, majo- 
rats, substitutions. mort civile pour les enfants entrés en 
religion, etc. La liberté de conscience est solennellement 
proclamée, et l’on a pour les croyances des protestants 
comme pour celles des catholiques un égal respect. Les 
juifs eux-mêmes sont admis aux droits politiques et 
comme les premiers reçoivent enfin (1831) une subven- 
tion de l'Etat. 

Rappellerai-je la liberté des communications de la 
pensée et des opinions, celle Ce s’assembler paisible- 
ment et sans armes ; l'égalité des impôts répartis entre 


— 193 — 


tous les citovens en raison de leurs facultés, l’inviolabi- 
lité de la propriété ? 

N’est-il pas préférable de relire, à moins qu'on ne la 
sache par cœur, la déclaration des droits de l’homme et 
du citoyen, formulée en 1791? Ceite page de raison et 
de justice, « la plus grande, a dit Victor Cousin, la plus 
»sainte, la plus bienfaisante qui ait paru depuis l’Evan- 
» gile ? » 

Enfin, pour compléter cette grande œuvre de l'unité 
nationale, restait une dernière réforme. 

Le souvenir des rivalités locales et des haines d’autre- 
fois était toujours profond. On supprima les divisions en 
provinces. La France fut partagée en départements, dési- 
gnés par des noms empruntés à leurs cours d’eau, à leurs 
montagnes, à leurs particularités géographiques. Bretons, 
Normands, Provençaux, Bourguignons furent dés lors 
les membres vivants et solidaires d’un seul et même 
corps. Cette abolition des privilèges des provinces et des 
villes devait logiquement et fatalement suivre celle des 
prérogatives du clergé et de la noblesse. Aussi, peut-on 
afirmer sans hésitation que c'est, à partir de la nuit du 
£ août, que nos ancêtres cessérent d’être des Artésiens 
obstinés pour n’être plus que des Français (1). 


(4) M. Pagart d'Hermansart, le savant secrétaire-archiviste des 
Antiquaires de la Morinie, a expliqué, il y a plusieurs années (Bulle- 
tin de la Société des Antiquaires de la Morinie, t. vi, p. 529), vers 
quelle époque la transformation résultant de la conquête des Fran- 
çais lui paraît s’être réellement accomplie à Saint-Omer. Cette trans- 
formation se fit, selon lui, bien avant 1789, lorsque les travaux exé- 
cutés pour assurer à la ville une plus grande sécurité et le dévelop- 
pement de ses relations commerciales firent sentir aux habitants les 
avantages et les bienfaits de la réunion à la France. Dans un récent 
et remarquable travail, intitulé : Le siège de Suint-Omer en 1677, 
réunion de l’Arlois réservé à la France, M. Pagart d'Hermansart 
revient sur ce sujet assez délicat. Il mentionne avec la plus grande 


impartialité une brochure de M. Morand, membre non résidant du 
V 


13 


— 194 — 


- Mais, ne l’oublions pas, cette égalité de droits entrai- 
nait avec elle l'égalité des devoirs. Tous nous devons 
sacrifier notre intérêt privé à l'intérêt général; en d'au- 
tres termes, tous nous devons servir et aimer notre pa- 
trie. | 

Plus que jamais ce généreux sentiment n’a-t-il pas sa 
raison d'être ? Un historien racontant la guerre de Cent- 
Ans et en montrant les résultats, a fait cette fine obser- 
vation, qui est toujours restée gravée dans ma mémoire: 
« La guerre de Cent-Ans, écrit-il, a provoqué l’éclosion 
» du sentiment national, car la France a commencé à se 
» connaître au contact de l'étranger, comme le moi, se- 
» lon les philosophes, se révèle au contact du non-moi. 
» La haine de l’Anglais a enfanté l’amour de la France.» 

Aujourd’hui, notre haine a changé d'objectif; mais 
notre amour n'est-il pas incontestablement ce qui reste 
encore de plus énergique et de plus vivace dans notre 
personnalité nationale ? 


Comité des travaux historiques, qui confirme de tous points l'opinion 
que nous venons d'émettre. 

Dans cette brochure : Du sentiment national de la province d’Ar- 
tois sous la domination française, M. Morand établit, d’après de 
nombreux faits historiques, divers auteurs et differents manuscrits, 
que, ainsi que l’écrivait en 1828, dom Béthencourt, membre de l’Ins- 
titut, « les Artésiens ont été longtemps étrangers à la France, et 
» plus longtemps encore de cœur que de fait ; » il cite la fierté des 
capitulations, l’opposition acerbe à l’hérésie, à la gahelle, au timbre, 
aux corvées, aux fermiers généraux, etc., etc ; et il conclut que la 
province d'Artois ne devint réellement française que par la Révolu- 
tion de 1789. 


ANS 
Re 


NN T NT NT TNT TT AIT TNT ET TT TT TT 
MENSONGES NES NÉE NE NE NENEUNE 


| ESSAI 


sur 


LA BOURGEOISIE D'ARRAS 


avant 


LA RÉVOLUTION DE 1789 


par M. Ad. de Cardevacque 


Membre résidant. 


‘affranchissement des serfs et l’institution des com- 
ÿ muaes par Louis le Gros et ses successeurs créèrent 
en France une nouvelle classe dans la population : à coté 
du noble et de l’esclave vint se placer le BouRGEoIs, 
l’homme fort et libre d'hier et qui devait se défendre 
contre ses anciens maitres et contre les troubles inhé- 
rents au passage de la servitude à l'etat libre. 

La Bourgeoisie n’était pas alors une classe égoïste, 
n'ayant de religion que pour les intérêts matériels et de 
patriotisme que pour l'amour de l'argent. En remontant 
à son principe, on la voit organisée pour la défense de 
ses franchises et de son indépendance et revêlue d’un 
caractère libéral et essentiellement national qui se déve- 
loppa constamment. Ge n'était pas l’état de fortune qui 
faisait le bourgeois au moyen-âge ; c'était le droit que 
l’on tenait de soi ou de son père par l’affranchissement. 


— 196 — 


Tel faisait partie de cette bourgeoisie, qui était plus 
pauvre et malheureux matériellement que le serf du châ- 
teau ou de l’abbaye. 

M. de Bréquigny, dans sa préface du xur° volume des 
Ordonnances des rois de France, assigne l'origine sui- 
vante au mot BOURGEOIS : 

« Au x° siècle, on appelait bourgs les simples villages 
» qui n'étaient pas fermés de murs. Les troubles qui agi- 
» tôrent cette époque, ayant obligé de clore de murailles 
» ces habitations, elles continuèrent de porter le nom de 
» bourg.Enfin, insensiblement ce nom ne fut donné qu'aux 
» lieux fermés de murs et s’éloigna ainsi de la significa- 
» Lion primitive. Îl en fut de même du mot bourgeois, 
» qui servit d’abord à désigner les habitants des bourgs 
» ou villages, qu'ils fussent ouverts ou fermés. Lorsque 
» les bourgs fermés s’élevèrent au rang des villes, les 
» habitants conservèrent le nom de bourgeois. Enfin, 
» lorsque ces lieux obtinrent des privilèges pour leurs 
» habitants réunis en corps, le nom de bourgeois devint 
» propre aux individus de ce corps, à l’exclusion non- 
» seulement des habitants des lieux non privilégiés, mais 
» même des habitants du lieu privilégié, qui n’avaient 
» pas été associés au corps auquel le privilège avait été 
» accordé. On restreignit par là l'acception première 
» du mot bourgeois : il n'avait exprimé originairement 
» qu'une idée de position, on y joignit une idée de pri- 
» vilège.» 

Au-dessous des bourgeois se trouvaient les manants 
(manentes), étrangers reçus à demeure et vivant sous la 
protection de la commune, jusqu’à ce qu'ils aient obtenu 
les privilèges de la bourgeoisie. Leur condition infé- 
rieure les faisait souvent traiter avec mépris par l’orgueil- 


— 197 — 


leux bourgeois, qui disait en parlant d'un homme de cette 
sorte : « C’est un manant”». Les forains, ou hommes du 
dehors, ne recevaient dans la commune qu’une hospitalité 
momentanée. 

Qu'était-ce qu'un BourGEoïs D’ArRAS sous l’ancien 
régime ? 

Il est assez difficile d'en donner une définition claire 
et exacte. Ce qui se passait au xIn° siècle n'avait pas 
lieu au xv° et encore moins au xvul° ; et de plus, les his- 
torieas anciens et modernes de l’Artois et de notre ville 
s’étendent peu sur-ce sujet. Sous ces réserves et d’après 
les Registres aux Bourgeois déposés aux Archives muni- 
cipales d'Arras, nous essaierons de retracer de la façon 
la plus exacte possible : 

1° L’origine du droit de Bourgeoisie à Arras ; 

2° La manière cont ce droit s'acquérait et se trans- 
mettait ; 

3° Les conditions requises pour en jouir ; 

4o Les privilèges et les charges qu'il comportait. 

Il est nécessaire avant tout de rappeler que le titre de 
bourgeois des villes de Flandre et d'Artois, ayant les 
droits de commune, et particulièrement d’Arras, ne si- 
goifiait nullement ce que l’on entend aujourd’hui par 
cette dénomination. Au moyen-âge, la bourge)isie était 
un droit qui s acquiérait généralement par la résidence 
habituelle dans une vill2, avec l’accomplissement de cer- 
taines formalités. On était bourgeois, soit en vertu d’une 
concession générale et primordiale, et alors la bourgeoisie 
se transmetlait à tous les habitants par droit de nais- 
sance ; Soit par suite d’une concession spéciale obtenue 
par l'agrégation formelle de telle ou telle personne à la 
bourgeoisie ; c'est ce qui avait lieu à Arras, où le fils d’un 


— 198 — 


bourgeois ne le devenait lui-même qu'après avoir rem- 
pli les formalités et les conditions exigées ; nous ferons 
en outre observer que les conditions n'étaient pas les 
mêmes dans chaque ville. 

_ À Arras, toutes les classes de la société pouvaient pré- 
tendre au droit de bourgeoisie ; seuls, les serfs, les bâ- 
tards non légilimés, les personnes entachées de jugement, 
les lépreux, les ennemis de la ville ou du souverain en 
étaient exclus. 


De l’origine du droit de Bourgeoisie à Arras 


Le titre le plus ancien que nous possédions, concernant 
la bourgeoisie d’Arras, est la charte communale de Phi- 
lippe-Auguste de 1194; c'est la consécration solennelle 
des droits et garanties dont les bourgeois devaient jouir, 
et la confirmation plutôt que la concession de ces lois et 
coutumes. 

« Quant au droit de bourgeoisie, dit l'historien Hen- 
» nebert, Jules César l’avait accordé à des Gaulois qu’il 
» avait subjugués et Caracalla aux citoyens des divers 
» Etats qui composaient l’Empire.» 

Les Bourgeois d'Arras étaient les habitants qui, étant 
venus successivement se fixer dans la ville ou la banlieue, 
avaient formé un corps, s'étaient liés par un serment 
d'association et avaient obtenu des privilèges dont ils 
jouissaient ensemble (1). 

Les privilèges accordés aux bourgeois attirèrent dans 
la ville un grand nombre d'habitants désireux de trouver 
une protection contre les abus de la force qui se com- 


(1) Archives municipales, Répertoire de Ch. de Vignacourt. 


— 199 — 


meltaient dans les campagnes. La protection que les 
bourgeois s’accordaient mutuellement, était d’ailleurs très 
efficace et consacrée par l'exercice des droits nombreux 
dont nous parlerons à l’article des privilèges. 

, x 

* * 
De la manière dont s’acquérait et se transmettait 
le droit de Bourgeoisie. 


« Si un homme étranger ou forain vient demeurer à 
» Arras, il se présentera aux échevins, après quoy il 
» pourra rester dans la ville tranquillement un an et un 
» jour, et s’il n’est accusé d’autre chose, il sera bour- 
» geois et il jouira du privilège de la loi de cette ville. » 
Tel est le texte de la charte de 1194. Le comte Eudes IV 
renonvela la défense de demeurer plus d’une année 
dans la ville d’Arras sans avoir obtenu son inscription 
aux rôles des bourgeois (1). 

Tout habitant d'Arras était donc tenu de se faire re- 
cevoir bourgeois, sous peine d’être privé des nombreux 
privilèges afférents à la bourgeoisie et de quitter la ville 
au bout d’un certain lemps. En cas de mort, « l’on devait 
» s'informer promptement si la veuve voulait demeurer 
» bourgeoise ou non.» En cas d'acceptation, elle devait 
récréanter (renouveler) la bourgeoisie de son mari, 
« à peine de fourfaire à la moilié de ses meubles et quart 
« de ses héritages. » (2) | 

Si l'enfant d’un bourgeois négligeait de récréanter la 
bourgeoisie de son père, « il devait en être sommé par 


(4) « Le chartre etle loy de la ville d'Arras, 1211.» (Arch. mun.) 
(2) Arch. mun,, Répertoire de Charles de Vignacourt. 


— 200 — 


» le procureur, à peine que la ville prendra ses droits 
» sur terres, biens, et achapt comme forain.» (|) 

Le fils d'un bourgeois s'élant marii sans récréanter la 
bourgeoisie, « fut arrêté au corps, à la requête du pro- 
» cureur de la ville, pour le droit d'icelle.» (2) 

ll y avait ainsi deux catégories d'admission à la bour- 
geoisie : les habitants qui étaient reçus bourgeois et les 
fils de bourgeois qui récréantaient la bourgeoisie de leur 
père. 

Ce droit de bourgeoisie s’acquérait à Arras moyennant 
finances ou gralis. La somme à payer variait de 4 sols à 
& couronnes d'or. Ces variations très nombreuses Lenaïent 
à la situation de fortune des impétrants, à leur qualité el 
aux conséquences fiscales de leur admission. Dans ce 
dernier cas, c’élait vn chiffre à débattre. Les admissions 
gratuites avaient lieu pour services rendus ou à rendre, 
ou sur la recommandation d'un haut personnage ou de 
l'un des échevins. Les enfan's étaient compris dans la 
bourgeoisie accordée au père, à charge de récréanter 
avant leur mariage. 

Nous venons de dire que tout individu, pour être 
reçu bourgeois, devait acquitter entre les mains du 
mayeur, et plus tard de l'argentier, un droit dont la quo- 
tité varia avec le temps et dont la fréquente modicité ren- 
dait la bourgeoisie accessible à tous, riches et pauvres. 
Parmi ceux quidésiraient acquérir les avantages attachés 
au droit de cité, les uns payaient un cens proportionné à 
leur aisance an moment de leur admission, tandis que 
les autres, sur la recommandation de quelque notable, 
étaient exempts de la rétribulion. 


(1) Arch. mun., Répertoire de Charles de Vignacourt. 
(2) Arch; mun., Répertoire de Charles de Vignacourt. 


— 201 — 


Dans une charte échevinale du 24 décembre 1358, le 
droit de nouvelle bourgeoisie, réponilant à la colisation 
versée pour entrer dans la ghilde d’abord, dans la com- 
mune ou association jurée ensuite, s'élevait à 10 livres 
parisis pour les riches et 10 sols parisis pour les pau- 
vres. (1) 

On conférait aussi quelquefois le droit de cité en re- 
connaissance d'un service rendu à la commune. Mais 
soit par négligence, soit par suile de faiblesse de la part 
du Magistrat, un grand nombre d'habitants, quoique for- 
tunés, avaient été exonérés de toute rétribution au mo- 
ment de leur admission à la bourgeoisie, ou avaient été 
t:xés à une somme dérisoire, eu égard au chiffre de 
leurs ressources pécuniaires. M° Charles de Vignacourt, 
conseiller pensionnaire en 1608, proposa aux membres 
de l’Echevinage les n'oyens de remédier à ces abus si 
préjudiciables aux intérêts de la ville. 


x 
* + 


Conditions pour être reçu Bourgeois. 


L'admission à la bourgeoisie n’avait pas lieu sans dis- 
cernement. Le droit de cité ne s’acquérait pas seulement 
par le fait d’un séjour plus ou moins long, il fallait une 
requête présentée par l'impétrant et l'examen par le Ma- 
gisitrat de certaines conditions particulières. 

Pour devenir bourgeois, il fallait être de bonnes 
mœurs el être né en légitime mariage. Toutefois, le bâ- 
lard pouvait être admis apres légitimation. 

Il ne semble pas, du moins d’après les actes conservés 


(1) Guesnon, Inv. des Chartes d'Arras, 


— 9099 — 


aux Archives municipales, que l’on exigeât, au xv® siècle, 
la justification de garanties de moralité ou autres. A 
cette époque. les bâtards étaient admissibles à l’égal du 
père, dont ils portaient d’ailleurs le nom, mais ils ne 
pouvaient récréanter la bourgeoisie. 

Une autre condition pour être reçu bourgeois était 
d’être majeur. En effet, beaucoup de bourgeois élaient 
revêtus des charges municipales, l’année même de leur 
admission ; or, alors comme aujourd’hui, on réclamait 
une certaine maturité d'esprit chez les magistrats. 

En parcourant les Registres aux Bourgeois d'Arras, 
nous y avons rencontré les professions les plus diverses, 
depuis le procureur jusqu’au savelier ; mais jamais nous 
n’y avons vu la dénomination d'ouvriers, ni apprentis, 
ce qui nous fait tirer cette induction, qu'il fallait être 
passé maître d’un métier pour être admis à la bourgeoisie. 

Fallait-il ajouter à ces conditions la possession d’une 
maison? Pour entrer dans l'Echevinage, certainement: il 
fallait avoir pignon sur rue; mais pour être reçu bour- 
geois, nous n'oserions l’affirmer, n'en ayant trouvé au- 
cune trace dans les nombreux documents que contien- 
nent les Registres aux bourgeois et les Mémoriaux de la 
ville d’Arras. 

Celui qui venait d'acquérir le droit de bourgeoisie, de- 
vait, avant son inscription dans le registre (1) sur lequel 
le greffier de la ville rappelait ses noms, prénoms et 
qualités, prêter serment de ne jamais se révoller contre 


(1) La plus ancienne réception à la bourgeoisie conservée aux 
Archives municipales d'Arras, remonte au 15 novembre 1423. 


— 203 — 


l'Echevinage et de ne se refuser à aucunes des réqui- 
sitions pour les besoins de la ville. Voici la formule du 
serment qui lui était soumise:  : 

« Vous fianchiez la bourgeoisie à tenir an et jour et 
» depuis là en avan, as us et as coutumes de vos de- 
» vanchiers, et promettés à aidier à soustenir les us, les 
» coustumes, les franquises et les privillèges de la bour- 
» geoisie, et obéirés au maieur et aux échevins et les 
» conseillerés et aiderés en bonne foy, se mestier est, à 
» vos sens ef à vo pooir. Et ne ferés ou faire ferés as- 
» semblée ou alyance contraire à la viile ou aux esche- 
» vins, et si vous le savés, vous le noncherés. Et le 
» consail de la halle et des eschevins célérés et apporte- 
» rés par brivet tout vo vaillant par escript as échevins, 
» justement et loyalement, toutes fpis que approchiés, 
» sommés et requis en serés ; et contribuerés avec eulx el 
» les aultres bourgeois à tousles frais el mises de la dite 
» ville, pour l’acquit d'icelle, en quelque maaière que se 
» prende et assiée : et à ce vous submettez et obligiez. 
» Ainsi que vous l'avez franchié et promis, vous le jurés 
» Se Dieux vous ait, chil saint et tout li aultre. » (1) 

Aujourd'hui, nous n'avons plus de bourgeois et par- 
tant plus de serment. 


(1) Serement des nouviaulxæ bourgois, qui se font par devant les 
échevins. (Arch. mun. Livre aux serments. — Guesnon, Inv. des 
Chartes de la ville d'Arras.) 

Plusieurs receuz à hourgeois quy ont presté le serment ès mains 
du Bailly d'Arras, en l'an 1318. (Arch. mun., Répertoire de la ville 
d'Arras, par Charles de Vignacourt.) 


+ 
+ + 


— 204 — 


Des privilèges et charges afférents au droit 
de bourgeoisie. 


De nos jours, où l'égalité des citoyens est proclamée 
par la loi et où les campagnes sont à l'abri du pillage, 
on s'étonne de l'ardeur avec laquelle on recherchait au 
moyen-âge le titre de bourgeois : c’est qu’on oublie que 
l'on devait être bien heureux à cette époque de trouver 
dans l’enceinte d’une ville un refuge contre la tyrannie 
féodale, un abri contre toute sorte de périls, l'exemption 
de nombreuses corvées et la jouissance de nombreux 
privilèges. | 

La question des privilèges des bourgeois d’Arras est 
très complexe ; nous essaierons d'y répondre, en dis- 
tinguant les époques. Ces privilèges étaient : 

1° D'ordre politique ; ; 

2° D'ordre fiscal ; 

3° D’ordre judiciaire. 

Les privilèges d'ordre politique accordés aux bour- 
geois d'Arras consistaient en : 

A. Admission aux magistratures échevinales, offices 
et emplois de la ville ; 

B. Admission aux assemblées des notables ; 

C. Participation à l’assiette de l'impôt et à l'emploi des 
deniers, etc. 

Le privilège le plus cher aux bourgeois était incontes- 
tablement le droit de participer à l'administration de la 
ville, ou directernent en parvenant à l'échevinage, ou, se- 
lon les époques, par le droit de vote au second ou au 
premier degré. 

Primitivement, tousles habitants pariicipaient à l’élec- 


— 205 — 


tion des administrateurs de la commune, élection qui 
constituait l’essence des franchises municipales. Les ma- 
gistrats du Municipe étaient nommés par la masse ces 
habitants ou par les membres de la curie, c’est-à-dire 
par les propriétaires d’un revenu territorial déterminé. 
Lorsque les exactions de la féodalité eurent remplacé les 
franchises garanties par Les lois romaines ou par les sta- 
tuts germaniques, les vassaux furent bientôt las d’être 
traités comme des bêtes de somme et ils sollicitèrent des 
droits de commune et de bourgeoisie. On oblint de nou- 
velles lois avec promesse de les exécuter ; le serf fut 
affranchi et décoré du titre de bourgeois. Ceux qui, de 
même qu'à Arras, s’associèrent à une ville graüfiée de 
privilèges et de franchises, ceux-là eurent la liberté de 
s’élire des échevins et de lever des octrois pour subve- 
nir aux charges qu'ils avaient acceptées. 

Arras était du petit nombre de vilfes qui avaier:t con- 
servé, au milieu du cabos des temps barbares et des en- 
vahissements de la féodalité, quelques formes du régime 
administratif ; elle garda les caractères particuliers, les 
attributs distinctifs, qui ne permettent pas de méconnai- 
tre la ville de commune. Elle possédait sa charte com- 
munals, et des magistrats pris parmi les bourgeois. La 
charte de Philippe-Auguste ne fut pour cette ville que le 
réveil de ses anciennes institutions municipales. 

Au commencemeni du x1re siècle, les bourgeois d'Arras, 
déjà organisés en communauté, avaient à leur tête une 
aduninistration spéciale; ils nommaïient un collège d'éche- 
vias présidé par un mayeur, constituant une puissance 
collective chargée du gouvernement de la ville. La charte 
de 1194 est le point fondamental de la commune d'Arras. 
C'est la consécration solennelle des droits et des garan- 


— 996 — 


ties dont les bourgeois devaient jouir. Cette charte se 
termine par les règles adoptées pour l'élection des éche- 
vins : | 
« De plus, nous avons accordé aux bourgeois d'Arras, 
de renouveller les échevins d’Arras de quatorze mois 
en quatorze mois, de sorte que ceux qui l’auront été 
pendant ce terme, éliront quatre citoyens de probité 
et de bonne réputation, après avoir prêté serment de 
procéder loyalement à cette élection. Ces quatre élus 
en choisiront sous leur serment vingt autres également 
honnêtes et irréprochables De ces vingt-quatre élus, 
douze entreront à l'Echevinage et les douze autres 
administreront les affaires de la ville sous l'inspection 
et la surveillance des échevins, par qui ils feront 
examiner leur gestion. Dans ce même nombre, après 
l'expiration des quatorze mois, on procédera, comme 
» dessus, à l'élection de douze échevins et de douze no- 
tables ou prud'hommes, sans préjudice au droit de 
Mayeur d'Arras tel qu'il doit exister et tous autres.® 
Ainsi, après avoir secoué le joug de la féodalité, les 
bourgeois d'Arras voulurent n'être régis, à l'avenir, que 
par des magistrals sortis de leurs rangs et choisis dans 
le sein de la commune. Placés à la tête de leurs conci- 
tovens, ces officiers, d'origine populaire, pouvaient mieux 
que tous autres, les protéger avec succès contre les pé- 
rils qui menaçaient leurs libertés naissantes et leurs ga- 
ranties nouvellement reconquises. D'autres bourgeois ou 
_ notables conseillers vinrent se réunir aux échevins pour 
coopérer à l’administration, à la gestion des intérêts pu- 
blics et à la police de la ville. . 
Dans la lettre du pape Paschal, qui nomme douze ar- 
bitres pour juger un différend survenu entre l’évêque 


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— 907 — 


d'Arras et les moines dé Saint-Vaast, les habitants sont 
indiqués sous le nom de Atrebatensis municipii cives ; 
l'un d’eux est désigné comme maior ; les autres ont le 
nom de boni viri, de scabini. Le Mayeur est donc l’un 
des douze élus par le peuple ; il ne tient son autorité 
que du choix de ses concitoyens. et n’a d'action que si- 
multanément avec les autres membres du corps de ville. 
C'était alors un bourgeois dont on avait apprécié la ca- 
pacité et l'intelligence. Or, à cette époque, le mot élec- 
tion n'avait pas encore changé d’acception et voulait dire 
choix. Toute influence étrangère, toute tentative de cor- 
ruption étaient inconnues et la religion présidait à à l’ac- 
complissement du mandat électoral. | 

Les échevins, dont le nombre varia avec le temps, 
composaient le Conseil exécutif de la commune, de con- 
cert avec le maïeur et sous sa présidence. Choisis par- 
mi les vingt-quatre bourgeois chargés de l’administra- 
lion de la ville, ils élaient élus de quatorze mois en qua- 
torze mois ; pendant leurs fonctions, ils s’associaient des 
bourgeois connus honorablement, qui devaient les assis- 
ter de leurs lumières et de leur coopération. Ces der- 
niers pouvaient prendre connaissance de toutes les 
affaires de la ville, sous la conduite et jugement des éche- 
vins. [ls avaient l'inspection des rues, la perception des 
octrois et du tonlieu ; ils étaient chargés de régler la 
laille iniposée sur les maisons de la ville, de percevoir 
les revenus et d'en rendre compte au Magisirat. En un 
mot, ils assuraient la prospérité du Trésor public, dont 
ils réglaient eux-mêmes l'emploi. 

Au mois demars 1268, Robert, comte d'Artois, donna 
à la ville d'Arras une nouvelle charte confirmative des 
privilèges que ses ancêtres lui avaient accordés. Il y 


— 208 — 


ajouta l'établissement d'un poids public où les bourgeois 
devaient peser leurs marchandises et leurs denrées, leur 
permettant de faire assise et impositions sur celles qui 
avaient été pesées. Ce prince apporta une modification 
importante dansl'administration municipale, en érigeant 
la charge de Mayeur en fief héréditaire en faveur de 
Simon Faverel, dit le viei! bourgeois, et de ses héritiers, 
moyennant soixante sols de relief. 

De concert avec la comtesse Mahaut, Philippe-le-Bel 
autorisa le mayeur, les échevins et les bourgeois d’Arras 
à choisir vingt-quatre prud'hommes qui seraient renou- 
velés à chaque échevinage, dans le mois qui suivrait 
l'élection des échevins. Ces notables, d'accord avec le 
Magistrat, avaient la connaissance de tous les revenus et 
de toutes les dépenses de la ville. La même charte sti- 
pulait que nul ne pouvait exercer d'office municipal, s’il 
élait au service du comte d'Artois ; premier exemple d'in- 
compatibilité des charges et preuve évidente du maintien 
et de la sauvegarde des libertés accordées aux bour- 
geois. | 

Dans les premières années du XIV® siècle, un bour- 
geois, nommé Jean Le Borgne, se présente chez un habi- 
tant d'Arras et, excitant sa convoitise, l’engage en termes 
énergiques à être échevin. Celui-ci répond qu'il n'est 
pas assez riche pour occuper cet emploi : Jean Le Bor- 
gne lui affirme qu'il n’a qu’à élever le taux de sa fortune 
et à déposer dans l’urne une fausse déclaration ; la frau- 
de est découverte et Jean Le Borgne en est quitte pour 
payer l'amende fixée par la comtesse d'Artois. Un fait 
analogue se représenta l’année suivante, 1305 ; aussi n'y 
a-t-il rien d'étonnant si, en 1306, la souveraine, peut- 
être coupable de participation à ces fraudes, choisit de 


— 209 — 


nouveau quatre prud'hommes pour leur confier l’admi- 
nistralion d'Arras, en l'absence du Magistrat. Elle obtint 
même une députation de la bourgeoisie pour venir té- 
moigner en sa faveur dans les difficultés qu'elle avait 
avec les habitants de Cambrai, d’Aire et de Saint-Omer. 

Le comte Eudes et son épouse, Jeanne, confirmèrent, 
en 1335, les privilèges des bourgeois d'Arras et leur 
accordèrent l'autorisation de lever une maltôte, ou im- 
position, sur diverses denrées et boissons, dans le but 
de subvenir aux charges publiques. Toutefois, les mal- 
tôtes ne pouvaient être établies qu'avec la permission 
du comte et à la condition que le quart du produit lui 
serait attribué. 

Comme on le voit, le pouvoir des bourgeois perdait 
de son influence. A partir de cutte époque, le comte d’Ar- 
Lois s’immisce dans l’administration financière de la 
ville, et chaque jour les empiétements de ses officiers 
deviennent plus hardis. En 1347, ils prétendirent qu'a- 
vant de procéder à toute élection, les noms des candi 
dats devaient être soumis à leur approbation. Les éche- 
vins réclamérent auprès de Philippe de Valois qui, par 
lettres du 27 août de cette année, rejeta ces prétentions 
et permit aux bourgeois de nommer douze échevins sans 
l'autorisation du comte et sans la communication des 
noms des personnes qui étaient désignées. L'élection 
n'était donc plus alors qu'une vaine formalité et le Ma- 
gistrat exerçait une puissante influence sur le vote des 
habitants. 

Un arrêt de 1358 porte qu'il fallait être bourgeois d’an 
et jour, suivant la charte de Philippe-Auguste, et, en ou- 
tre, bourgeois notable, pour être échevin. La princesse 
Marguerite, forte de l'appui du comte de Flandre, son 


14 


— 210 — 


mari, avant voulu lutter contre l’administration munici- 
pale et confisquer à son profit les franchises de la ville, 
rencontra dans le mayeur Simon Faverel un ad- 
versaire déterminé qui opposa aux prétentions tyranni- 
ques de la princesse une énergie à laquelle elle était loin 
de s'attendre. Ce courageux magistrat en appela au 
Parlement et obtint une transaction qui donna satis- 
faction aux bourgeois d'Arras. Cet accord consacra de 
nouveau les prérogatives municipales de la ville. Il est 
dit à l’article 29 que vingt-quatre bourgeois seront appe- 
lés à diriger avec les échevins les affaires de la ville, et 
que ces personnes seront élues et nommées, savoir : 
huit par les vingt-quatre à l’année, huit par les éche- 
vins choisis, et les huit derniers par les seize déjà nom- 
més. Les bourgeois d’Arras trouvèrent dans cet accord 
une garantie qui ne résultait plus d’une charte 
octroyée, mais qui devait être d'autant plus inviolable 
qu’elle émanait de parties reconnues également capables 
de contracter. 

Lorsque le comté de Flandre et d'Artois fut réuni au 
domaine de la maison de Bourgogne, la ville d’Arras ne 
tarda pas à se ressentir de l'esprit organisateur de son 
nouveau maître, Philippe-le-Hardi, Les comptes de la 
ville, rendus par les échevins et l’argentier, furent visés 
et arrêtés par le gouverneur ou bailly, le mayeur et les 
autres officiers ou bourgeois composant le corps du Ma- 
gistrat. On établit aussi des offices spéciaux de surveil- 
lance sur chacune des dépendances de l'administration 
municipale, tels que ceux de la vingtaine, du grand 
marché etautres corporations bourgeoises décrites par 
M. Lecesne dans sa notice sur l’Echevinage d'Arras. 

Lorsque le nouveau comte d'Artois vint visiler sa ca- 


— 211 — 


pitale, maître Jehan Tacquet, conseiller de la ville, lui 
représenta, au nom du Magistrat, qu'il devait préalable- 
ment prêler le serment de défendre les droits des habi- 
tants et de maintenir les privilèges des bourgeois. Ce 
serment fut renouvelé en 1404, par sa femme, Margue- 
rite de Bourgogne. 

Jean, duc de Bourgogne et comte d'Artois, se rendit 
dispensateur des fonctions de mayeur, qui étaient res- 
tées héréditaires depuis 1271. Cette dignité fut alors con- 
férée chaque année, la veille de la Toussaint, par le gou- 
verneur au nom du prince, à un bourgeois natif d'Arras, 
idoine et suffisant. Ce principe de la nomination an- 
nuelle des maires ne fut pas de longue durée. En effet, 
des lettres-patentes de Philippe-le-Bon, en date du 23 
juillet 1452, appelèrent Jacques-le-Josne à la tête de l’ad- 
ministration municipale d'Arras pour remplir ces fonc- 
tions jusqu à sa mort. 

Lorsque Louis XI se fut emparé d’Arras, il fit aux ha- 
bitants de belles promesses, qu'il tint à sa manière. La 
ville avait capitulé le 5 mai 1477, à condition que la gar- 
nison sortirait avec armes et bagages, et que les bour- 
geois seraient maintenus dans tous leurs privilèges et 
continueraient à vivre selon leurs usages et coutumes. 
Mais, lorsque les habitants eurent fait échouer la tenta- 
tive rovale de surprendre la ville de Douai, la colère du 
roi bossu ne connut plus de bornes. Il transporta tous 
les habitants d'Arras, sans distinction d'âge ou de sexe, 
confisqua leurs biens, puis appela des marchands d’Or- 
léans et du centre de la France, leur abandonna la pro- 
priété des exilés’el décida que la ville porterait le nom 
de Franchise. Après avoir aussi odieusement persécuté 
les bourgeois d'Arras, Louis XI combla de faveurs les 
habitants qu’il y avait appelés, et par une charte du mois 


— 212 — 


de juillet 1481, leur accorda des privilèges bien plus 
étendus que ceux que l’on avait obtenus jusqu'alors. 
Seulement, les assemblées générales des bourgeois ne de- 
vaient être convoquées par les échevins qu'avec l’agré- 
ment du lieutenant et du gouverneur ou de leurs commis, 
« attendu que ces assemblées générales de grande com- 
» munautez sont aucune fois de dangereuse conséquence, 
» et que aucune gens de mauvais esprit peuvent par 
» grant malice séduire plusieurs simples gens. » 

Louis XI, en donnant si largement satisfaction aux in- 
térêts municipaux, pensait que de nombreux colons s’em- 
presseraient de venir vivre sous un régime aussi sédui- 
sant; ses espérances furent déçues. La dépopulation alla 
toujours en augmentant, et le roi n’aboutit qu’à attirer 
sur sa tête la haine et les malédictions d’une ville en- 
tière. Charles VIII, par son édit de 1483, rétablit dans 
leurs biens, franchises, privilèges, usages, coutumes, 
etc., tous les bourgeois des ville et cité d'Arras qui en 
avaient été expulsés sous le règne de son père. Mais ces 
derniers supportaient avec peine la domination française, 
et aussitôt qu'ils purent le faire, ils retournèrent avec 
empressement à leurs anciens maitres, les ducs de Bour- 
gogne. 

Charles-Quint et les successeurs de la Maison d’Espa- 
gne se montrèrent toujours favorables au maintien des 
privilèges de la bourgeoisie d'Arras. Jusqu'alors, elle 
avait tenu ses réunions dans une salle ou halle assez 
exiguë, située près de la place Saint-Géry. Une assem- 
blée de bourgeois décida, le 30 juillet 1501, qu'on join- 
drait au beffroi une halle échevinale, pour remplacer 
celle de Saint-Géry, qui tombait en ruines. 

Pour rendre les fonctions échevinales accessibles à un 
plus grand nombre, le procureur général y avait appelé 


— 913 — 


des individus non inscrits sue les registres de la bour- 
geoisie (1546). Les privilégiés se récrièrent contre cette 
tentative qui pouvait avoir pour résultat d'introduire des 
gens de minime condition et des étrangers dans le Ma- 
gistrat. Les réclamations devinrent de plus en plus vives, 
et l'empereur donna ordre, le 30 novembre 1549, à sa 
sœur, la Gouvernante, d’y faire droit. Une ordonnance 
impériale mit fin à ses abus, en décidant que « dores- 
» navant iceulx pointz et chascun d’eulx soient observez 
» et gardez chascun an, au jour du renouvellement de 
» la loy, et que en icelle ne pourront estre mis deux 
» Cousins-germains, beau-frères ayant espousé deux 
»v Sœurs, ne aussi en tous aultres estatz, comme l'office 
» des quatre, enssamble lignagiers aux officiers perma- 
» uents dudict eschevinage, et que personne n’y sera 
» mis qu'il n'ait esté reçeu à la bourgeoisie d’icelle ville 
» et joy d’icelle an et jour ». 

Le règne de Philippe IT amena l'intolérance religieuse 
à Arras. Conformément aux lettres-patentes de ce prince, 
nul bourgeois ne pouvait être échevin ni remplir aucun 
office de la ville, s’il ne faisait profession de foi. 

Lorsque les Archiducs firent leur joyeuse entrée à 
Arras, le 15 février 1600, ils jurèrent de maintenir les 
bourgeois de la ville et de la cité dans la jouissance de 
leurs charges, privilèges, prérogatives, us et coutumes, 
et de ne faire aucun acte qui pût leur porter préjudice. 
Un nouveau règlement fixa les rapports de parenté entre 
les membres du magistrat, assura leur liberté et prescri- 
vit que nul ne serait admis dans les assemblées bourgeoi- 
ses S'il n'était notable homme de bien ou s'il n'avait été 
convoqué préalablement. 

À l’époque qui nous occupe, l'élément aristocratique 
prévalut dans les assemblées municipales : sous prétexte 


— 214 — 


qu'il s’'introduisait dans le Magistrat des individus de 
toute espèce de condition, on ne le composa plus que de 
personnes notables. Sous l'administration française, la 
mairie devint une charge vénale. On créa sept assesseurs 
donnant leurs suffrages avec les échevins qui, seuls, 
étaient renouvelés. Sur cette pente, l'absorption devait 
bientôt succéder à la dominalion. Les fonctions d’éche- 
vins ne tardèrent pas à être érigées à leur tour en titre 
d'office comme celles des autres officiers de la ville, et 
le pouvoir municipal ne fut plus qu'un mécanisme entre 
les mains du roi, n’ayant mouvement et vie que par son 
libre plaisir. 

Le XVIST* siècle n'offre, pour Arras comme pour les 
autres villes, qu'une suite de changements et dé modi- 
fications qui, tous, amoindrissent les privilèges anciens. 
L'autorité absolue s'empara de l'administration commu- 
nale et les bourgeois durent se sentir profondément hu- 
miliés de voir leur commune souvent mise à l’encan et 
devenir le jouet de la volonté du maître ; mais ils avaient 
la force contre eux et il fallut céder. 


Les privilèges des bourgeois d'Arras étaient aussi et 
surtout d'ordre fiscal. Le plus important sans contredit 
consistait dans l’exemption du quart forain ou droit d'is- 
sue levé sur ceux qui n'étaient pas reçus à la bourgeoisie, 
dans la proportion énorme du quart des immeubles et de 
la moitié des meubles. 

Le titre de bourgeois d'Arras était recherché dans tou- 
tes les classes de la sociélé. Loin d’être incompatible 
avec la noblesse, il était demandé et conservé par tous 
ceux qui possédaient ou qui voulaient posséder du bien 
dans la ville. C'était, en effet, l'unique moyen d'obtenir 
l'exemption du quart forain, c’est-à-dire d’un droit par 


— 915 — 


lequel la commune s’emparait de la quatrième partie de 
tous les biens mobiliers de ceux des habitants d'Arras 
qui se mariaient à des étrangers ou qui mouraient natu- 
rellement ou civilement, sans avoir été reçus à la bour- 
geoisie, et de ceux même qui, fils de bourgeois, omet- 
taient de récréanter la bourgeoisie de leur pére avant de 
prendre un état-civil. | 

Les registres aux bourgeois d’Arras,dont le plus ancien 
remonte à 1423, font foi que les plus grandes maisons 
d'Artois ont ambitionné et obtenu le titre et les préro- 
gatives de bourgeois d'Arras, et c’est dans ces registres 
que beaucoup de familles ont retrouvé leur filiation, par 
suite du soin que chacun mettait à récréanter la bourgeo!- 
sie de son père, afin de ne pas la laisser perdre. 

On voit dans une lettre du Magistrat du ?1 janvier 
1712, qu'outre l’exemption du quart forain, les bour- 
geois d'Arras n'avaient à craindre aucune confiscation 
de biens, en cas de crime ou de délit de leur part. Ils 
étaient exempts de ban et d’arrière ban, des droits d’en- 
trée et de sortie, et ne payaient aucuns frais pour les 
procès qu ils avaient à soutenir devant le Magistrat. 

On peut encore trouver dans les droits et obligations 
des bourgeois d'Arras, rapportés dans le Répertoire de 
Charles de Vignacourt, des détails intéressants sur les 
privilèges d'ordre fiscal. 

Les privilèges de la bourgeoisie étaient enfin d'ordre 
judiciaire. Tant au civil qu'au criminel, le bourgeois 
d'Arras était protégé par des règles de procédure spé- 
ciale, exempt des juridictions étrangères, soumis à la 
Loi de la ville et non à l'arbitraire du juge, et défendu 
contre les exactions même de la justice du Comte. Il bé- 
néficiait aussi d'une part de la puissance collective de 


— 216 — 


la commune dans cette lutte incessante que les habitants 
soutinrent contre la seigneurie tréfoncière de l’abbaye de 
Saint-Vaast. 

Les seigneurs, après avoir affranchi leurs villes et 
leurs bourgs, donnèrent aux habitants francs de ces 
bourgs et villes, qui furent nommés bourgeois, le droit 
d'avoir Commune et d’être jugés par leurs maires et 
échevins. De sorte que, comme les vassaux étaient jugés 
par leurs pairs ei compagnons, vassaux comme eux, el 
comme les Cottiers ou Censitaires étaient jugés par leurs 
compagnons ou pairs-cottiers, de même les bourgeois 
des villes furent jugés par leurs pairs bourgeois (1). 

La charte de 1194 donna à la Commune une juridic- 
tion particulière. Il convenait que les franchises et les 
garanties nouvellement acquises fussent placées sous 
l'égide de la loi communale et protégées par des magis- 
trats-citoyens. On ne pouvait donc procéder contre un 
bourgeois sans l'assistance des échevins ; il devait être 
renvoyé devant ses juges naturels : 1l pouvait faire ju- 
ger par les mayeur et échevins celui qui lui avait mé- 
fait, n'importe le lieu où ce méfait avait été commis. 

Appelé à connaitre de toutes les affaires civiles et cri- 
minelles qui intéressaient les bourgeois, le corps éche- 
vinal était investi tout à la fois de la haute, de la moyen- 
ne et de la basse justice. Souvent les échevins eurent à 
lutter contre les prétentions des baillis, qui voulaient 
empiéler sur leur juridiction. Chaque fois ils protesté- 
rent devant le Souverain de l’Artois; la plupart du temps, 
leurs réclamations furent reconnues justes et légitimes. 

En concédant des franchises aux bourgeois, la charte 
de Philippe-Auguste avait réservé tous les droits de 


(1) De Laurière. Institutions de Loisel, livre 1v, titre 8. 


— 917 — 


l’abbaye de Saint-Vaast. L'autorité judiciaire de la bour- 
geoisie était donc limitée à certains points sur les privi- 
lèges exceptionnels provenant à ce monastère de la con- 
cession qui lui avait été faite du terrain sur lequel 
avait été construite la nouvelle ville, après le départ des 
Normands. Loin d’exereer aucun pouvoir sur les dépen- 
dances de Saint-Vaast, les échevins devaient, au nom 
des bourgeois qu’ils représentaient directement, recon- 
naître chaque année, publiquement et solennellement, 
tous les droits féodaux des Abbés. 

Dans les lettres adressées au Magistrat en 1515 par la 
comtesse d'Artois, il est dit « qu'il appartient aux éche- 
» vins seuls de faire droit et loi aux bourgeois de cette 
» ville et non au mayeur. » 

Louis XI, après avoir commis toutes espèces de cruau- 
tés et d’exactions envers les habitants d'Arras, chercha 
à amoindrir le Magitrat en plaçant à ses côtés une nou- 
velle administration, celle de Sénéchal, avec siège de 
sénéchaussée ressortissant au Parlement de Paris. 
L'échevinage et les bourgeois lui représentèrent que cet 
établissement portait atteinte à leurs privilèges ; il leur 
déclara, par des lettres-patentes du 26 novembre 1477), 
qu'il entendait que ce ne fûl aucunement à leur préju- 
dice. 

Sous la domination bourguignonne et espagnole, on 
établit des offices spéciaux de surveillance sur chacune 
des parties de l’administration municipale. Ges offices 
furent donnés spécialement aux bourgeois, qui pou- 
vaient seulement faire comparaître les contrevenants en 
halle, par devant les échevins de semaine. 

Le conseiller Charles de Vignacourt a rédigé un mé- 
moire curieux et détaillé Touchant le maintènement de 
la juridiction du Magistrat d'Arras sur les bourgeois et ha- 


— 218 — 


bitants, et emprinses qui se font sur icelle par les supé- 
rieurs au ressort. [Il a été publié dans les Mémoires de 
l’Acadèmie d'Arras, documents inédits n° 4. Nous ne 
pouvons qu'y renvoyer le lecteur. 


+ 
*+ * 


Mais si les bourgeois participaient aux avantages de 
l'affranchissement, si l'étendue de la ville et la banlieue 
était comme un champ clos privilégié que le Souverain 
s'engageaïit à faire respecter, ils étaient tenus, par contre, 
aux charges publiques et devaient acquitter leur detle 
envers la communauté des habitants par les impôts de 
l'ost ou service de guerre et, en particulier, par le service 
du guet el de la garde, et des travaux personnels à 
l'entretien des fortifications. 

Nous voyons, dans le Répertoire de Charles de Vigna- 
court, « que le bourgeois d'Arras qui s’exempte de la 
» bourgeoisie pour eschever les amendes, ne peut plus 
» rentrer en eschevinage, ny avoir aucun oîfice en la 
» ville (1) ». 

« Le bourgeois d'Arras, qui réside hors la ville et ban- 
lieue, est assemblé pour subvenir aux charges de la 
» ville comme les bourgeois réséans, ainsy qu'a esté jugé 
par arrest contre M" Wambourg, demourant à Béthune, 
en l’an 1598 (2) ». | 

À celte époque, il n’v avait pas encore d'impôts régu- 
liers ; on percevait les tailles nécessaires pour l’adminis- 
tration. À un jour dit, chacun venait déclarer son reve- 
nu, et celui dont la déclaration n’était pas exacte, était 
condamné à une amende. 


ÿ 


ÿ 


3 


(1) Registre Mémorial, 1598. 
(2) Ibidem. 


— 219 — 


On voit dans les observations de Charles de Vigna- 
court que ce mode de prélever la taille sur les bourgeois 
à l’aide de l’état sommaire de leurs biens et de leur actif 
et passif, état dont ils étaient tenus de certifier l’exacti- 
tude par serment, ne fut pas longtemps goûté par les 
habitants. Les brevets et écritels se donnaient toutes les 
fois que le Magistrat jugeait à propos de renouveler les 
taxations, ce qui avait lieu d'année à autre, ou de trois 
ans en trois ans, afin qu'elles fussent toujours en rap- 
port avec les facultés de chacun. Ils étaient remis cache- 
tés dans les mains de deux échevins qui juraient de n’en 
rien révéler. Mais ce genre d'impositions présentait de 
graves inconvénients el exposait les riches à l'envie et 
les pauvres au mépris. On recourut alors à la maltote, 
ou impôt sur le vin, la bière et autres denrées et bois- 
sons. Plus tard, vint l'assise, ou droit prélevé pour l’en- 
tretien des fortifications. Dans la suite, les charges dont 
les bourgeois d'Arras étaient grevés, augmentèrent en 
même temps que leurs privilèges étaient amoindris. 

Nous avons dit précédemment que le passage d'Arras 
sous la domination française porta atteinte à ses franchi- 
ses municipales. Les différents édits de Louis XIV et de 
ses successeurs diminuérent la puissance des vieilles fa- 
milles bourgeoises. Peu à peu, les plus notables com- 
mencérent à se désintéresser des affaires de la ville, dé- 
pouillée de ses antiques privilèges. Ne trouvant plus 
suffisants les avantages desormais amoindris qu'avait 
procurés à leurs ancêtres le droit de bourgeoisie, les 
descendants des vieux bourgeois d'Arras songèrent à 
s'introduire dans les rangs de la noblesse et acquirent 
les seigneuries que les anciens nobles, obérés par de 
fastueuses prodigalités, durent souvent leur céder à vil 
prix. Tous n’abandonnèrent pas la profession de leurs 


— 220 — 


ancêtres ; les édits de 1669 et de 1701 autorisèrent «les 
» nobles par extraction, par charge ou autrement, à faire 
» librement le commerce en gros»; un grand nombre 
d'entre eux réalisèrent une situation prépondérante, 
grâce aux richesses acquises dans leur négoce. 


Sous Louis XIV, la bourgeoise d’Arras tenait son mé- 
nage, comme le roi de France d'alors portait la couron- 
ne, orgueilleusement. La famille était nombreuse ; le 
mari, homme de loi, d’affaires ou marchand, s’occupait 
des affaires du dehors, pendant que la bourgeoise diri- 
geait l’intérieur. Lorsque vint la Régence, les mœurs se 
gâtèrent : il devint de mode chez les jeunes seigneurs 
de faire des dettes, de dépenser plus qu’on n'avait ; il 
fallut se mettre en rapport avec les marchands, les pro- 
cureurs, les huissiers, les gens d'affaires, parler à l’un, 
recevoir l’autre, intimider celui-ci, adoucir celui-là. Les 
jolies bourgeoises furent renarquées par ceux-mêmes 
qui avaient affaire à leurs maris: on chercha à en séduire 
quelques-unes, d'abord pour elles-mêmes, puis, peut- 
être, afin d'user de leur influence dans le ménage. La 
galanterie, les propos flatteurs arrivèrent jusqu'à elles 
et portérent leurs idées vers un autre but que celui 
qu'elles avaient entrevu jusqu'alors. Enrichies par le 
travail et les spéculations de leurs maris, elles eurent 
l'ambition de devenir des femmes de qualité. Les allian- 
ces des financiers et de la noblesse, rendues nécessaires 
par le dérangement des fortunes, commencèrent à con- 
fondre les rangs. Les lettres de noblesse acquises à prix 
d’or, les impôts affermés, à la suite des fermiers géné- 
raux les sous-fermiers, offrirent un moyen de s'élever et 
jetèrent dans la bourgeoïsie les premières idées de va- 
nité et d'ambition. 


— 221 — 


Du moment où il y eut un moyen de faire fortune au- 
tre que le travail, l'ordre, l’économie, bien des bour- 
geois voulurent en user ; lorsque, avec de l'argent et du 
crédit, on put acquérir des charges, placer un fils dans 
la magistrature, entrer au Conseil, acheter la noblesse et 
les titres qui la caractérisaient, personne ne voulut plus 
rester dans la condition inférieure. Les barrières qui sé- 
paraient les différentes classes tombèrent, la bourgeoisie 
changea de position, d'idée, de mœurs. Souvent, hélas! 
la vanité remplaça la raison et fit tourner bien des têtes. 

Nous avons constaté qu'à Arras le fils aîné succéda 
pendant longtemps à son père dans la maison commer- 
ciale, tandis que ses frères occupaient des fonctions ad- 
ministratives, s'ils n’entraient dans l’armée ou dans les 
rangs du clergé séculier ou régulier. 


Nous terminerons cette étude sur l’ancien bourgeois 
d’Arras, en pénétrant plus avant dans sa vie intime. 

Tout ce que les siècles ont pu nous apprendre des ac- 
tes publics ou domestiques des bourgeois d'Arras nous 
les montre bons convives, entonnant volontiers la chan- 
son, le dos au feu, le ventre à table, estomacs ouverts 
et rapaces. Îls s’attachaient surtout à maintenir dans les 
devoirs de leurs professions les pâtissiers, les cuisiniers, 
les bouchers, les poissonniers, etc., de manière à assurer 
dans les marchés l'approvisionnement à prix raisonna- 
bles de leurs cuisines privées. 

Avant 1389, le bourgeois d'Arras était essentiellement 
sédentaire ; il sortait rarement de la banlieue, el s'ilavait 
fait quelque voyage dans sa vie, c'était soit à l’occasion 


— 922 — 


de ses noces, ou à la suite d’une maladie à laquelle il 
avait eu le bonheur d'échapper, par suite d’un vœu fait 
à Notre-Dame. Inutile de dire que le bourgeois n'avait 
jamais vu Paris ; c'était à peine si quelques habitants 
avaient entrepris ce long voyage, après avoir eu la pré- 
caution de faire leur testament avant de partir. 

Le bourgeois avait fait ses classes au collège d'Arras, 
et ses études, sans être toujours brillantes, étaient assez 
fortes pour lui mériter quelquefois la réputation de sa- 
vant. À ce titre, il réunissait dans une armoire qui lui 
servait de bibliothèque, des volumes d'histoire générale 
et d'histoire locale, accompagnés de classiques et de 
livres de science et de commerce. 

Le bourgeois de la classe moyenne n’était pas grande- 
ment logé ; il avait une salle pour les jours d’apparat, 
où il traitait copieusement ses amis en temps de ducasse, 
de carnaval, de foire ou de fête quelconque. Le reste du 
temps. il mangeait dans sa cuisine qui, par sa propreté 
et son décor, pouvait rivaliser avec un grand nombre de 
nos Salles à manger. Le soir, il s'assevait devant sa porte 
pour causer avec ses voisins, el le dimanche, après vé- 
pres, jouer sa partie d’oie ou de dames. 

Des représentations théâtrales, puys ou concerts 
donnaient, pour quelques heures, une vie nouvelle d’es- 
prit aux bourgeois enlevés à la vulgarité incessante de 
leurs occupations ordinaires. Dans leurs moments de 
loisir, ils allaient voir le Gouverneur passer la revue 
des régiments de la garnison ; ils suivaient avec atten- 
tion les coups plus ou moins heureux des confrères de 
Saint-Sébastien, qui tiraient à l'oiseau. Leur ambition se 
bornait à voir leur nom inscrit sur le tableau de quel- 
que confrérie, et ils étaient fier de suivre les processions, 
revêtus des insignes de leur rang. 

Le costume du bourgeois d'Arras élait propre et mo- 
deste. Les jours ordinaires se passaient quelquefois sans 


— 223 — 


qu'il dépouillât son chef du populaire bonnet de coton 
dont la blancheur éclatante soutenait la concurrence avec 
la poudre dont les ailes de sa chevelure étaient surchar- 
gées. Le dimanche et les grands jours, de larges bou- 
cles d'argent ornaient sa chaussure, et une longue canne 
de jonc d'Amérique venait ajouter à l'élégance de son 
costume. La bourgeoise avait une mise simple et cos- 
sue ; elle ne portait pas de chapeau : son luxe était dans 
la dentelle de son bonnet, dans la propreté de sa tenue. 
Elle portait une cape de camelot pour ses courses de 
ménage, et une pelisse noire bordée de dentelles pour 
les visites d'apparat. Elle s’habillait pour assister aux 
offices les dimanches et jours de fête, et déposait ses 
atours à l'heure où l'on fait toilette aujourd'hui. 

M. Jules-Marie Richard, ancien archiviste du Pas-de- 
Calais, dans une de ses nombreuses et savantes commu- 
nications à l’Académie d’Arras, a reproduit le testament 
d’une bourgeoise d'Arras en 1410. C'est un remarquable 
tableau des richesses que possédaient alors les familles 
opulentes de la haute bourgeoisie d'Arras. On y trouve 
ausei de précieux renseignements sur le mobilier et les 
objets de luxe en usage dans ces familles. 

Nous voyons, dans le travail du même auteur sur la 
Comtesse Mahaut, que les relations entre la souveraine 
de l’Artois et les bourgeois d'Arras se traduisaient par un 
commerce mêlé de généreuse confiance et de familiarité 
respectueuse. S'il leur accordait quelques dons, il en re- 
cevait de riches présents. Souvent il invitait à diner les 
échevins et les plus notables bourgeois avec leurs épou- 
ses. Le 18 mai 1409, jour de la Pentecôte, le comte Ro- 
bert recevait à sa table « grand foison de chevaliers et de 
buurgeais d'Arras. » 

Un grand nombre de fondations, dues à de pieuses in- 
tentions et entretenues par des rentes et des aumônes, 
sont des œuvres collectives de la générosité des bour- 


— 924 — 


geois d'Arras, auxquels on doit, entre autres : 1° l’Hôpr- 
TAL SAINT-JULIEN, fondé en 1218 par Raoul Durans et sa 
femme Andeline, bourgeois d'Arras ; 2° NoTRE-DAME DES 
Drapiers, ou les PeTiTs ARDENTS, fondée en 1226 par le 
sieur Drapier, bourgeois d'Arras, qui fit élever la cha- 
pelle dans sa propre habitation ; 3° l’HÔPITAL Des CH4- 
RIOTTES ET DE MINGOVAL, établi en 1349 par Jean Acca- 
riot et Henelot Huguedieu, sa femme, bourgeois d’Ar- 
ras ; 40 la MALADRERIE DU GRAND-VAL, fondée de bourgeois 
de le ville, sont ruic livres de revenu l'an ; 5° l’HÔPITAL DES 
ONZE MILLE VIERGES, « li maisons des XIm viergesses 
» derrière Saint-Julien, fondés de bourgeois, sont xx 
» femes si nont rien fors lostel » ; Go l’'HÔPITAL MAÎTRE 
Jouy, rue Saint-Maurice, fondé par le bourgeois M° Nico- 
las Joly ; 7° NoTRE-DAME DE CITÉ, « maison fondée de 
» bourgeois de chité, sont vir femes et nont rien fors 
» lostel » ; 8 l’HÔPITAL SAINT-MIcxeL, rue des Gauguiers, 
fondé en 1654 par Nicolas Defer, rentier et bourgeois 
d'Arras ; 9° l’HÔPITAL SAINT-ELoY, dû à la charité de Robert 
Leriche, bourgeois, marchand orfèvre, en 1636, etc. 


Le bourgeois d'Arras mourait comme il avait vécu, 
dans le calme. Des honneurs funébres lui étaient rendus, 
lorsqu'il avait atteint le grade honorable de marguillier 
de paroisse ; ses restes mortels entraient alors dans le 
chœur, et on l’enterrait quelquefois dans l’église même 
avec une épitaphe fastueuse. | 


Ms SN NE NE NN NS Nes Ne NN NS NE Nes NS 
LES ARTS ET LES MÉTIERS DU VIEIL ARRAS 


LE 


PUY ACADÉMIQUE D’ARRAS 


OU 
L'ART DE LA MENESTRANDIE 


AU MOYEN-AGE 


par M. L. Cavrois 


Membre résidant 


À savant, qui s’est beaucoup occupédes anciens Trou. 
vêres du nord de la France, écrivait il y a quelques 
vingt-cinq ans : « Un jour viendra où la littérature du 
» moyen-âge sera aussi connue, aussi populaire, aussi 
» pratiquée que celle du siècle de Boileau et de Racine. 
» Ce jour venu, on verra queile somme de verve, d'ima- 
» gination, de finesse et parfois aussi de délicatesse, les 
» Trouvères du nord ont apportée dans leurs composi- 
» tions ; on verra que ce contingent septentrional a bien 
» son mérite, qu'il s’est produit et développé aussitôt et 
» aussi vite que sous le ciel du midi, et qu'enfin les 
; Couronnes poétiques disputées et gagnées dans les 
» Puys de nos vieilles cités flamandes, artésiennes et 
» picardes, brillent d’un aussi vif éclat que celles enle- 
» vées dans les jeux floraux de la langue d’Oc (1). » 


(4) Les Trouvères brabançons, par Arthur Dinaux, 1863. 
15 


— 226 — 


Cette prédiction est certainement en voie de réalisa- 
tion. Nos littérateurs modernes ne se contentent plus 
d'étudier notre belle langue française dans les auteurs 
qui l'ont portée à son apogée, ils se plaisent à remonter 
jusqu'aux sources limpides et poétiques qui l’ont pro- 
duite; et de même qu'en architecture, le style gothique 
n'est bien compris que par sa comparaison avec le roman 
qui l’a précédé, de même aussi, en matière littéraire, le 
X VIT* siècle gagne singulièrement à être étudié à la lu- 
mière du XII. 

Lorsque le cardinal de Richelieu fonda cette illustre 
assemblée qui s'appelle l’Académie française, qui a servi 
de type à nos modernes Sociétés savantes, il dota certai- 
nemeni son pays d'une institution magnifique, destinée 
à rendre aux Lettres, aux Arts et aux Sciences les servi- 
ces les plus signalés ; mais fit-il donc quelque chose de 
si nouveau que jamais avant lui on n'eût la moindre 
idée des associations destinées à grouper les hommes qui 
s'intéressent surtout aux choses de l'esprit ? Assuré- 
ment non, car on peut affirmer que de toute antiquité, 
le monde a connu ces sortes de réunions, et qu'il fut 
toujours vrai de dire ce qu’un proverbe vulgaire ap- 
plique souvent dans un sens trop restreint : « Qui se 
ressemble s’assemble ! ». 

Sans vouloir nous attarder dans l’histoire ancienne, 
rappelons seulement l’Académie fondée par Platon dans 
son domaine attenant au gymnase du célèbre Acadamus 
qui donna son nom à cette grande école ; le centre en 
était occupé par un temple dédié aux Muses, comme 
pour marquer que la poésie n'était pas exclusive des 
idées philosophiques. Il arriva seulement que celles-ci 
prédominérent sur l’autre, selon les temps et aussi selon 


_—æ 997 — 


les pays, car chaque nation, et surtout chaque époque à 
ses préférences. | 

Au XIT° siècle, notre province d'Artois affectionnait 
presque exclusivement les formes poétiques : tout s’y di- 
sait et se racontait en vers ; inscriptions de monuments, 
traditions populaires, proverbes, vieilles légendes ou 
naïves complaintes composées en l’honneur des saints 
revêtaient cette parure qui sied si bien à l’enfance de 
l’art. Les chants guerriers eux-mêmes, si connus sous le 
nom de chansons de geste, étaient composés sur le même 
rythme que les dicts amoureux qui fourmillent dans 
cette période, période glorieuse pour notre pays, car elle 
eut sa langue et ses poêtes. Sa langue s’appelait la langue 
romane el ses poètes étaient les Trouvères. 

Le roman était alors en pleine cfflorescence : mélange 
du latin importé par la conquête romaine et du tudesque 
parlé par les Francs, il présentait un alliage dont les élé- 
ments originaires se retrouvent d'autant plus nettement 
qu'on les recherche dans des compositions plus rappro- 
chées du temps de leur formation. On cite souvent à ce 
propos la légende de sainte Eulalie, composée au IX° siè- 
cle et qui donne un exemple frappant de ce fait : 

Buona pulcella fut Eulalia 
Bel avret corps, bellezour anima; 


Voldrent l’aveintre li deo inimi, 
Voldrent la faire diaule servir. - - 


La langue romane qui avait conservé les terminaisons 
sonores du latin, qui gardait le souvenir de ses déclinai- 
sons (puisque les noms s’écrivaient différemment selon 
qu'ils étaient au nominatif ou à l’accusatif — Hues, Huon:; 
Hugo, Hugon), cette langue se prêtait admirablement à 
la rime, et était vraiment un instrument docile entre les 


— 228 — 


mains de nos habiles devanciers dans l’art de bien dire. 

Nous en retrouvons aujourd’hui des tracesindubitables 
dans le patois de nos paysans qui comprendraient encore 
mieux que nos citadins des vers tels que les suivants, ex- 
traits de la légende du sire de Créquy que l’on croyait 
mort à la croisade, mais qui, un beau jour, reparut au 
milieu des siens stupéfaits de son retour : 


Le sire de Creki adonc ne feut occhi, 
Reprint li chievalier ; car, dame, le veuchy : 
Ravisiez been, chey my! 


On a donné chez nous le nom de Trouvères à toute 
cette phalange de poètes qui ont illustré le nord, comme 
leurs émules du midi s'appellent Troubadours, deux noms 
dérivés de la même étymologie (Trovare, trouver, inven- 
ter, dans le sens du row des Grecs). On les appelait Mé- 
nestrels quand ils mettaient leurs poésies en musique, ou 
Jongleurs lorsqu'ils accompagnaient leurs chants avec 
des instruments, derniers échos de la harpe des Bardes. 

Les grandes villes de nos trois provinces-sœurs, la 
Flandre, l’Artois et la Picardie, ont eu leurs trouvères 
en nombre plus ou moins grand ; et Arras peut reven- 
diquer, sous ce rapport, l'honneur du premier rang. Ils 
avaient formé entr'eux une sorte d'Académie ou associa- 
tion qui s'appelait le Puy d'Arras, nom tombé en dé- 
suétude, et que l’on fait dériver du mot celtique 
Puich ou du latin Podium, signifiant un lieu élevé ou 
colline, rappelant le mont Parnasse habité par les Muses. 
C’est ainsi que le nom de Podium désignait tout d’abord 
la ville du Puy-en-Velay ou Puy-Notre-Dame ; Podium 
andegavense était le nom latin du Puy d'Anjou, comme 
Podium nivariense s'appliquait au Pic de Ténériffe, La 


— 229 — 


signification de ce mot, dans son sens obvie, n'offre par 
conséquent aucune difficulté. Sous ce nom de Puy, on 
désignait aussi les concours de poésies que cette associa- 
tion d'Arras ouvrait chaque année, ainsi que l'endroit 
où elle tenait ses séances, qui avaient lieu de préférence 
dans la belle saison, en plein air, sur l'herbe fleurie des 
champs, d'où le nom de Puys verds sous lequel ces réu- 
nions sont souvent désignées. Les sommets de Baudimont 
(Balduini mons) cachant dans les replis de ses lerrains 
verdoyants les ruines du vieil Arras, ne furent-ils pas les 
témoins de ces assises littéraires dont notre imagination 
cherche à reconstituer le tableau? Aucun document 
précis ne nous permet de l’affirmer, mais il faut avouer 
que cet emplacement répond bien aux descriptions qui 
nous en ont été conservées. 

Des textes positifs nous disent au contraire ce qu'était 
l’Académie poétique dont nous nous occupons. 

Andrieu Contredis, né à Arras, termine ainsi l’une de 
ses poésies : 

Chançon, va-t-en, sans nulle arestoison, 
Droit à Arras, au Pui, sans demourée ; 


Là, faut chanter et le dict et le son, 
Là, serès-vous oïe et escoutée, 


Cette strophe établit l’existence de l'association ; la sui- 
vante, qui est d’un autre trouvère, Andrieu Douche, va 
nous la montrer comme formant ce que nous appelle- 
rions, dans notre langage moderne, un jury chargé d'ap- 
précier la valeur relative des composilions soumises à 
son examen: 

Chançon, va-t-en tout sans loissir 
Au Pui d'Arras te fai oir. 
A ceuls qui sevent chans fournir. 
Là sont li bon entendeour 


Qui jugeront bien la meillour 
De nos chançons. 


— 930 — 
Nous pourrions multiplier ces citations ; l’un dit: 


Chançon, luesque au Pui d'Arras oïe 
Sit’en va droit ma dame saluer. 


Un autre reprend : 


Au Pui d’Arras voeil mon chant envoier 
Où je l’irai méismes présenter 
Pour ceulx du Pui et amours saluer. 


Ces vers nous rappellent le genre dans lequel excel- 
laient nos jouvenceaux artésiens, car suivant les vieilles 
muximes, 


Ils aimaient leur pays, leur Dieu, leur roi, leur dame. 


C'était le bon vienx temps où, par un singulier mé- 
lange du sacré et du profane, les poètes célébraient tour 
à tour, et quelquefois dans la même pièce de vers, les 
gloires de la vierge Marie et les charmes d’une beauté 
qui avail séduit leur cœur. On appelait Puys d'amour les 
concours, d’ailleurs très brillants, où chacun à l’envi 
vantait celle qui captivait ses pensées : fabliaux, ballades 
et pastourelles étaient alors tout à fait de mode. Nous 
voulons croire, d’ailleurs, qu'on pouvait appliquer à la 
plupart d’entre eux ce vers de Martial : | 


Lasciva est nobis pagina, vita proba. 


Il ne faudrait pas croire cependant que le genre sé- 
rieux fût complètement banni des tournois littéraires de 
celte époque ; en principe, il paraîtrait déjà bien impos- 
sible que dans ces siècles. de foi, la poésie n'aurait pas 
payé son tribut à la religion, qui occupait alors une si 
grande place dans les institutions et dans les mœurs ; 
aussi ces aspirations ont-elles trouvé leur écho dans ce 


— 231 — 


qu’on appelait des servantois, naïves compositions dont le 
but était d’honorer, de servir, suivant leur expression, 
tel ou tel personnage de la Cour céleste. : 

Bien plus, toutes les associations du moyen-âge pré- 
sentent un double aspect, selon qu’on les considère au 
point de vue professionnel, c'est-à-dire comme corpora- 
tion, ou au point de vue religieux, c’est-à-dire comme 
confrérie. Les Puys académiques de nos diverses cités du 
nord ont suivi ces errements : tous ils formaient une 
corporation doublée d’une confrérie. Amiens, Douai, 
Lille, Valenciennes peuvent nous fournir encore aujour- 
d'hui les statuts et règlements de ces anciennes et cu- 
rieuses confréries poétiques. Si nos archives locales ne 
nous ont rien conservé sous ce rapport, il ne semble pas 
admissible que le Puy d'Arras, qui est considéré comme 
le plus ancien, le plus célèbre et le modèle des autres, 
ait été organisé sur des bases différentes. 

Aussi, à défaut de documents qui nous soient propres, 
nous croyons être autorisé à y suppléer en examinant ra- 
pidement ce qui se passait dans les villes voisines qui 
nous ont emprunté nos institutions et auxquelles nous 
demandons en retour la communication des souvenirs 
qu'elles ont gardés. C'est, comme nous dirions aujour- 
d'hui, un échange de bons procédés. 

Les statuts de la confrérie de Notre-Dame du Puy 
d'Amiens remontent au XIV° siècle: ils plaçaient à la 
tête de l'association un maître élu chaque année au jour 
de la Chandeleur. La confrérie avait et a conservé son 
siège dans la cathédrale qui était jadis toute remplie des 
tableaux qui lui étaient offerts par les maîtres en exer- 
cices ; leurs noms figurent encore actuellement sur des 
tables de marbre appliquées sur la muraille du transept 


— 232 — 


méridional de cette église. Des concours de rhétorique, 
comme on les appelait jadis, étaient ouverts annuelle- 
ment et offraient des couronnes d'argent aux vainqueurs. 

À Douai, des usages semblables existaient: l'associa- 
tion y porta seulement d’autres noms, suivant les épo- 
ques. Elle s’appela successivement Puy de l’Assomption 
de Notre-Dame, confrérie de Sainte-Barbe, puis Banc 
poétique des seigneurs de Cuinchy, enfin le Valmuse, 
dont les Rosati d'Arras devaient rappeler l'existence à la 
fin du siècle dernier. Sa fête patronale avait lieu le 15 
aoû. 

Lille avait choisi la même époque, et son échevinage 
se distinguait par sa générosilé, puisqu'il accordait « 24 
» los de vin de courtoisie au Prince du Puy et à ses 
» compaignons quand ils firent leur feste et dinèrent en- 
» semble en le halle d’Eschevins, » car là comme ail- 
leurs, tout se terminait par un joyeux banquet corpo- 
ratif. 

Le texte des statuts de l’ancienne confrérie Notre- 
Dame du Puy de Valenciennes va nous offrir un intérêt 
spécial, en raison des particularités qu'il contient et 
aussi à cause des relations que cette association eut cer- 
tainement avec Arras, puisqu'elle en aYait recu un cierge 
formé des gouttes de la Sainte-Chandelle. Or, on sait que 
ce sont deux ménesirels qui furent témoins de l’appari- 
tion de Notre Dame des Ardents, au XIT° siècle. Il y avait 
donc là un ensemble de faits utiles à rapprocher et sur 
lesquels nous reviendrons plus loin, parce qu’ils per- 
mettent de suppléer aux lacunes de l’histoire. 

La confrérie de Valenciennes était aussi dédiée à 
Notre-Dame du Puy, qu'elle nommait, par un jeu de 
mots regrettable, Virgini de Puteo, comme on aurait fait 


— 233 — 


pour des armes parlantes. La rédaction des statuts de 
cette confrérie remonte à l’année 1229 ; la forme en a 
probablement été rajeunie au commencement du XV® siè- 
cle, mais le fond est resté le même. Il nous sera donc 
utile d'en parcourir les principales dispositions. 

À l’occasion de la fête palronale qui était fixée au di- 
manche dans l'octave de l’Assomption, on organisait 
chaque année un concours dont les conditions sont ainsi 
rappelées dans un règlement manuscrit que nous avons 
retrouvé à la Bibliothèque municipale de Valenciennes (1) 
et qui s'exprime ainsi: « Par des affiches publiques, on 
in vitoit tous les poètes et rhétoriciens de la ville de 
vouloir composer quelques pièces de leur façon à 
l'honneur de la sainte Vierge du Puy: ils étoient obli- 
» gés de faire mention, dans l’un des couplets pour le 
» moins de leurs œuvres, de son Assomption qui étoit 
» une condition essentielle et sans laquelle on ne pou- 
» voit oblenir aucun prix. La deuxième condilion étoit 
» d'exhiber leurs pièces avant le soleil couché de la 
» veille du grand jour pour être examinées, et celui qui 
» avoit mieux réussi remportoit pour premier prix une 
» couronne d'argent pesant une once ; celui qui le suivoit 
» avoit pour deuxième prix un chapeau d'argent pesant 
» une demie once » | 

» Le dimanche avant l’Assomption étoit appellé le jour 
» du grand record, parce que douze personnes choisies 
» et à qui on donnoit le nom et habits d’apôtres pour 
» porter et accompagner l'image de Notre-Dame du Puy 
» pendant la procession, étoient obligés de se trouver à 


ÿ 


ÿ 


ÿ 


(1) Histoire de la chapelle et confrérie de Nostre-Dame du Puy, 
par M" Jacques-Michel Duforest, pasteur du Béguinage de Valen- 
ciennes, mss n° 629. 


— 234 — 


» l'assemblée des confrères pour répéter leur diction ou 
» couplets de vers qu'on leur avoit donné à apprendre 
» par cœur pour le réciter pendant et après ladite pro- 
» cession ; plusieurs petits enfants y étoient aussi appe- 
» lés pour réciter leurs parties qu'ils devoient déclamer, 
» étant habillés en anges, et en ce jour pour les encou- 
» rager tous à faire leur devoir, la confrérie dépensoit 
» trente-deux sols. » 

C'était au jour de la fête principale qu’on procédait à 
la réception des nouveaux membres, ce qui se faisait en 
grande solennité, au pied de l’autel, après la prestation 
du serment accoutumé : ils recevaient le baiser de paix 
de tous les confrères, et le règlement ajoute ingénue- 
ment : « [es consœurs étoient dispensées de ces forma- 
» lités, et on se contentoit de leur faire écrire leur nom 
» et surnom sur un livre particulier. » 

Pour abréger, nous renonçons à raconter les détails de 
celte journée qui ne manquent pourtant pas de pittores- 
que, par exemple la cérémonie dans laquelle on repré- 
sentait aux yeux de la foule l’Assomption de la Vierge au 
ciel. Les machinistes chargés de cette opération portaient 
le nom de ravisseurs. « Aux ravisseurs, disent les comp- 
» tes, qui avoient tiré au paradis l’image de la Sainte- 
» Vierge, deux livres. » 

Enfin, le lendemain de la solenaité, avait lieu le ban- 
quet traditionnel, réglé encore d'une façon curieuse : 
« Chacun s'asseira audit repas et en toutes les assemblées 
» suivant son rang d'ancienneté, y étant appellé par le 
» valet, se contenant prudemment tant audit repas qu’en 
» toutes autres assemblées, écoutant les plus anciens ne 
» parlant qu'à son tour, pour éviter le bruit et le scan- 
» dale. » 


— 235 — 


La charte de la confrérie renouvelée en 1426, donnait 
ce renseignement complémentaire: « Le dîner des con- 
» frères achevé, chacun d’iceulx ou ceulx qui voudront ré- 
» citeront les vers qu’ils auront dreschés à l'honneur de 
» la Vierge, et fera distribuer au mieux faisant une cou- 
» ronne de fin argent, pesant une once et demie, et au 
» second un cappiel, aussi d'argent, pesant quinze estre- 
» lins, et à tous les autres ayant faict pareil acte de rhé- 
» torique deux lots de vin pour eulx recréer (1). » 

Après cette rapide excursion, hâtons nous de revenir 
à Arras avec les documents que nous avons recueillis et 
qui nous permettent de voir dans ses grandes lignes l’en- 
semble de l'institution que nous étudions. Réunions pé- 
riodiques des amis des lettres ou du gai savoir, concours 
poétiques, distributions de récompenses consistant en 
couronnes de roses ou chapels d'argent, fêtes reli- 
gieuses et banquet corporalif, tout cela existait donc 
chez nous. 

Tout à l'heure nous n'avons fait qu'observer incidem- 
ment les relations qui existaient entre les ménestrels et 
la tradition religieuse de la Sainte-Chandelle d'Arras. 
Mais comment se fait-il que, dès le XIIT° siècle, c'est-à- 
dire au lendemain même de son apparition, la poésie ait 
été la forme populaire sous laquelle étaient racontées les 
merveilles du Saint-Cierge, et qu'une pièce de plus de 
850 vers ait été consacrée à ce récit, absolument comme 
dans les anciennes chroniques rimées ? De plus ce poème 
commence précisément par nous décrire ce qu étaient 
les trouvères qu’il va mettre en scène et qui fondèrent 
la confrérie du Saint-Gierge. Ils ne sont autres que ceux 


(1) Histoire ecclésiastique, par Simon Leboucq. 


— 236 — 
que nous a fait connaître le Puy d’Arras; lisez plutôt : 


Les chanteurs qui alors regnoient 
Les beaulx et haults faict récitoient 
Des nobles princes terriens 

Qui comme vaillans crestiens 
Espandoient sang et suour.… 

Et iceulx chanteurs deuant dits 

En retraictoient maint beaulx dits 
En chantant auecque la vielle 

Qui joie souuent renouuelle 

Et en ce temps les nommoit-on 
Jongleours..… 

Mais pour le temps de maintenant 
Se vont ménestriers appellant… 
Iceulx à que fut enûoiée 

Ceste grace et appropriée 

Estoient nommez à ce temps 
Chanteurs veillans et chantans 
Pour esbanoier roy et ducs 
Princes, bours eois et gens menus 
Car d’instrument n'’estoit nouuelle 
Fors seullement de la vielle (1). 


De leur côté, les statuts primitifs de la confrérie qui 
remontent à 1194, nous disent en toutes lettres : 


Ceste carité est estorée des jogleors, 
Et li jogleor en sont signor. 


Et de fait il y eut toujours parmi les dignitaires de 
l'association trois ménétriers, dont deux remplissaient 
les fonctions de mayeurs chanteurs, en souvenir des mé- 
nestrels Itier et Norman. Eufin, dans la fête annuelle 
qu’elle célébrait en grande pompe, on chantait des poé- 


(1) Cartulaire de Notre-Dame des Ardents, p. 130. 


90 


sies et des antiennes en triolets, on offrait un chapeau 
ou couronne de fleurs au prévôt de la Cité, ainsi qu'aux 
douze premiers mayeurs, et on terminait la solennité par 
un banquet que devait donner le mayeur entrant. 

Sans vouloir nous hasarder trop dans le domaine des 
conjectures, ce qui est toujours dangereux, est-il main- 
tenant impossible de supposer qu'à l'association primitive 
des trouvères ait succédé la nouvelle confrérie des Ar- 
dents ? La chose n’est pas invraisemblable, et cetle hy- 
pothèse expliquerait comment les souvenirs de la pre- 
mière se sont perdus et confondus, tout en se retrouvant 
néanmoins, dans ceux de la seconde. 

En continuant la suite de cette idée que nous espérons 
plus vraie qu'ingénieuse, nous ne poserons plus qu’une 
question. On sait qu’à côté de la chapelle de Notre-Dame 
de l’Aurore, lieu de l’apparition des Ardents, se trou- 
vait, au chevet de l’ancienne cathédrale, une autre cha- 
pelle dédiée à Notre-Dame des Fleurs : y a-t-il un voca- 
ble qui convienne mieux à Notre-Dame du Puy d’Arras 
qui donnait des couronnes de roses aux lauréats de ses 
concours ? 

Quoiqu'il en soit, nous croyons avoir épuisé ce qui 
peut être dit sur l’organisation du Puy académique de 
notre ville : il nous reste à faire connaître ses principales 
productions. 

Notre intention ne saurail être, on le comprend, de 
passer en revue la longue série des trouvères artésiens : 
ce travail d'ensemble a été fait (1); nous voudrions seu- 
lement en examiner un ou deux types qui nous donne- 
ront la physionomie des autres. 


(4) Les Trouvères artésiens, par M. Arthur Dinaux, 1843 ; Le Puy 
d'Arras, par le même, 1854. 


— 238 — 


Celui qu'il faut placer au premier rang est Adam de 
la Halle, dit le bossu d'Arras (1), bien à tort, paraît-il, 
puisque lui-même prend la peine de nous en avertir : 


On m'appele bochu, mais je ne le sui mie. 


Il fut d’abord moine de l’abbaye de Vaucelles, près de 
Cambrai, ce qui ne paraissait pas devoir le préparer au 
genre de vie qu'il mena dans la suite. Revenu à Arras, 
où il demeura pendant quelque temps, il y épousa, mal- 
gré l'opposition de son pére, une personne nommée Ma- 
rie pour laquelle il éprouvait un attrait irrésistible, mais 
dont il se fatigua bientôt et qu’il abandonna. Même il ne 
craignit pas de la tourner publiquement en dérision et 
d’en faire le sujet de sa pièce du #ariage, connue aussi 
sous le nom de Li jus Adan ou de la Feuillie, composée 
vers 1262, Ce mot jus (jocus) indique une poésie dialo- 
guée en plusieurs scènes, dans laquelle figurent divers 
personnages. Sous ce rapport, Adam de la Halle est con- 
sidéré comme l'un des fondateurs de l’art dramatique 
en France; il partage cet honneur avec ses contempo- 
rains Rutebeuf, de Paris, et Jehan Bodel, d'Arras, dont 
nous parlerons tout à l'heure. 

L'esprit sâtirique de notre poète finit par lui attirer un 
grand nombre d'adversaires ; on dit même que les cho- 
ses s’envenimérent au point qu'il fut obligé de s’expa- 
trier et de se réfugier à Douai. C'est à cette occasion 
qu'il fit ses adieux à la ville d’Arras dans son célèbre 
Congié ou Congé. Ce poème, qui comprend treize stro- 
phes de douze vers chacune, est non-seulement inté- 


(4) Manuscrit n° 657 de la Bibliothèque d’Arras : 
Adans li boçus fist ces kançons. 


— 239 — 


ressant par sa forme littéraire, mais aussi par l’énuméra- 
tion de toutes les personnes qui y sont nommées et aux- 
quelles Adam offre l'hommage de sa reconnaissance 
avant de les quitter. C’est d’abord Symon Esturion, dans 
l'hôtel de qui il avait reçu une royale hospitalité, car il 
est bon de remarquer que les trouvères ne rimaient pas 
seulement pour le peuple, mais qu'ils consacraient sou- 
vent aussi leurs muses en l’honneur des souverains et 
des princes qui les admettaient à leur cour, et quelque- 
fois à leur table. Puis viennent les seigneurs Baude et 
- Robert le Normant, Jakemon Ançois, Pierre Pouchins et 
les Pouchinoiïs, Robert et Colart Nasart, Gilles et Jehan 
Joie, qui furent à Arras les mécènes du XIII siècle, 
mais qui n’eurent pas longtemps d'imitateurs, s’il faut 
en croire le vieux Jehan de Nostre-Dame, attendu qu’à la 
_ fin du siècle suivant les grands vassaux s’éloignèrent de 
leurs terres pour se fixer à la cour ouexercer les grandes 
dignités de l'Etat, et « alors défaillirent les mécènes, et 
» défaillirent aussi les poëtes. » 

Adam de la Halle revint pourtant à Arras, mais 
Robert II, alors comte d'Artois, l’atlacha à sa personne 
et l’'emmena avec lui en Italie, en 1282, auprès de Char- 
les d'Anjou, roi de Naples. C'est pendant ce voyage que 
notre infatigable trouvère composa d'abord le poème 
du Roi de Sicile, mais principalement son immortel ou- 
vrage, Li gieus de Robin et de Marion qui est consi- 
déré comme le premier opéra-comique qui ait été joué en 
France. 

Adam était en effet poète et musicien; c'était donc un 
ménestrel dans toute l’acception du mot. 

Nous n’entreprendrons pas d'analyser cette pièce de 
théâtre dont le succès a survécu à son auteur et quia 


— 240 — 


mérité les honneurs de nos critiques modernes (1). Tout 
le monde connaît ce refrain de la bergère : 


Robins m'aime, Robins m'a ; 
Robins m'a demandée, si m’ara. 


Qu'il nous suffise de dire que l'intrigue y est conduite 
avec moralité et avec cette charmante simplicité des an- 
ciens âges. 

On s’accorde pour dire qu'Adam de la Halle mourut 
en Îtalie, en 1286, ayant à peine 50 ans; il laissa un 
grand nombre de petites pièces, rondeaux, motets, jeux- 
partis qui ont été réunis dans la récente publication de 
ses œuvres complètes (2). | 

Son ami et son émule, Jehan Bodel, également origi- 
naire d'Arras, était même plus âgé que lui, car on place 
sa naissance à la fin du XI[° siècle ; il vécut une soixan- 
taine d'années et passa toute sa vie dans sa ville natale, 
quoiqu'il eût pris la résolution de suivre le roi à la croi- 
sade, désireux de s'inspirer des hauts faits d'armes dont 
il aurait été témoin pour chanter ces entreprises hardies 
et aventureuses Mais une maladie terrible et honteuse, 
la lèpre peut-être, l'empêcha d'exécuter son dessein et 
elle jeta dans son esprit une mélancolie qui se retrouve 
dans ses poésies et qui les distingue du genre d'Adam de 
la Halle, lequel est, au contraire, empreint d'une gaité 
qu’on pourrait même trouver luxuriante. 

De Jehan Bodel, nous ne mentionnerons que ses deux 
plus importantes compositions : d'abord son Congé, qui 
est pour ainsi dire une autobiographie, je dirai presque 


(1) Théâtre français au moyen-üâge, par L. Monmerqué et Fran- 
cisque Michel, 1837. | 
(2) Œuvres d'Adam de la Halle, par E. de Coussemacker, 1872. 


— 241 — 


son testament, car ce sont ses adieux à la vie, à ses 
contemporains, dont il eite les noms et qu'il remercie 
de leur amitié, notamment à l’élégiaque trouvère Baude 
Fastoul et à Raoul Revin, mayeur d’Arras, dont il se dé- 
clare le « confrère. » 

Mais le poème qui a surtout fait sa réputation et lui à 
valu le titre de père du drame, c’est Li.jus de St-Nicholai, 
dans lequel il met en scène le miracle de saint Nicolas 
apparaissant à des voleurs et les contraignant à rapporter 
un trésor qu’un juif avait confié à la garde d’une de ses 
statues. L'auteur y trouve l’occasion de donner beaucoup 
de détails de mœurs et des scènes populaires qui nous 
reportent à plus de six cents ans en arrière et offrent par 
conséquent un intérêt considérable. 

Citons au moins ces deux vers qu'il met sur les lèvres 
d’un jeune chevalier et qui ont évidemment inspiré le 
Cil, de Corneille : 


Segneur. se je sui jones, ne m'’aiés en despit ; 
On a veu souvent grand cuer en cors petit. 


Ce drame a certainement été représenté à Arras du vi- 
vant même de Jehan Bodel, ainsi que le prouve le pro- 
logue de sa pièce. 

Nous sommes forcé d'arrêter ici cette élude pourtant 
bien attrayante, mais nous ne voulons pas sortir du ea- 
dre que nous nous sommes tracé, ni refaire des travaux 
que des mains éminemment habiles ont si bien accom- 
plis. Il nous en coûte sans doute de ne pouvoir regar- 
der, ne fut-ce que pendant de rapides instants, la figure 
d’Audefroid le Bâtard, inventeur de la romance, ou de 
Courtois d'Arras qui poussa jusqu’au lyrisme son admi- 
ralion pour sa villenatale, mais en présence de cette pha- 

16 


— 949 — 


lange de trouvères artésiens, qui comprend plus de 
soixante-quinze noms du XII° au XIV* siècle, nous 
sommes bien forcé de n’en montrer qu’un ou deux spé- 
cimens, et de dire: 4b uno disce omnes. Au moins nous 
ne ménagerons pas notre admiration pour ces écrivains 
français de la première heure, qui ouvrirent glorieuse- 
ment la voie dans laquelle les ont suivis les illustrations 
littéraires des temps modernes, et qui sont restés sans 
rivaux dans nos provinces du nord; car, selon l’obser- 
vation d’un critique érudit (1), « C’est un fait digne de 
» remarque que le Hainaut, l’Artois, le Cambrésis et la 
» Flandre qui, depuis que la langue poétique a été ache- 
» vée en France par Malherbe, n’ont pas produit un seul 
» poête remarquable, soient, de toutes les provinces de 
» France en deca de la Loire, celles qui, au XIIT* siècle, 
aient compté le plus grand nombre d'écrivains en vers, 
et que tous ces écrivains aient été regardés comme les 


ÿ 


ÿ 


» meilleurs de leur temps.» 

Le fait est que rien n'est resté plus populaire dans 
notre région que les récits merveilleux de nos trouvères: 
. le roman de la reine Berthe, le roman du Renard (de Jac- 
quemars Giélée), les Chevaliers de la Table-Ronde, Gene- 
. viève de Brabant, Jean de Nivelle, le Sire de Créquy, la Fée 
Mélusine et les quatre fils Aymon qui servent si souvent 
d’enseigne aux vieilles auberges, montés à quatre sur 
un cheval pour annoncer, suppose-t-on, qu'on y logeait 
les hommes et les chevaux dans la même proportion que 
celle indiquée sur le tableau. 


(1) Poètes français depuis le XIIe siècle jusqu’à Malherbe, par 
M. Auguis. 


— 243 — 


Aussi M. Arthur Dinaux va jusqu'à dire qu’on y re- 
trouve « les idées mères des contes les plus piquants du 
» croustilleux Boccace, de la gente reine Marguerite de 
» Navarre et de l’inimitable La Fontaine qui tant de fois 
» imita les autres. » 
= Nousen concluerons que, malgré les critiques souvent 

injustes dont il a été l’objet, le moyen-âge a été pour 
nous une époque de gloire ; nous pourrons le dire avec 
conviction, mais si besoin en était, nous l’affirmerions au 
moins par patriotisme. 


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III 


SÉANCE PUBLIQUE 


du 17 Mai 1888 


+ 


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DISCOURS DE RÉCEPTION 


DE 


M. HENRI LORIQUET 


Archiviste du département 


MESSIEURS, 


SE" parcourant les Mémoires de votre Compagnie, dans 
De le but de m'initier à ses travaux et d’entrer ainsi en 
communion directe avec elle, j'ai constaté, non sans un 
légitime trouble, un sentiment unanime chez les nouveaux 
élus, quand ils franchissent le seuil de vos assemblées. Tous 
s'accordent à vous dire que l’immensité de leurs appréhen- 
sions à justifier vos suffrages n’a d’égale que la pénurie de 
leurs mérites et l’exiguité de leurs travaux. 

Abusant du langage officiel et des formes académiques, 
ils n’ont rien laissé à leurs cadets, et je cherche vainement 
ce que je pourrai bien alléguer après eux, n’apportant ici ni 
leur savoir, ni leur expérience, ni leur âge ? 

La distinction dont vous m’honorez aujourd’hui n’est point, 
que je sache, la récompense de travaux précédents, car, en 
m'appelant trop jeune, votre courtoisie m'oblige à me pré- 
senter les mains vides. 

D’autre part, les occupations d’un pauvre archiviste dépar- 
temental sont rarement de celles qui sollicitent l'attention. 
S'il prend quotidiennement des notes sur la question qui lui 


_ 948 — 


a été recommandée par l’érudit, l'avocat, l’homme d’affaires, 
s’il redresse une lecture mauvaise qui faussait toute une 
interprétation, s’il déchiftre des sigles réputés cahalistiques, 
désespoir des yeux et de la bonne volonté du novice, s’il 
fournit des consultations entières sur des points de droit 
ancien ou d'histoire de nos institutions, la connaissance ou 
la reconnaissance de ces services dépasse peu souvent les 
murailles d’un bureau d’Archives (1). 


(4) Le marquis de Laborde a consacré onze pages à établir un 
parallèle entre les fonctions des bibliothécaires et celles des archi- 
vistes. Autant il me répugnerait de m'associer au jugement trop 
exclusif qu'il porte sur les bibliothécaires, autant je cite avec plaisir, 
parce qu'elle est absolument vraie, son impression sur les travaux 
journaliers de l'Archiviste : 

« Les fonctions des archivistes sont très différentes. Ils reçoivent 

» des demandes écrites et motivées, qui présentent presque toutes 
une difficulté historique, un problème. Si elles n'ont pas assez de 
clarté ou sont trop compliquées, ils se mettent en rapport avee le 
demandeur et discutent avec lui son projet d'étude et la portée de 
son travail. Les demandes aux Archives ne peuvent être précises 
que pour les actes déjà cités avec leurs cotes et pour ceux dont 
l'analyse se trouve dans nos inventaires imprimés ; autrement, le 
demandeur s'enquiert de ce qu'on pourrait lui fournir sur tel ou 
tel sujet. L'Archiviste se rend un compte exact de ce qu'il veut, lui 
apporte aussitôt les documents qu'il ne connaissait pas, qui éten- 
dent singulièrement les horizons de son sujet, le mettent dans la 
voie dé la vérité historique, si souvent faussée dans son esprit par 
les livres, et lui ouvrent des aperçus qui changent tout son plan. 
De ce moment l'article superficiel, projeté pour la revue en vogue, 
devient un volume substantiel dont l'auteur a toute la gloire ; heu- 
reuses les Archives quand il consent à les remercier publiquement 
dé leur libéralité, ét, en s’attribuant les découvertes de l'Archi- 
viste, à ne pas l'accuser d'ignorance. 
+ Peu importe la reconnaissance ou l'ingratitude ; l'Archiviste a 
» recueilli de sa collaboration une notion plus approfondie qui pro- 
» fitera aux autres demandeurs, et c'est ainsi que chaque nouvelle 
» recherche, le familiarisant davantage avec les archives, le rend 
» maître des documénts confiés à sa garde... » (Les Archives de la 
France, p. 66). 


CS CA D AL | 


— 249 — 


Exécutés à l'ombre des cloîtres, n'ayant pour témoins, 
témoins muets, que les fonds historiques eux-mêmes, les 
travaux de classement demeurent ignorés du public, et, le 
jour où un nouveau volume d'inventaire mettra de plus 
larges sources d’étude à la disposition de ce peu reconnais- 
sant client, il ne s’avisera jamais de supputer les calculs 
intellectuels qui ont présidé à la confection de cet outil pré- 
cieux et le nombre d'heures qui s’y sont dépensées. 

A n’entendre que les appréciations peu flatteuses chucho- 
tées de-ci et de-là, les questions de classification et de cata- 
togue sont d'ordre étroit et mesquin, peu faites pour les 
grandes intelligences et les tempéraments sérieux. Il est 
juste d’ajouter que, par un heureux retour des choses, c’est 
précisément dans les travaux de ces juges superficiels qu’on 
rencontre le moins de méthode et de critique : un peu plus 
d'analyse leur eût fait du bien. 

Je me perds donc en conjectures vaines sur les indulgents 
motifs qui m'ont recommandé à votre choix, quand tant 
d’autres, et des plus méritants, attendent encore l’honneur 
d'être comptés des vôtres. 

Ces considérations sont d’autant moins de nature à dimi- 
nuer mon embarras que’je me sens apporter à cette séance 
solennelle l’inexpérience du rhétoricien qui va faire son 
premier discours. J'ai bien pu, cemme tant d’autres, sur les 
bancs du collège, essaver de converser avec les muses et de 
châtier ma langue, mais ce temps des succès de prose est 
déjà lointain, et les aridités de la paléographie et le posili- 
visme de la diplomatique, en accaparant mon esprit et mon 
temps, ont étouffé chez moi ces germes hâtifs de littérature. 

Ne soyez donc point surpris, Messieurs, si j'ai apporté 
d’aussi longues hésitations à affronter une épreuve que d'au- 
tres, peut-être plus adroits, certainement plus heureux, ont 
su éluder. Le seul désir de dépouiller un trop long catéchu- 
ménatet de prendre enfin part à vos intéressants travaux a 
eu raison de mes appréhensions. | 


— 950 — 


Et cependant, avouez que la tâche est singulièrement 
lourde et périlleuse pour un étranger transplanté dans un 
pays d'adoption où il ne compte encore que des amis d’hier, 
d'avoir à rappeler la vie et les services de son prédécesseur 
au fauteuil académique. N’y a-t-il pas lieu de craindre que 
le panégyriste improvisé demeure au-dessous de son sujet, 
quelques diligences, quelques investigations qu’il ait faites 
pour se renseigner ? 

Invité tout récemment par la Commission des Antiquités 
départementales à écrire la notice biographique de notre 
savant et regretté collègue, M. de Linas, j'ai cru devoir dé- 
cliner cette mission de confiance, parce que je ne me sen- 
tais pas capable de la mener à bien, et cependant le genre 
de mes études sympathisait entièrement avec la carrière 
scientifique de cet archéologue, et son amitié profonde 
m'avait appris à connaître, durant ces trois dernières années, 
tout ce que son caractère avait de franchise et de bonhom- 
mie. Que de raisons plus graves aurais-je invoqué aujour- 
d'hui pour ne point vous parler de l’honorable M. Grandguil- 
Jaume, que j'apercevais bien tous les matins montant à la 
cathédrale pour y entendre la messe, mais que je n’ai jamais 
connu! 

Fort heureusement pour moi, sa vie est de celles que des 
actes loyaux non interrompus ont buriné au fronton de tous 
nos établissements publics, dans le cœur de tous les malheu- 
reux. De celles-là, le récit est facile,et la seule appréhension 
qu’on y ait, c’est de n’en point rappeler toutes les générosi- 
tés et tous les bienfaits. 

Né à Russey (Doubs), le 25 janvier 4807, Jean-Gabriel- 
Léandre Grandguillaume entra au service le 25 octobre 1828, 
dans le 1°" régiment du génie, dont il sortit réformé le 
7 août 1831. Ce court passage dans un corps où le maniement 
des armes alterne quotidiennement avec celui du crayon et 
du compas, suffit à donner au jeune soldat des goûts artis- 
tiques qu’il conserva toute sa vie. 


— 951 — 


Au sortir du régiment, il met à profit ses leçons d'école, 
sa délicatesse de plume et son talent naissant, en fondant à 
Arras le premier atelier de lithographie, de concert avec son 
associé Chapron, qu’il quitte peu après pour entrer chez 
M. Dutilleux. Sous les conseils d’un maître aussi éminent, 
et à une époque où l’ouvrier n’était pas spécialiste comme 
aujourd'hui, mais devait fournir au jour le jour les travaux 
les plus disparates demandés par la clientèle, M. Grandguil- 
laume devint tout à fait dessinateur. C’est là le point de dé- 
part de sa fortune, car, en octobre 1834, on l’appelait à pro- 
fesser à l’école régimentaire du génie le cours de dessin où 
trente-trois générations de soldats étudièrent successivement 
ce Traité des Ombres qui fera sans doute un jour la joie des 
bibliophiles artésiens. 

La douceur de son caractère, la serviabilité de ses rap- 
ports avaient eu aussi pour lui les conséquences les plus 
heureuses. et son mariage, né d’une idylle, lui permit de 
satisfaire ses instincts généreux. 

Profitant de la large aisance de son nouveau foyer et se 
rappelant les commencements difficiles de la carrière d’ar- 
tiste, M. Grandguillaume, devenu membre de la Commis- 
sion des Antiquités départementales et de l’Académie d’Ar- 
ras, crée et entretient annuellement au profit des concours 
de cette dernière Société un prix de beaux-arts de 500 fr., 
dont vos rapporteurs ont enregistré, durant de longues an- 
nées, les féconds résultats. N’est-il pas permis, incidemment, 
de regretter que la mort de notre confrère ait mis fin à ces 
précieux encouragements, et aussi de souhaiter qu’un nou- 
veau Mécène se lève bientôt pour l'honneur de notre Aca- 
démie et pour l’épanouissement artistique de la ville d’Ar- 
ras | 

Séduit par la curieuse découverte de Daguerre et de 
Niepce, il en fut le fervent adepte et l’introduisit, le pre- 
mier, à Arras, avec l’aide d’un autre amateur, M Cuvelier. 
On ne pensait guère, à cette époque, que le gélatino-bro- 


L 


— 252 — 


mure deviendrait une denrée commerciale de conservation 
et de transport faciles, et reproduirait instantanément les 
images, même dans des conditions de lumière défavorables ; 
il fallait, au début de l’art photographique, poser de cinq à 
huit minutes, en plein soleil, pour n’obtenir qu’un cliché 
médiocre. M. Grandguillaume transforma sa maison en labo- 
ratoire, s’étudia à créer un collodion plus sensible, essaya 
successivement toute la série des produits chimiques au 
point de vue du développement des images. Il devint bien 
vite habile dans cet art nouveau et nos honorables devan- 
ciers à l’Académie ont, grâce à lui, une galerie de superbes 
portraits qui font regretter de n'être pas venu au monde 
plus tôt. Sa vogue était énorme, à n’en juger que par le 
nombre incalculable de ses clichés ; elle eût été certaine- 
ment pour lui la source de revenus sérieux, s’il n’avait pré- 
féré y trouver un aliment à ses idées philanthropiques. Qui 
pourrait supputer le nombre de jeunes troupiers qui durent 
à sa délicatesse de pouvoir envoyer à la -payse aimée Pattes- 
tation de leur air martial et de leur fidélité ? S'il reproduisit 
presque tous les tableaux du Musée, ce fut pour en faire don 
aux œuvres charitables qui comptaient chaque année sur cet 
appoint de leurs loteries. 

La charité fut, à toutes les époques, la grande idée de 
sa vie, et s’il est vrai que l'exercice des bonnes œuvres fut 
pour lui un allègement et une consolation lorsqu'une sépa- 
ration cruelle brisa ses affections les plus chères, ses préve- 
nances pour la sœur de celle dont il avait fait sa femme, et 
Sa compassion pour tous les malheureux, démontrent chez 
Jui un souci constant de faire le bien. 

Populaire comme tous les hommes véritablement amis 
des classes pauvres, il siégea longtemps, par le suffrage de 
celles-ci, dans l'Administration municipale. 

Appelé presqu'en même temps dans la Commission hos- 
pitalière et au Bureau de Bienfaisance, il signala partout son 
passage par d'ingénieuses créations et par de royales muni- 


— 958 — 


ficences, Préoccupé de l'hygiène de l’ouvrier, il se fait le 
promoteur d’un projet de lavoir public; il achète, pour les 
assainir, les maisons de la Cour-Baleine, s'assure, par de 
fréquentes visites, de la propreté de ses locataires, les y in- 
vite par des primes spéciales, et fait de cet ancien foyer d’in- 
fection et d’épidémies un quartier tout à fait habitable. Il 
allait appliquer les mêmes moyens à cet antre de loqueteux, 
à cette Cour des Miracles arrageoise qu’on nomme le Petit- 
Château, quand la mort vint le surprendre. 

Le régime alimentaire de l’hospice des Vieillards lui pa- 
raissant fâcheux pour la santé de ces vétérans du travail 
dont l’âge réclame des soins particuliers, il fait introduire 
des modifications sérieuses dans le choix et la périodicité des 
denrées. 

L’édification et l’organisation du Refuge-Marœuil peuvent, 
à bon droit, être appelées son œuvre, car il en surveilla les 
moindres détails, comme eut pu le faire un propriétaire ja- 
loux de son confortable et de sa santé. 

Parlerai-je de la restauration de l’église de la Citadelle 
qu’il projeta, obtint, dirigea et fournit de ses deniers ? de 
son concours à la VIII fête du travail (1866) où, membre de 
la Sous-Commission du prix de piété filiale, non content 
d’être juge, il offrit deux prix de 100 fr. pour récompenser 
les anciennes domestiques ? de sa constante protection pour 
l'établissement des Sourds et muets ? 

Que dire de son action bienfaisante sur la Société de Se- 
cours mutuels à qui, sous la forme de pensions de retraite, 
de livrets de caisse d'épargne et d’autres secours, il a laissé 
plus de quarante mille francs? sinon qu'après en avoir été 
l’un des fondateurs empressés, il en est devenu, pour l’ave- 
nir, le bienfaiteur insigne ! | 

Tant de largesses auraient bientôt tari leur source, tout 
abondante qu’on la puisse supposer, si, riche pour les au- 
tres, cet homme de bien ne s'était fait pauvre pour lui- 
même. Peu de gens ont pénétré dans cet intérieur de la rue 


T — 954 — 

Saint-Maurice, meublé de privations et d’ascétisme, dans 
cette chambre à coucher garnie d’un lit, d’un fauteuil et d’un 
foyer sans feu, dans cette cuisine sans provisions et sans ser- 
vante ; mais, de même que les pouvoirs officiels avaient dis- 
cerné de bonne heure et récompensé cette ardente philan- 
thropie, de même la voix publique, en révélant ces détails, 
a fait bonne justice d’une modestie qui se dérobait à plaisir, 
et le tribut que je viens de payer à cette mémoire vénérée 
n’est qu’un bien faible écho des sympathies profondes et 
unanimes qu'elle s’est si légitimement acquises. 

_ Ces devoirs rendus à l'honorable collègue qui m’a précé- 
dé au quinzième fauteuil, je passe immédiatement à la se- 
conde partie de cette lecture. 


Pour des raisons qu'il serait trop long et futile d'exposer 
ici, l’organisation des Archives publiques par les pouvoirs 
qui se sont succédés depuis la Révolution, leur but, leur uti- 
lité sont jusqu’aujourd'hui demeurés lettre morte, ou peu 
s’en faut, pour la grande majorité du public. Tel compare le 
vaste amoncellement de ces nécropoles aux magasins et aux 
remises du chiffonnier en gros, tel autre y voit une biblio- 
thèque de vieux livres, mais tous deux se rencontrent pour 
demander au bout de combien d’années l'on vendra ces pa- 
quets informes et poudreux, d’utilité problématique. Bien 
peu de personnes, de celles même qui y ont journellement 
recours, possèdent de ces arcanes une idée complète, ré- 
pondant à la réalité. Je vais donc entreprendre de vous re- 
tracer, du moins dans leurs grandes lignes, l’histoire et l’or- 
ganisation de nos dépôts publics. 

On nomme Archives l’ensemble des titres et documents 


— 255 — 


utiles créés ou reçus par une société ou une personne Cette 
définition suffit à établir entre les pièces manuscrites des 
Archives et les manuscrits des Bibliothèques, une différence 
considérable. Tandis que ces derniers représentent diverses 
manifestations de l'esprit, comme la littérature, la religion, 
l'histoire, les sciences, les arts, celles-là sont la reproduc- 
tion matérielle de la vie propre ou des relations des sociétés 
ou des personnes. « Ce sont des actes de la vie publique et 
» privée, émanés de l'Etat, de l’Eglise, des cours de justice, 
>» des seigneurs et des bourgeois, écrits dans un style pro- 
» pre à chaque nature d’acte et d’un caractère particulier à 
» chaque époque, entourés en outre de précautions et de 
» marques dont chacune a sa valeur et sa signification pour 
» constater leur authenticité. L'ensemble de ces actes est 
» le miroir limpide de la société à tous les âges, car il nous 
» donne, dans ces transactions de chaque jour, un reflet 
» exact de ce qui a agité et fait vivre l'humanité, il nous le 
» donne avec d’autant plus de vérité qu’il n'avait pas pour 
» but de nous le donner. Une charte d’affranchissement de 
» commune, une concession de fief, un privilège accordé, 
» un testament, une correspondance d’affaires, un procès, 
» n’ont point été rédigés pour devenir des pages de l’histoire, 
» etils en sont souvent les plus instructives (1). » 

Les peuples, les corporations, les familles ont eu et ont 
encore des archives. « L'Etat réunit ses traités, ses consti- 
» tutions, ses lois, ses concessions, afin d'en assurer l’exé- 
» cution et de trouver pour tout acte nouveau les précédents 
» de cet acte; une ville conserve le registre des délibéra- 
» tions de son conseil, ses comptes, ses dossiers d’adminis- 
» tration ; chaque corps constitué assure ainsi la conserva- 
» tion de ses actes (2). » Pour m'arrêter aux individus, quel 
est l'homme qui ne garde pas soigneusement les titres d’ori- 


(1) De Lasorpe, loc. cit. p. 59. 
(2) Ibid., P°. 60. 


— 256 — 


gine ou de gestion de son bien, ses créances comme les 
quittances de sa dette, les justifications successives de son 
service militaire, de sa situation sociale, de sa vie officielle ? 
D'aucuns collectionnent leur correspondance privée, com- 
merciale ou savante ; d’autres eufin édifient une généalogie 
sept fois séculaire sur des dossiers péniblement formés. 

Je ne remonterai point au Déluge, pour trouver chez les 
peuples aujourd’hui disparus des traces certaines d’archives. 
Que celles-ci aient eu pour témoins le bois ou la pierre, l’ar- 
gile ou la cire, le papyrus ou le parchemin, il est certain que 
tout peuple civilisé a senti le besoin de conserver ses titres, 
pour y trouver, en temps utile, une ligne de conduite ou 
une affirmation de ses droits : le Metroon (1) d’Athènes, 
- abrité dans le temple de Cybèle, était un véritable dépôt 
d'archives d'Etat ; le Zugastron (2) de Delphes en était un 
autre, et la Rome moderne garde encore debout d'impor- 
tants débris du fameux Tabularium (3) bâti sous le Capitole. 

Je me contenterai de passer rapidement en revue les dif- 
férentes collections d'archives que la France comptait, au 
moment où la Révolution étendit la main sur ces dépôts, en 
fermant les établissements ou en remboursant les offices, 
J’essaierai de montrer par quelles mesures les uns furent 
sauvegardés, les autres détruits, comment certains autres 
subsistent encore, pour leur ruine, en dehors de la main ad- 
ministrative, à quels moyens les dépositaires publics peu- 
vent et doivent recourir pour en poursuivre la réunion, par 
quel genre d'intérêt enfin ces documents d’autres âges se 
recommandent au respect et à l’étude des sociétés moder- 
nes. 


(1) Cf. DAREMBERG et SAGLI0, Dictionnaire des Antiquités grec- 
ques et romaines, p. 373. 

(2) Ibid. 

(3) Cf. AnTaony Rice, Dictionnaire des Antiquités romaines et 
grecques, 1859. p. 624. 


— 257 — 


IT 


La première constatation qu'on ait pu faire jusqu’à ce 
jour d’une conservation de leurs titres par nos rois, nos 
corps religieux et nos villes, remonte à l’an 813, car Eginhard 
nous apprend que, sur l’ordre de l'Empereur, les canons 
édictés par les conciles de Mayence, de Reims, de Tours, de 
Châlon, d’Arles, pour la réformation des églises de la Gaule, 
furent collationnés et déposés tant dans les Archives du 
Palais que dans celles de ces villes (1). Maïs les diplômes 
mérovingiens, arrivés en originaux jusqu’à nous, et prove- 
nant presque tous d'établissements religieux, permettent de 
reculer bien avant ce texte officiel la date où l’on commença 
en France d’avoir souci de former des collections régulières. 

Les archives royales eurent beaucoup à souffrir des guer- 
res continuelles qui agitaient le royaume, car, partie inté- 
grante du trésor et des bagages, suivant la fortune et les 
hasards de ceux-ci, elles parcoururent la France à dos de 
mulets, à la suite de nos rois, et vinrent tomber, à Fréteval 


(4) « Ac deinde habito generali conventu, evocatum ad se apud 
» Aquisgrani filium suum Ludovicum Aquitaniæ regem, coronam 
» illi imposuit et imperialis nominis sibi consortem fecit, Bernar- 
»+ dumque nepotem suum, filium Pipini filii sui, Italiæ præfecit, et 
»+ regem appellari jussit. 

« Concilia quoque jussu ejus, super statu Ecclesiarum corrigendo, 
»+ per totam Galliam ab episcopis celebrata sunt, quorum unum Mo- 
»+ gunciaci, alterum Remis, tertium Turonis, quartum Cabillone, 
_» quintum Arelati congregatum est : et constitutionum, quæ in sin- 
» gulis factæ sunt, collatio coram Imperatore in illo conventu habi- 
» ta. Quas qui nosse voluerit in supradictis quinque civitatibus in- 
+ venire poterit, quanquam et in archivo Palatii exemplaria illarum 
+ habeantur. » (Dom BouqQuer, t. V. p. 62). 


17 


— 958 — 


(1194), entre les mains du vainqueur de Philippe-Auguste (1). 
Ce brusque naufrage des titres de la royauté, fatal à tant 
d'égards, eut cependant un résultat heureux, en ce qu'il dé- 
termina nos rois à ne plus voyager avec leurs archives : de 
ce jour, en effet, ils versèrent régulièrement le double de 
leurs actes, les états des revenus de la couronne, les titres de 
leurs domaines, dans ce qu’on appela le Trésor des Chartes, 
conservé d’abord au Louvre, puis à la Sainte-Chapelle (2). 

La Cour du Roi, dont les attributions étaient à la fois reli- 
gieuses, politiques, administratives et judiciaires, se scinda, 
dès le XIIIe siècle, pour former la Cour de Justice ou Par- 
lement, ]a Chambre des Comptes, le Conseil du Roi. Celui-ci, 
à son tour, donna naissance, en 1348, au Conseil Secret, au 
Grand Conseil de la Justice en 1497, au Conseil des Affaires 
sous François Ier, au Conseil des Parties en 1557, au Conseil 

des Finances sous Catherine de Médicis, et finalement au 
Conseil d'Etat (3). Les Secrétaireries d’Elat ou Ministères 
furent également le résultat de cette décentralisation du 
pouvoir. 

L’affermissement de la royauté et son rayonnement sur le 
pays firent éclore dans les provinces une série de rouages 
administratifs, judiciaires, financiers, assez mal définis cha- 
cun dans ses attributions et emniétant volontiers l’un sur 
l’autre, comme il arrive pour toutes les organisations nais- 
santes. 

Les Prévôtés, châtellenies ou gouvernances, les Bailliages 
ou sénéchaussées, les Parlements ou Conseils souverains 
sont les trois degrés véritables de l’ordre judiciaire, bien 
que ces derniers aient été suppléés, dès 1551, pour quel- 
ques causes peu importantes, par les Présidiaux, et que 


(1) Cf. L'Art de vérifier les Dates, 1710. p. 54. 

(2) Cf. GaBrieL Ricaou, Traité théorique et pratique des Archives 
publiques, 1883. p. "1. 

(3) Cf. VaLois, Inventaire des arrêts du Conseil d'Etat (règne de 
Henri IV). Introduction ; passim. 


- 259 — 


nombre d’affaires spéciales aient été réservées, comme nous 
l’allons voir, à des tribunaux particuli:rs, tels que les Juges 
Consuls créés par le chancelier de l'Hôpital pour les affaires 
de commerce, les Cours des Monnaïes pour le faux-mon- 
nayage. les Amirautés pour la surveillance des côtes et les 
prises maritimes. 

Rattachons aux offices de judicature, faute de pouvoir les 
mieux loger ailleurs, les Notaires dont les grosses furent dé- 
posées, dans un certain nombre de provinces, chez des 
Tabellions, ou Greffiers du Gros. 

Dans l’ordre financier, nous trouvons les Généralités qui 
se subdivisaient en bailliages, Recettes, diocèses, subdéléga- 
tions, vigueries, etc., dans les pays d'Etats, et en Elections 
dans les pays de ce nom. Ces dernières étaient des circons- 
criptions financières, aux mains des Elus, chargés de ré- 
partir l’impôt voté par les provinces et de juger les procès 
y afférents. Nous devons également mentionner les Greniers 
à sel, emmagasinant les produits de la gabelle et connais- 
sant des fraudes de ce chef, les Cours des Aides, juridictions 
d’appel de toutes les affaires financières, les Bureaux de Fi- 
nance, sièges de la juridiction non contentieuse des Tréso- 
riers de France, les Bureaux du Domuine, où se cueillaient 
les revenus royaux, tant du domaine corporel que des droits 
de centième denier, insinuations, contrôle, petit scel, les 
Maîtrises des Eaux et Foréts qui surveillaient l’aménage- 
ment et la coupe des bois et jugeaient les contraventions 
avec appel aux Tables de Marbre, les Bureaux des Traites 
foraines représentées assez bien par nos Douanes moder- 
nes. etc., etc. 

Il est, à coup sûr, moins aisé d'entrer dans le détail des 
rouages administratifs. La loi du 28 pluviôse an VIIL en fai- 
sant des Préfets (1) les représentants du Gouvernement, 


(1) Cf. Maurice BLock, Dictionnaire de l'Administration fran- 
çaise, p. 153. 


— 260 — 


chargés d'éclairer et de guider sa marche, de fournir un 
avis sur tous les cas qui lui sont soumis, de prendre en ses 
lieu et place des arrêtés sur une foule d’affaires ressortissant 
à tous les services, de représenter le Département, d’être le 
_ tuteur des Communes, nous a habitués à un état de choses 
qui parait aujourd’hui très naturel, parce qu’il est tout à fait 
entré dans nos mœurs. Nous verrons tout à l'heure que les 
Consuls n’ont pas tant innové qu’on pourrait le croire, en 
créant dans les départements ces agents de centralisation 
du pouvoir. 

Les Missi dominici de Charlemagne, les Enquesteurs 
royaux de saint Louis, les Maîtres des Requêtes départis du 
XVIe siècle furent bien des agents directs du prince, mais 
leur existence fut aussi éphémère que leur rôle avait été 
mal défini. C’est véritablement en 1190, dans l'acte appelé 
le testament de Philippe-Auguste, qu’il faut chercher la re- 
présentation directe et définitivement assise du pouvoir 
royal dans les provinces. Les Baillis furent investis d’un 
pouvoir très considérable, presque discrétionnaire, qu’on 
est trop porté à restreindre aux fonctions militaires, finan- 
cières, judiciaires. La Curne-Sainte-Palaye nous a, en effet, 
conservé une commission donnée à un de ces personnages, 
où sont énumérées des fonctions administratives très carac- 
térisées. Voici ce document : « Si vous savez que messei- 
» gneurs de l'Eglise fassent aucun abus, vous en devez aver- 
» tir le Roi, si messieurs les nobles veulent faire aucune 
» force, vous ne le devez pas souffrir, et si messeigneurs les 
» avocats veulent manger le peuple, vous devez faire belles 
» informations et les envoyer au Roi 1).» Peu à peu, la 
création d'agents spéciaux, les gouverneurs pour le com- 
mandement des troupes, les receveurs pour la peñfception 


(1) Cf. CHÉRUEL, Dictionnaire historique des institutions, mœurs 
et coutumes de la France, v° Bailli. 


— 261 — 


de l’impôt, les présidiaux pour une portion de la justice, ne 
laissa aux baillis que l’action administrative : c’est en vertu 
de celle-ci qu’ils convoquèrent les électeurs de 1789. Mais. 
même sur ce terrain, ils avaient, depuis deux siècles, perdu 
leurs anciennes prérogatives par l'apparition des Intendants 
qui cumulèrent à la fois les finances, l’agriculture, l'indus- 
trie et le commerce, les cultes et linstruction publique, la 
tutelle des communes, la police de sûreté et la police mili- 
taire (1). | 

« L’Intendant avait la haute main sur la province ; c'était 
» l’œil et le bras du Roi, il surveillait le clergé, la noblesse 
» et la magistrature. Toutes les attributions administratives 
» dévolues aux Maîtres des Requêtes et aux Parlements fu- 
» rent concentrées entre ses mains. Il devait prévenir les 
» ministres de la situation matérielle et morale des popula- 
» tions dont l'administration lui était confiée, et indiquer ce 
» qu'il convenait de faire pour réformer les abus ou intro- 
» duire les améliorations nécessaires (2). ». 

Notons en passant l’action pondératrice exercée dans cer- 
taines provinces par les Etats provinciaux qui, non contents 
de répartir l'impôt d'abonnement qu’ils consentaient, surent 
doter leur pays d’administrations habiles et fécondes et faire 
entendre au pouvoir, en bien des circonstances, de justes ré- 
clamations. 

Dans une société qui, comme celle de l’ancien régime, 
avait pour base de toutes choses l'idée religieuse, on doit 
s'attendre à trouver, à côté des manifestations du pouvoir 
civil, toute une organisation ecclésiastique. 

Divisée en autant d’Archevêchés que la Gaule comptait de 
provinces romaines, l’ancienne France fut partagée à l’ori- 


(1) DE Boyer DE SAINTE-SUZANNE, les Intendants de la Généralité 
d'Amiens, 1865. p. 21. 


(2) DE Boyer DE SAINTE-SUZANNE, loc. cit. p. 19. 


— 262 — 


gine en autant d'Evéchés qu'il y avait de civitates. Le dio- 
cèse, à son tour, fut divisé en Paroisses qui, dirigées au 
spirituel par des Curés, et administrées au temporel par des 
Fabriques, abritèrent ces innombrables Chapelles ou Béné- 
fices, créés à l’envi par de riches et pieuses personnes, sur 
des dotations spéciales. 

A côté des Evêques, le concile d’Aix-la-Chapelle plaça, dès 
816, les Chapitres qui devaient être pour eux des conseils 
nécessaires, mais ne furent en réalité que d’irréconciliables 
ennemis ou d’'incommodes voisins. A leur tour, les conciles 
de Rome de 4059 et 1063 donnèrent l’idée des Collégiales, 
véritables chapitres réguliers, chargés de pallier la sécula- 
risation des chapitres cathédraux. Voisins aussi de l’Evé- 
que, furent les Séminaires établis par l’ordonnance de 
Blois de 1579, pour le recrutement du personnel clérical. 
Enfin, le ressort diocésain traduisait à un tribunal ecclésias- 
tique, l’ Officialité, les causes d’église et de cléricature, et 
certaines causes laïques, comme les mariages et les dimes; 
tout évêché eut son officialité diocésaine ; tout archevêque 
posséda en outre une officialité métropolitaine. 

L'épanouissement du clergé régulier commence avec les 
Bénédictins qui apparaissent en Gaule, au VIe siècle, sous 
la conduite de saint Maur et de saint Colomban, et donnent 
naissance, dès le XI° siècle, aux Cisterciens ou moines blancs; 
c’est aux maisons de ces deux ordres, dirigées par des abbés, 
qu'est plus spécialement réservé le nom générique d’A4b- 
bayes. Au contraire, on donne le nom de Couvents aux agré- 
gations de religieux dirigées par des prieurs, des maîtres, 
des gardiens, des ministres ; tels, les Chartreux fondés au 
XI: siècle, les Dominicains ou Jacobins, les Frères Mineurs, 
Cordeliers ou Franciscains, les Carmes, les Augustins, nés 
au XIII° siècle, les Jésuites et les Capucins qui apparaissent 
au XVI: siècle, l'Oratoire, qui date de 1611, les Trappistes 
et l’Institut des Frères. 


— 263 — 


La plupart de ces abbayes et de ces couvents eurent des 
prosélytes dans les deux sexes ; les premières, seules, comp- 
tèrent des établissements annexes reliés à la maison mère et 
appelés Prieurés ou Prévôtés. 

Mentionnons enfin les maisons religieuses des Hospitaliers 
de Saint-Jean-de-Jérusalem, des Templiers, de Saint-Lazare 
et du Mont-Carmel. 

On me permettra de rattacher au clergé les deux grandes 
questions de l'instruction et de l'assistance publique, qui 
durent à l'initiative de celui-ci leur création et leur premier 
développement. 

L’érection des Universités ne fut, à vrai dire, que la trans- 
formation des primitives écoles épiscopales, par leur affran- 
chissement spontané. A côté d'elles grandirent bientôt les 
nombreux (Collèges que les évêques, les chapitres et les 
abbayes entretenaient, pour permettre à la jeunesse de leur 
entourage de suivre les cours et de se consacrer à l’étude, 
loin des distractions futiles et des entraînements du dehors. 
Obéissant à un autre ordre de vues, les Jésuites fondèrent 
aussi de nombreux établissements d'instruction qui, après 
avoir sambré avec leurs chefs dans la débâcle de 1762-1773, 
furent presque tous repris, à la demande des villes, par les 
pères de l’Oratoire. 

Aux termes de la règle canoniale et de la règle bénédic- 
tine, les chapîtres cathédraux et les abbayes abritaient 
dans leur enceinte et entretenaient, au moyen de fonds 
spéciaux, des maisons de refuge pour les malades, les infir- 
mes, les femmes en couches et les pauvres passants : c’est 
là l’origine de la plupart de nos Hôtels-Dieu ou Hôpitaux. 
imitant cet exemple, de riches particuliers créèrent, de leur 
côté, d’autres hospices répondant à toutes ces mêmes néces- 
sités de la vie sociale ou seulement à certains cas spéciaux, 
comme distributions quotidiennes en nature, ou hospitalité 
de nuit. Enfin, pour enrayer l’envahissement possible de la 


— 264 — 


lèpre, on avait séquestré dans des Maladreries les malheu- 
reux contaminés. 

Le gränd nombre de ces établissements charitables, la 
grande diversité de leur mode d'action, leur administration 
parfois mal départie, leurs ressources amoindries ou com- 
plètement tombées amenèrent l’édit de 1695 qui, réunissant 
sous le nom d'Hôpital général les fondations mal équilibrées 
ou celles qui, comme les maladreries, n'avaient plus de 
but, prépara l'avènement de notre administration hospita- 
lière moderne, comme les bureaux des pauvres, tables des 
pauvres, Pauvretés, devaient revivre dans nos bureaux de 
bienfaisance. | 

Si les paroisses ont été, pardessus tout, des circonscrip- 
tions religieuses, dressant pour états civils des actes de catho- 
licité, elles devinrent bientôt aussi les centres administratifs 
que nous sommes convenus d’appeler aujourd'hui des Com- 
munes, doués d’une existence propre. 

Les habitants de ces circonscriptions forment des Faimilles, 
dont les unes demeurent dans un oubli peut-être injuste, 
du moins inévitable, tandis que d’autres, soit par l’intelli- 
gence, plus souvent par la fortune, inscrivent leur nom 
dans l'histoire. 

La féodalité avait créé, pour celles-ci, certaines catégo- 
ries de droits et de devoirs personnels et réels qui se perpé- 
tuèrent jusqu’à la Révolution ; de là ce qu'on appela les Sei- 
gneuries, nom qui désigne presqu'aussi souvent une préro- 
gative féodale de mince importance que la juridiction même 
sur une étendue quelconque de territoire. 

Pour la classe roturière, elle n’a guère été sauvée de l’ou- 
 bli que par ces agrégations de travailleurs d'un même corps 
de métier qui, sous le régime des maïitrises et des jurandes, 
constituaient des Corporations sans nombre qui soutenaient, 
comme greffées sur elles et vivant parallèlement, des asso- 
-ciations d'intérêt spirituel, les Confréries. 


— 265 — 


III 


Il s’en faut de beaucoup, évidemment, que j'aie dit le der- 
nier mot sur le fonctionnement de tous ces organes de 
l’ancien régime, il s’en faut même que je les aie nommés 
tous, mais, si restreinte qu’elle soit, mon énumération a suffi- 
samment montré le nombre et l’importance des collections 
d’Archives qui se trouvaient formées dans les provinces, 
comme à Paris, au moment où le glas de la Révolution allait 
tinter pour chacune de ces administrations, de ces congré- 
gations, de ces familles. 

Toutefois on se tromperait gravement si l’on s’imaginait 
tous ces dépôts classés avec ordre, respectés et entretenus 
par leurs dépositaires. 

Pour juger des archives des corps disparus, il suffit de 
jeter les yeux sur celles des grandes administrations exis- 
tantes, où l’on rencontre, à peu près constamment, le même 
désarroi, la même apathie pour des documents qui ont cessé 
d'offrir une utilité quotidienne, avec cette aggravation que 
les fonds d'aujourd'hui n’ont plus de domicile stable et sont 
logés selon les convenances et l'installation privée des chefs 
de service.+ | 

Pour les monastères, la situation n’était pas tout à fait la 
même. Très directement intéressés à la conservation de 
leurs titres, en raison même des litiges dont leurs biens ou 
leurs droits pouvaient être à tout instant l'objet, la plupart 
collectionnaient pieusement leurs chartes et leurs privilèges, 
dressaient des cartulaires et faisaient authentiquer en plu- 
sieurs exemplaires des copies des pièces les plus rares, pour 
les sauver de l'incendie ou du pillage. 

Toutefvis, nous savons par les attachants récits consignés 


— 266 — 


au Voyage litléraire de deux Bénédictins, que ce respect des 
titres souffrait parfois de lamentables exceptions. Dom Mar- 
tène s'exprime en ces termes, relativement aux manuscrits 
de la cathédrale de Bourges : « M. le Procureur du Chapitre 


] 


ES S v € 


me fit ouvrir le lieu où ils étoient conservez. Je les trouvai 
dans un état pitoyable, parce que le receveur du Chapitre, 
à qui on avoit confié la clef de ce lieu, en avoit fait un 
poullalier, et que comme ils étoient ouverts sur des pupi- 
tres, les poules les avoient couverts d’ordures... L'un des 
plus curieux manuscrits de la Sainte-Chapelle est celui 
qu'on appelle les Heures du duc Jean. C'est un pseautier 
lalin avec une version angloise de six ou sept cens ans. 
Ceux qui me la montrèrent croyoient que c’étoit de l’alle- 
mand ou de l’hébreu, mais sitôt que je l’eus vu, je connus 
le caractère anglo-saxon. J'en fus encore plus convaincu, 
lorsqu'examinant les litanies qui sont à la fin, je trouvai 
que la plupart des saints étoient d'Angleterre (1). » Cette 


citation montre bien que la cause première d’une indiffé- 
rence et d’un gaspillage aussi inconcevables était l'ignorance 
des chapitres ou des monastères des richesses qu’ils possé- 
daient. Le fait suivant, emprunté au même ouvrage, n’est 
ni moins topique ni moins concluant : « Lorsque nous y 


vŸ 


arrivâmes, il (évêque) étoit à la chasse aux allouettes, à 
laquelle il se plait. Nous fûmes le trouver au lieu de son 
divertissement, et nous lui vimes prendre quelques 
allouettes en nôtre présence. Il nous reçut fort favora- 
blement ; mais il nous dit qu'il seroit fort en peine de nous 
communiquer quelque chose digne de nos recherches. 
Son chancelier, qui étoit présent, nous assura que nous 
ne trouverions rien dans ses archives, et que lui-même, 
dans une affaire qu’il avoit eu à soutenir pour son Altesse, 
avoit été obligé d’avoir recours au P. Mabillon qui luy 


(1) Tome I, 1'e partie, p. 28. 


— 267 — 


>» avoit donné plus de lumière que ses archives (1). » Enfin 
l’on n’est pas peu surpris de voir les religieux de Bellevaux 
(diocèse de Nevers) ouvrir de grands yeux quand les susdits 
Bénédictins de Saint-Maur, en mission chez eux, leur appri- 
rent que, d'après leurs titres, le fondateur et premier reli- 
gieux de leur monastère avait été un seigneur de Marmagne (2). 

On a vanté, en maint ouvrage, dans ce pays, le soin pieux 
et jaloux des religieux de Saint-Vaast à conserver leurs 
archives. C’est une asserlion sans fondement, que je ne sau- 
rais partager. Le premier inventaire des archives de St:-Vaast 
remonte au milieu du XVIe siècle ; il fut remplacé en 1784 
par un second répertoire qui est la copie du précédent aug- 
mentée d’un certain nombre de titres nouveaux. Je n’ai pas 
à critiquer la méthode tout enfantine employée dans cette 
classification ; nos inventaires modernes ont avant tout le 
souci de l’histoire, ceux d’alors visaient l'utilité pratique, en 
quoi ils n'avaient pas tort ; mais je reprocherai toujours à 
l'archiviste du monastère d’avoir laissé de côté, pour la diffi- 
culté de leur lecture, un nombre très considérable de titres, 
parmi les anciens et les plus utiles. 

Quand les abbayes de Saint-Vaast, de Saint-Bertin, de 
Lobbes, de Saint-Pierre de Gand, d’'Eenham, de Saint- 
Amand, pour obéir aux constitutions du concile de Trente, 
se réunirent en congrégation sous le nom d’Exempts de 
Flandre, elles voulurent s’enquérir historiquement de leurs 
origines pour prendre rang entre elles dans le choix du visi- 
teur de la Congrégation, et recueillir le faisceau de leurs pri- 
vilèges et de leurs immunités pour les opposer aux préten- 
tions juridictionnelles de lOrdinaire. Les archives de ces 
grands monastères, encombrées et mal tenues ne donnèrent 
pas toutes les ressources qu’on en pouvait attendre et la Con- 
grégation dut inscrire dans ses statuts l’obligation pour cha- 


(1) Tome I, 2e partie, p. 141. 
(2) Tome I, 1'e partie, p. 52. 


— 268 — 


que maison d’affecter à ses papiers un local, un classement 
et un gardien (1). Elle paya d'exemple en dressant l’inven- 
taire de ses privilèges, de ses actes synodaux et de ses pro- 
cès-verbaux de visite, et en les plaçant dans un coffre spécial 
dans l’abbaye de Saint-Amand (2). 

J'ai sous les yeux deux ouvrages assez rares du siècle der- 
nier intitulés, l’un l’Archiviste citoyen, ou méthode précise 
pour arranger les Archives (3), l’autre l’Archiviste françois, 
ou méthode sûre pour apprendre à arranger les archives et 
déchiffrer les anciennes écritures, par Battheney, archiviste 
et féodiste (4). Ce n'est évidemment pas les seuls ouvrages 
en ce genre pour une époque qui vit les travaux de tant de 
diplomatistes distingués, mais, pour nous en tenir à ceux-ci, 
ne pouvons-nous pas inférer de leurs recommandations pres- 
santes que, s'ils dénotent une préoccupation bien accusée 
d'entretenir dans les dépôts publics ou privés la bonne tenue 
nécessaire à leur conservation, ils semblent trahir en même 
temps le désordre ou tout au moins le relâchement qui ten- 
dait à les compromettre. 


(1) « Sit quoque in singulis Congregationis archivum in quo repo- 
»+ nantur chartæ authenticæ, quarum exemplaria qui archivo præ- 
+ fectus est teneat, quando et quibus opus fuerit, exhibenda. » 
Statuts des Exempts. Cap. VIII, art. 4: de Biblictheca et Archivo. 
Cf. Archives départementales. H. 24. 


(2) Je ne sais ce que sont devenues ces archives de la Congréga- 
tion déposées à Saint-Amand. Peut-être sont-elles mêlées aux dos- 
siers de l'abbaye qui, si j'en crois un témoin oculaire, se perdent 
aujourd'hui dans les greniers de la mairie de Saint-Amand. Du 
moins, l'abbaye de Saint-Vaast nous a conservé par des copies toute 
l'histoire de cette grande réforme monastique du XVIe siècle, que 
l'érudition locale n’a pas encore soupçonnée. (Cf. Archives Dépar- 
tementales. H. 12 à 53.) 

(3) Par D'EsTIENNE, écuyer, Aix, André Adibert. 1778 ; in-12, 
24 pages. 

(4) Paris, Le Clerc. 1775 ; in 4°, 52 pages et 52 planches gravées. 


— 269 — 


D'ailleurs, si j'ai senti le besoin d’ouvrir ici une parenthèse 
pour montrer que l’ancien régime ne nous a pas laissé ses 
archives sans de nombreuses lacunes, je me hâte de la fer- 
mer pour étudier la nouvelle situation faite à ces collections 
par la révolution de 1789. 


IV 


L'organisation des corps administratifs des départements, 
opérée dans le cours de l’année 1790, fut le premier pas 
dans la voie de formation des Archives départementales, 
par la mise en demeure faite aux États provinciaux et aux 
Intendances de remettre aux administrations nouvelles (1) 
les papiers de leur gestion. Les suppressions successives 
des maîtrises et jurandes, le 17 mars 1791, des chambres 
des comptes le 25 août, des maïtrises des forêts le 29 sep- 
tembre, des ordres royaux, militaires et hospitaliers en 
mars 4792, des confréries le 18 août, de l’ordre de Malte 
le 19 septembre, des collèges en mars 1793, des compagnies 
d’arbalétriers et d’arquebusiers les 24 avril et 2 mai, des 
fermiers généraux le 5 juin, des Jésuites les {8 et 28 juillet, 
des académies et sociétés littéraires le 8 août, des fabriques 
les 13-14 brumaire an II, des tribunaux consulaires les 4-8 
nivôse, furent la continuation et la consécration de cette pre- 
mière mesure. Je n'ai pas parlé, et à dessein, de la suppres- 
sion des corps religieux en général qui, par sa date, prend 
place avant toutes celles que je viens d'énumérer. La loi du 
5 novembre 1790 mérite, en effet, une mention spéciale : 


(4) Proclamatiou du Roi du 20 avril 1790. Pour ce qui regarde 
le Pas-de-Calais, cf. Archives départementales. Lors (collection des 
Etats) : Instruction adressée par ordre du Roi au Directoire du dé- 
partement du Pas-de-Calais, le 24 juillet 1790. 


— 970 — 


«Les registres, dit-elle, les papiers, les terriers, les chartes 
» et tous autres titres quelconques des bénéficiers, corps, 
» maisons et communautés, des biens desquels l’adminis- 
» tration est confiée aux administrations de département et 
» de district, seront déposés aux archives du district de la 
» situation desdits bénéfices ou établissements, avec l’in- 
» ventaire qui aura été ou qui sera fait préalablement. A 
» cet effet, tous dépositaires seront tenus, dans la quin- 
» zaine de la publication du décret, de les remettre aux- 
» dites archives, à peine d'y être contraints, même par 
> corps; et, en cas de soustraction et de recélé, si les 
» soustracteurs et les recéleurs ne rapportent pas, dans le 
» même délai, ce qu'ils ont enlevé, ou s'ils ne se sou- 
» mettent pas de le rapporter, ils seront poursuivis et punis 
» selon la rigueur des lois. » 

Les papiers des émigrés et des étrangers furent, à leur 
tour, l'objet de mesures analogues, et leurs biens acquis à 
Ja Nation vinrent grossir, sous le nom de biens de deuxième 
origine, les disponibilités déjà si considérables des receveurs 
domauiaux en biens de première origine ou d'églises. 

Le département du Pas-de-Calais ne faillit pas à sa tâche, 
ainsi que l’aîtestent les registres aux délibérations des 
Districts, pour les années 1790, 1791, 1792, qui nous ont 
ainsi laissé par le menu l'histoire de la formation des Ar- 
chives du Pas-de-Calais. Les municipalités sont mises en 
demeure de dresser des inventaires, d'apposer les scellés sur 
les papiers des établissements supprimés, de préposer des 
gardiens à leur surveillance, puis de centraliser ces dépôts 
aux chefs-lieux de district. Cette besogne n'était pas une 
sinécure, et le District d'Arras, pour sa part, s'adjoignit dès 
le principe un archiviste aux appointements de 900 livres 
pour mettre l’ordre dans ces arrivages. On se buttait d’ail- 
leurs à certaines résistances qu'une délibération du même 
corps, en date du 3 octobre 1791, leva, en envoyant partout 


— 271 — 


des commissaires spéciaux pour l'enlèvement des archi- 
ves (1). Les papiers de l’abbaye d’Avesnes (2) ne sont 
parvenus jusqu à nous que grâce à un moyen radical; d’au- 
tres, comme ceux de l'évêché (3) et du chapitre d'Arras (4) 
et de la collégiale de Lens (5) ne furent répétés contre leurs 
détenteurs en mars 1792 qu'en menaçant ceux-ci d'empri- 
sonnement ou de privation de traitement. 

À force de déclarer titres acquis à la République les 
papiers des établissements qu'il fermait, des offices qu'il 
remboursait, des émigrés dont il avait mis les biens sous 
le séquestre, l'État avait accumulé dans les greniers des 
administrations nouvelles une masse énorme de liasses, 
de cartons, de registres, dans le dédale desquels il était peu 
facile de se reconnaître. C’est malheureusement au milieu 
de ce premier désordre, que se firent jour les revendica- 


(1) « Ensuite, sur l'observation qui a été faite que, malgré plu- 
sieurs avertissements réitérés, quelques municipalités négligeoïent 
d'inventorier et d'envoyer au district les titres reposans aux archi- 
ves de diverses maisons religieuses situés dans leur arrondisse- 
ment et que cette négligence causoit une stagnation notable dans 
les affaires de l'administration. 
> Les administrateurs composans le directoire du District d'Arras, 
oui le raport et le procureur sindic, ont arrêté que des commis- 
saires pris dans leur sein se transporteroient successivement dans 
les municipalités en retard de former lesdits inventaires et de 
faire lesdits envoys, pour, en exécution des décrets, notamment 
de l'article onze de celui du vingt avril mil sept cent quatre vingt 
dix et de l'arrêté du Dépt du quinze juillet dernier, procéder aux- 
dits inventaires, lever les scellés si aucuns y a, iceux préalable- 
ment reconnus sains et entiers par la municipalité qui les auroit 
» apposés, et faire conduire ensuite tous les titres et papiers au 
» secrétariat du district. >» (ARCHIVES DÉPARTEMENTALES, série L. Dis- 
trict d'Arras, reg. 8e, f. 49.) 

(2) ArcH. DEPART. série L. District de Bapaume. 

(3) Ibid. Dist. d'Arras, reg, 4°. f. 116. 

(4) Ibid. f. 113 v°. 

(5) Ibid. f. 114. 


VV VV Ÿ 


CCR, 


— 272 — 


tions de quelques meneurs contre tout ce qui avait appar- 
tenu aux dépositaires précédents du pouvoir, représailles 
bien explicables dans un moment d'effervescence et de trou- 
ble, mais inefficaces dans le but, ignorantes dans leurs 
moyens, désastreuses dans leurs conséquences. Le grand 
historien Michelet, peu suspect de tendresse pour le régime 
déchu, peint en ces termes énergiques la situation: « Les 
» parchemins ‘eurent aussi leur tribunal révolutionnaire, 
» sous la dénomination de bureau de triage des titres ; tri- 
» bunal expéditif, terrible dans ses jugements Une infinité 
» de monuments furent frappés d’une qualification meur- 
» trière : titre féodal ; cela dit, c'en était fait (1). » 

Les lois des 12 mai et 24 juin 1792, des 17-18 juillet et 
2 octobre 1793, qui ordonnaïent le brülement des titres 
nobiliaires et féodaux, nous ont privés d’une foule de docu- 
ments très précieux pour l’histoire des familles et les études 
héraldiques (2?) ; celles des 19 août et 4 septembre 1792, qui 
provoquaient la destruction des pièces comptables antérieu- 
res aux trente dernières années, ont été plus regrettables 
encore, parce qu’elles nous ont enlevé ces mille et un traits 
de la vie journalière, ces appréciations de la situation éco- 
nomique des temps passés dont l'érudition moderne est si 
friande ; mais la mesure la plus regrettable fut, à coup sûr, 
la loi des 5-6 janvier 1793 qui prescrivit le triage des par- 
chemins et leur envoi aux arsenaux (3). Déjà un décret de 


(1) Mrcuecer, Histoire de France, tome II. p. 700. 

(2) Les preuves de noblesse des membres des États d'Artois qui 
se trouvaient encore le 2 août 1790 (Cf. ARCH. DEPART., série L. 
4e registre du Directoire, f° 10) dans une armoire de l'Hôtel ont 
disparu complètement. 

(3) Les arsenaux de Calais et de Saint-Omer ont englouti les 
rarissimes diplômes de l'abbaye de Saint-Bertin, et celui de Metz 
a fourni aux collectionneurs de la région de l'Est des missels, des 
bréviaires, des nécrologes, des cartulaires et un grand nombre de 
chartes, dont deux cabinets de l'Artois ont recueilli de belles épaves. 


— 213 — 


la Convention du 5 janvier au II, avait envoyé aux arse- 
naux de la marine, pour en faire des gargousses, les par- 
chemius et les papiers des chambres des comptes et autres 
établissements supprimés par la loi du 3 octobre 1792, et un 
arrêt du comité de Salut public du 7 frimaire an III avait 
décidé que les parchemins imprimés ou écrits existant dans 
les dépôts nationaux, même ceux ayant servi de titres d’of- 
fices et droits abolis, seraient remis à la Commission des 
armes et poudres 

Jalouses de montrer du zèle et de prévenir les dénoncia- 
tions d'incivisme, les administrations s’empressèrent dans 
cette voie, et nous voyons celle du District de Béthune, 
pour n’en citer qu'uue seule, envoyer en deux fois (5 et 30 
pluviôse an III) au comité d'artillerie 491 livres de parche- 
mins répondant aux calibres 3, 4, 6, 8, 12, 18, 24, 56 (1). 
D’autres, comme la municipalité d'Ardres, avaient brûlé 
tous leurs titres lors des fêtes qui inaugurèrent le calendrier 
républicain (2) 

J'ai dit que le triage opéré par les agents de la Révolution 
avait été aussi funeste aux Archives que les brülements ou 
les envois aux arsenaux. Voici, en effet, pour nous en tenir 
au seul Conseil d'Artois, la veille encore la plus haute juri- 
diction de la province, sur quelles bases fut établi ce triage. 
Au cours de l'an V (3),on mit en réserve, pour iles con- 
server, les papiers relatifs aux confisations de biens qui 
suivirent la prise d'Arras eu 1643, une série d'anciens 
plaids du Conseil, les procès-verbaux d'enquêtes, les juge- 
ments, les mises de fait, des lettres de grâce, etc., etc. ; 
mais, en même temps, on vouait à la destruction les listes 
des levées d'hommes dans les villages en 1656, les comptes 


(1) ArRcH. DÉPART. série L. District de Béthune, li. 179. 
(2) ARCH. DEPART. série L. District de Calais. 


(3) ARCH. DÉPART. série L. District d'Arras. Inventaire. 


18 


— 2714 — 


des paroisses, les enquêtes sur les ‘abbayes, les requêtes des 
villes au Roi, les anciens comptes du Conseil, ceux de l’hos- 
pice de Lens, les registres aux causes du bailliage de 
Lillers, des cueilloirs de seigneuries et nne foule d'autres 
documents du plus grand intérêt. On trouva, il est vrai, 
dès le mois de vendémiaire an VI, que ce triage superficiel 
était sujet à révision, et l’on conserva beaucoup de titres 
précédemment destinés à la vente, notamment les anciens 
comptes dont il vient d'être question ; mais à voir ce qui 
reste aujourd’hui d'un fonds d'archives aussi considérable 
(à peine 800 liasses), on regrette profondément que les 
remords des agents du triage ne se soient pas étendus à un 
plus grand nombre de documents (4). 

Que dire maintenant des prétendues révisions qui suivi- 
rent l'entrée des collections aux Archives départementales 
et qui firent vendre ou brûler, sous la Restauration, toutes 
les pièces relatives aux guerres de la Révolution, à la fabri- 
cation des armes et des munitions, à l’approvisionnement. 
aux convois, aux ateliers de secours, aux dons patriotiques, 
à l’organisation de l'instruction primaire dans les commu- 
nes rurales (2)? sinon que l'ignorance des exécuteurs de 
ces hautes œuvres n’eut d'égale que celle des agents qui les 
avaient ordonnées. N'a-t-on pas, daus notre département, 
continué, jusqu’en 4873, de fournir les relieurs de la Ville 
et de cartonner les registres des Archives avec des parche- 
mins prélevés sans discernement ? 

Mais laissons ces tristes gaspillages que toutes les récri- 


(1) On multiplierait à l'infini ces exemples. Que sont devenus les 
38 liasses et les 20 cueilloirs de la Chartreuse de Neuville-sous- 
Montreuil dont le District de Boulogne accusait réception le 17 fé- 
vrier 4791 ? Cf. ARCH. DÉPART... série H. Chartreuse de Neuville. 

(2) Les inventaires des papiers des Districts sont émaillés d'anno- 
tations relatives à la vente ou à la destruction qu'il a convenu de 
faire des dossiers qu'on n’a point jugés intéressants. 


e 


— 275 — 


mipnations ne sauraient réparer, et voyous ce qui. resto 
aujourd'hui du vast: héritage laissé par l'ancien régime 
dans le département du Pas-de-Calais. 


Ce serait une erreur de penser, d'après ce qui vient d’être 
dit, que les Archives Départementales comprennent exclu- 
sivement des documents antérieurs à 1790 ; elles sont encore. 
les centres naturels des volumineux dossiers créés par la Ré- 
volution pour l'étude et l’organisation successives des nou- 
veaux services administratifs, et collectionnent au jour le: 
jour les actes si variés de l'administration préfectorale. De. 
ces deux fonds, le premier a un caractère historique immé- 
diat ; le second, qui plus tard ne sera pas moins précieux: 
pour l’histoire, est surtout, à l'heure actuelle, d’une utilité 
administrative : 1l est consulté chaque jour pour la gestion 
des affaires courantes. De cette nature double des archives, 
ressort la double mission de l’Archiviste : d'une part, il doit, 
par le classement et l'inventaire, mettre en valeur les 
richesses historiques dont il a la garde, et il sert, d'autre 
part, de collaborateur aux bureaux de la Préfecture (1). 

L'ensemble de ces papiers, tant historiques qu’adminis- 
tratifs, est considérable, puisqu'il monte, pour le seul dépar- 
tement du Pas-de-Calais, à plus de 100,000 liasses qui, pla- 
cées de champ, serrées l’une contre l’autre, donneraient un 
développement de plus de 7,000 mètres de rayonnage cou- 


(4) Cf. Rapport au Ministre de l’Instruction Publique sur la 
situation des archives nationales, départementales, communales et 
hospitalières pendant l’année 1886. par X. CHARMES, in-8°, 1887, 
Lille, Danel. 


— 976 -- 


rant. Or, la bibliothèque de la ville d'Arras dont on admire 
l'immense vaisseau et les deux salles annexes compte au 
plus 1,750 mètres 

Le cadre de cette étude ne me permet pas de vous parler 
des archives modernes, ni même de celles de l’époque in- 
termédiaire ; ce serait fatiguer, par une nomenclature aussi 
aride qu'administrative, un auditoire qui, peut-être, me tient 
déjà rigueur d’avoir voulu secouer sous ses yeux la poussière 
des grimoires. 


Le nombre est considérable des établissements supprimés 
qui ont laissé des traces jusqu’à nous ; on peut même dire 
qu'il déroute toutesles supputations qu'on en voudrait essayer. 

Certainement le marquis de Laborde n’aurait pas estimé 
à 10,000 (1) le nombre des fonds d'archives tombés dans le 
domaine public, s’il avait procédé par analyse, en étudiant 
de près les anciens rouages tant administratifs que religieux 
d’un département ou d’une province. Le seul dépôt du Pas- 
de-Calais, que les statistiques officielles de 1848 (2, répu- 
taient posséder environ 480 fonds, abrite, d après un examen 
tout récent, la prodigieuse réunion de 1,143 fonds d’archives 
anciennes qui va s augmentant chaque année par nos reven- 
dications. 

Le Trésor des Chartes, émané des anciens comtes d’Ar- 
tois, tient la tête de cette collection, plus encore psr son 
importance historique que par sa place dans la classification. 
26,700 pièces des XIIIe et XIVe siècles jettent la lumière la 
plus complète sur un siècle et demi de l'histoire de la pro- 
vince d'Artois. Ce fonds incomparable renferme des docu- 
ments de première importance et presque tous inédits : 
clauses du contrat de mariage de Louis IX, ordonnances de 


(4) Loc. cit., p. 9. 

(2) Tableau général numérique pur fonds des Archives départe- 
mentales untérieures à 1790. Paris, imprimerie nationale, in-4° 
de 254 p. 


— 277 — 


Philippe le Bel sur les métiers de Paris, du roi Jean sur les 
Grandes Compagnies en Champagne, de Charles VI sur la 
conversion des rentes d'Arras, instruction sur la rançon du 
roiJean, coutumes de Normandie approuvées par l'Echiquier 
de Rouen, compte d hôtel de Robert IT pendant son expé- 
dition dans le midi de la France contre les Anglais, règle- 
ment de la saunerie de Salins, une lettre missive d'Enguer- 
rand de Marigny à la comtesse Mahaut antérieure à lalettre 
de Joinville à Louis le Hutin, traités d’alliances, rapports 
diplomatiques, comptes municipaux, mouvements des ports, 
devis et comptes de constructions de châteaux, inventaires 
de mobiliers, etc. ; en un mot, toutes les manifestations de 
la vie, des mœurs, des métiers, toute l’histoire intime de la 
noblesse, du clergé et de la classe laborieuse (1). 


A la tête de nos fonds judiciaires se place le Conseil d’Ar- 
tois, qu’on pourrait presque appeler le parlement de la pro- 
vince, auquel ressortissaient toutes les autres juridictions. 
On y trouve, outre les coutumes du pays et l'enregistrement 
de tous les actes constitutifs de l'Artois, de nombreux docu- 
ments pour l’histoire des familles et des communautés. 
Après lui viennent s’aligner les gouvernances d’Arras et de 
Béthune, la sénéchaussée de Boulogne, les bailliages de Saint- 
Omer, de Bapaume. de Montreuil, d'Hesdin, de Lillers, les 
échevinages de Béthune, de Saint-Venant, de Fauquember- 
gues, six maîtrises des Eaux et forêts, la Maréchaussée 
d'Artois et bien d’autres encore. 


La série des administrations provinciales, plusrestreinte 
en nombre, nen est pas moins très considérable par l'im- 
portance des fonds etla variété de leur intérêt. L'intendance 
d'Artois et Picardie, d'Artois et Flandres, avec toutes ses 


(1) La richesse du Trésor des Chartes d'Artois est mise en pleine 
lumière par l'Introduction dont J.-M. RicHarD a fait précéder son 
Inventaire-sommaire des Archives du Pas-de-Calais, série A, 
tomes Tet If. C'est à celle-ci que j'emprunte les détails qui précèdent. 


— 278 — 


subdélégations, ressemble à une vaste préfecture dirigeant 
avec ses sous-préfectures l'administration générale, provin- 
ciale et communale, les affaires militaires et religieuses, 
l'agriculture, le commerce et l’industrie, l’assistance publi- 
que, les finances l'instruction, la justice et la poiice, les 
travaux publics, etc., etc. Cette riche source d'histoire 
éclaire toute la vie de l’Artois et du Boulonnais aux XVIIe 
et XVIIIe siècles, depuis les guerres de Louis XIV qui se- 
mèéréert'tant de ruines et édifièrent tant de citadelles, jus- 
qu’au gigantesque dessèchement du Calaisis que les ingé- 
nieurs modernes envicraient à bon droit. 

Les Etats d'Artois que je comparerais volontiers à un Con- 
seil général muni des plus larges attributions, votent et ré- 
partissent l'impôt, dressent un cadastre que les plaideurs 
consultent encore avec fruit tous les jours, fondent et en- 
tretiennent des écoles de dessin, d'accouchement, d’artille- 
rie, encouragent les manufacturiers, ouvrent des haras, dé- 
limitent les marais et autres communaux et créent pour 
cette catégorie d'immeubles une jurisprudence qui sert en- 
core de thème aux amplifications du Conseil de Préfecture, 
défendent en toute occasion les libertés provinciales dont 
l'Artois était si justement jaloux. 

Enfin l’Election d Artois, en révisant les titres des privilé- 
giés à échapper à l'impôt, nous a légué le livre généalogique 
de la noblesse artésienne. 


La série de l'instruction publique est relativement pauvre 
avec les collèges des Jésuites d’Aire, d'Arras, de Béthune, 
de St-Omer, d’Hesdin et quelques autres établissements. La 
suppression des Jésuites en 1772 est peut-être la cause de 
cette pénurie, car les villes, ayant confié leurs collèges aux 
Oratoriens, er firent en quelque sorte des établissements 
municipaux dont les'archives sont demeurées dans les mai- 
ries. 


La série E, au contraire, est absolument envahissante avec 


— 279 — 

274 familles, 201 seigneuries, 36 communes, 24 confréries 
ou corporations. Elle contient en outre, et c’est là ce qui 
fait son exubérance, les actes des notaires des circonscrip- 
tions d'Arras, Bapaume et Douai, de Béthune, d'’Aire, de 
Lens et d’Hesdin. C’est la que s’élabore tous les jours l’his- 
toire des familles et de la propriété durant les XVIe, XVIT: 
et XVIIL: siècle, en plus de 15,000 liasses de testaments, 
partages, contrats de mariages, ventes, baux, rentes, etc. 


Que dire de cette belle série du clergé séculier où les 
3 évêchés, les 3 officialités, les trois chapitres d’Arras, de 
Boulogne et le St-Omer se coudoient, escortés de 8 collé- 
giales et de 4 séminaires, suivis enfin de 2 doyennés, de 
15 cures, de 214 fabriques et de 32 chapelles ? 


Que dire également de ces magnifiques épaves du clergé 
régulier comprenant 104 abbayes ou couvents d'hommes, 
68 maisons de femmes et 52 fonds hospitaliers”? Certes, tous 
ces établissements n'ont pas eu l’ampleur de cette grande 
abbaye de St-Vaast qui, après des pertes incalculables en 
nombre et en richesse historique, compte néanmoins près 
de 5,000 liasses ou registres ; mais tous sont éminemment 
intéressants à des titres divers. Ne rencontre-t-on pas dans 
ces collections, outre les manifestations parfois les plus inat- 
tendues et les plus bizarres de la vie religieuse, l’histoire 
toute entière d’un nombre incalculable de communes rura- 
les, des renseignements curieux sur la situation économique 
des populations, sur le prix des denrées, sur les lettres et 
les arts, sur l’organisation de linstruction, sur les différents 
modes d'exploitation de la terre, sur les guerres qui ont dé- 
solé de tout temps ce pays frontière et sur nos traités diplo- 
matiques eux-mêmes ? J'y trouve le cantonnement des débris 
de l’armée de Villars à côté des représailles de Charles-Quint 
contre les tenants de François Ier, l'organisation du Mont- 
de-Piété d'Arras et celle des Exempts de Flandre, la créa- 
tion d’un collège à Douai pour les catholiques anglais réfu- 


— 280 — 


giés, une copie de la chronique Gérardine retraçant la vie 
des évêques d'Arras jusqu’à Pierre de Ranchicourt, les mis- 
sions de l’abbé Jean Sarrasin en Espagne coudoyant l’ambas- 
sade de Wildac et Rogier (1) auprès du marquis de Moravie, 
à propos du duché de Brabant et de l’avouerie d'Alsace au 
XIVe siècle, les œuvres hier inconnues de Raoul de Pres- 
les, le célèbre juriste de Philippe-le-Bel (2), s’alignant à côté 
du journal des munificences artistiques de l’abbé Jean du 
Clercq. | 


VI 


Je crois avoir montré par ces quelques aperçus ce que 
sont les Archives du Pas-de-Calais. Je n'ai pas dit, c’eût été 
long et fastidieux, ni ce qu’elles seraient si la Révolution 
n'avait pas trouvé disparues depuis longtemps de grandes 
institutions comme l'évêché de Thérouanne et tant d’autres, 
ni ce qu’elles pourront être lorsque des revendications heu- 
reuses auront groupé près d'elles les fonds éparpillés au- 
jourd’hui dans les tribunaux, l'évêché, les chambres de com- 
merce, les inscriptions maritimes, les prisons, les villes et 
les communes rurales, et jusque dans les arsenaux. 

Ces revendications, entreprises au nom de l’histoire et de 
l'intérêt des particuliers, ne peuvent manquer d'aboutir un 
jour. L'administration des Domaines, celle des Forêts, celle 
des Ponts et Chaussées, plusieurs Tribunaux ont depuis 


(1) « La relation de maistre Wildac et Rogier à leur retour de 
» Morave. Memoriale responsionum reportatarum de Almania 
» conclusive et in summa. » | 

(2) Traduction du Rex Pacificus et Traité contre les juridictions 
ecclésiastiques. Cf. Catalogue des manuscrits conservés dans les dé- 
pôts d'Archives départementales, communales et hospitalières (Paris, 
Plon, 1886), Pas-de-Calais, n° 10, p. 242. 


— 281 — 


longtemps compris qu’impuissants à conserver et à mettre 
en lumière les archives qui leur ont été dévolues vers 1790 
pour l'étude des questions restées pendantes sous la Révo- 
lution, ils se dégageaient d’une responsabilité génante et 
servaient l’intérêt général en nous abandonnant leurs col- 
lections. Les autres administrations ne peuvent tarder à en- 
trer dans la même voie. 

Enfin certains particuliers qui, pour des raisons diverses 
et par des moyens que je n’entreprendrai point ici de re- 
chercher, se trouvent aujourd'hui nantis de parcelles de 
notre histoire, pourront être sollicités à leur tour de confier 
aux Archives départementales ces collections, dont la pos- 
session n’équivaudra jamais pour eux qu'à un dépôt, loin de 
constituer une propriété. L'imprescriptibilité et l’inaliénabi- 
lité du domaine de l'Etat, en dépit des réserves faites par 
certains esprits sur son origine, couvriront ces titres jusqu’à 
l'heure où un archiviste, soucieux de sa mission, fera dili- 
gence pour les réintégrer au bercail. 

Cette tendance se dessine partout et s’accentue de plus 
en plus : c’est la ville d’'Evreux restituant le comté du même 
nom ; c'est le vicomte Reille abandonnant son magnifique 
chartrier de la Ferté-Senneterre, fort de plus de 100 liasses; 
c’est la Cour de Douai cédant son Parlement de Flandre ; 
c’est, tout récemment, l’évêque d’Autun, un académicien, 
confiant aux Archives de Saône-et-Loire les papiers de son 
évêché et de son chapitre cathédral ; c’est, hier encore, deux 
descendants de la vieille noblesse artésienne nous rendant 
les dossiers d'impositions du village d’Aix-Noulette et un 
important registre mémorial de la ville de Béthune dont 
l’origine de propriété leur paraissait sujette à caution. 

Les reprises qui seront opérées de ce chef dans le Pas- 
de-Calais auront pour effet de doubler l'importance de nos 
archives historiques. Pratiquées avec suite dès 1880, elles 
ont douné de tels résultats dans ces huit années qu’on ne 


— 9892 — 
saurait douter aujourd’hui de la réussite à bref délai de cel- 
les qui restent encore à négocier. 

Citerai-je au hasard les réintégrations les plus importantes, 
telles que celles de la collégiale d’Aire, des Gros d'Aire, de 
Béthune et d’Hesdin, de la gouvernance et de l’échevinage 
de Béthune, des bailliages de Lillers, de St-Venant, de Mon- 
treuil et d'Hesdin, du comté de Fauquembergues, du mar- 
quisat de Renty, des pays de Brédenarde et de Lallœu ? 

Que de nouveaux matériaux sauvés de l’oubli! dont cer- 
tains suffisent à juger une époque ou un évènement : telle 
cette réintégration de 2,500 registres ou liasses sur l’admi- 
nistration des Domaines, qui offrira dans ce département les 
documents nécessaires à une étude véritablement sérieuse 
des conséquences économiques du partage de la terre sous 
la Révolution (1)! 


VII 


L'amoncellement de tant de documents nouveaux, na- 
guère inconnus du public, s’ajoutant à tous ceux qu'il est 
déjà censé connaître, les classements qui s’opèrent tous les 
jours et les inventaires qui se publient depuis 1862, amène- 
ront sans doute une recrudescence de recherches et de tra- 
vaux faits d’après les bonnes méthodes, puisés aux vraies 
sources. 

Dès qu’on entreprend le dépouillement systématique d’un 
fond d’archives, on est immédiatement frappé de l'écart 
considérable qui existe entre les fécondes ressources qu’il 
eût pu fournir par une étude habilement conduite et les 
maigres dissertations qu’on a voulu tirer de toutes pièces de 


(4) On aura quelque idée de l'importance de ces matériaux, quand 
l'on saura que les réintégrations principales citées plus haut ont 
fait entrer aux Archives 500 mètres de papiers historiques. 


— 283 — 


‘Chroniqueurs vivant dans des milieux et à une époque où la 
critique n'avait pas cours. Que de monographies d’abbayes 
ou de communes se sont trouvées amoindries, réduites à des 
nomenclatures biographiques d’abbés ou de mayeurs, qui 
eussent pu embrasser toute une vie collective pleine de si- 
tuations imprévues empruntant à l'histoire du pays lui-même 
ses secousses et ses repos, ou lui en fournissant à leur tour 
le secret. 

Certainement on ne naît pas bénédictin, et celui qui se 
sent au cœur une curiosité de bon aloi pour l'étude de la vie 
de nos pères, aurait tort de reculer, sous la considération 
fermement acquise de la modicité de son apport à l’histoire 
nationale. Cette histoire n'est point encore faite: c’est un 
monument auquel chacun peut apporter sa pierre, et celui 
qui n’a pas le coup d’œil de l'architecte peut être très bon 
maçon. 

Quand les grands travailleurs du XVIIF siècle ont créé ces 
merveilleux outils qu’on appelle le Traité de Diplomatique, 
l'Art de vérifier les dates, le Gallia Christiana, le Glossaire 
de la basse latinité et tant d’autres, ils rencontrèrent sur 
leur route des difficultés énormes : les Archives étaient pri- 
vées et ne se communiquaient qu’à bon escient : aujourd'hui, 
elles sont publiques, et tout le monde y a droit d'entrée. 
Elles étaient, pour la plupart, dénuées de répertoires : elles 
sont aujourd'hui classées régulièrement, inventoriées suivant 
des cadres uniformes, et livrées au public en une série de 
volumes peu dispendieux à acquérir. On a bien eu raison 
d'appeler ce siècle « le siècle de l’histoire, » qui a ouvert, il 
y a vingt-cinq ans, cette admirable série d’inventaires som- 
maires, forte aujourd’hui de 300 volumes in-4 et appelée à 
en compter à bref délai près d'un millier. « Aucun peuple 
» n’a encore publié une enquête aussi vaste et à la fois aussi 
» minutieuse sur son passé (1), » et l’on est en droit de dire 
que la France moderne, loin de laisser en friche l'immense 
héritage historique que notre Révolution lui a donné, s’est 


(4) Rapport au Ministre, cité plus haut, page "7. 


— 984 — 


étudiée à le mettre en valeur, au grand profit de tous ses 
enfants. 

Nul ne saurait rester en dehors de ce grand mouvement 
et, depuis l’humble instituteur qui s’essaie à l'histoire de son 
village jusqu'à l’économiste qui projette l'équilibre de la so- 
ciété moderne, tout le monde doit aujourd’hui, tout en te- 
nant compte des faits historiques désormais acquis, scruter 
laborieusement et comparer les milieux et les époques, faire 
table rase de ses préférences personnelles ou des idées qui 
ont cours forcé, et se renfermer dans la seule étude &es 
sources. Mais, pour cela, il faut courageusement se faire 
ouvrier et manier l'outil sans défaillances. Celui qui, vou- 
lant écrire l'histoire, n’apprend pas à lire les textes par la 
paléographie, à les connaître par la diplomatique, à les in- 
terpréter par la philologie, se condamne nécessairement à 
se servir de la copie des autres, à voir par l'intelligence des 
autres, à épouser les erreurs de tous les devanciers ; son 
œuvre est irrémédiablement stérile, et loin d'éclairer l’his- 
toire, elle perpétue la légende. 


Pavais deux buts, en prenant pour sujet de cette étude 
l’organisation de nos Archives départementales ; c'était, 
d’abord de montrer à ceux qui les connaissent imparfaite- 
ment les abondantes ressources qu’elles peuvent offrir et de 
les faire connaître à ceux qui les ignoraient; c'était aussi 
d’y convier instamment tous ceux de nos amis qui, comme 
vous, Messieurs, n’ont que de studieux loisirs. Ne sera-ce 
pas reconnaitre de la façon la plus heureuse et la plus direc- 
tement profitable l’honneur que vous m'avez fait en m’appe- 
lant au milieu de vous ? 


M. H. de Mallortie 


Président 


en réponse au Discours précédent 


MONSIEUR, 


ous avez bien voulu, en commençant votre discours, nous 

faire les confidents de l’embarras, du trouble que vous 
causait l’appréhension de ne pouvoir justifier les suffrages 
de l’Académie. Vous avez même, dans la vivacité de votre 
inquiétude, pris à partie vos aînés, leur reprochant d’avoir 
épuisé les formules de modestie, ordinaires en pareille cir- 
constance, et mis, en quelque sorte, la main sur ce que 
vous regardez comme l'apanage des cadets. Mais ces aînés, 
quand 1ls se présentaient pour la première fois devant notre 
Compagnie, étaient des cadets, qui, comme leurs devanciers, 
croyaient ne pouvoir se soustraire aux convenances acadé- 
miques, si impérieuses dans notre pays. Qu’y faire, Mon- 
sieur ? Le genre académique est un peu le mal français. 
Nos voisins d’outre-Manche et nos voisins d'outre-Rhin, en 
plaisantent assez volontiers ; mais avec quelle raideur et 
avec quelle lourdeur ! Nous-mêmes nous nous en plaignons 


quelquefois... et pourtant nous ne voulons pas en gué- 
rir. Ne serait-ce point, par hasard, parce que l'esprit 
français, si mesuré, si net et si souple, fait de grâce et de 
raison, mélange de calcul et d'entraînement, amoureux des 
nuances, maniant tour à tour avec la même habileté, l’iro- 
nie légère qui ne blesse pas, et la louange délicate qui plaît 
toujours et nendort jamais, à ce que dit le Fabuliste 
— l'esprit français, trouve son compte et son triomphe 
dans ces innocents tournois littéraires ? Aussi, moins 
sévères que vous, Monsieur, aujourd’hui encore, nous aimons 
voir dans l’expression de sentiments bien naturels, après 
tout, chez un récipiendaire, non pas, des façons de parier 
officielles, mais la timidité toujours aimable, la modestie, 
charmante à tout âge, d’une âme délicate qui, dominée par 
le sentiment du beau et du bien, porte en toutes choses un 
désir de perfection qu’elle se croit incapable de réaliser ; de 
là, une défiance de soi qui empêche de reconnaître sa valeur 
véritable et fait voir un excès de bienveillance dans l'octroi 
d’une distinction que l’on juge n’avoir pas encore suffisam- 
ment méritée. Les applaudissements qui ont accueilli votre 
discours ont dû vous rassurer et dissiper vos craintes ; ils 
justifieraient, s’il en était besoin, le choix de l'Académie et 
l’empressement qu’elle a mis à vous appeler dans son sein. 

Nous savions du reste très bien, Monsieur, qu’un élève de 
l’école des Chartes, qui a conquis, il y a près de neuf ans, dans 
un brillant concours et en très bon rang, le diplôme d’ar- 
chiviste-paléographe, ne pouvait être resté les mains vides ; 
nous savions aussi tout particulièrement que vous avez eu, 
dans vos premières études, le plus tendre et le meilleur des 
maîtres, votre père; qu'enfant vous avez pu apprendre à 
lire soit dans la Mosaïque des promenades, soit dans la 
Belle de CGubri, soit dans Reims pendant la domination 
romaine, soit enfin dans plusieurs autres monographies qui 
ont mis en haut renom l’érudition et le talent du conscien- 
cieux et infatigable bibliothécaire de Reims. 


— 287 — 


De plus, l’Académie ne pouvait ignorer avec quelle activité. 
et quelle intelligence vous vous occupez du classement et du 
catalogue des archives remises entre vos mains, Il y a grand 
plaisir et il y a profit plus grand encore, je le sais, à par- 
courir, en vous ayant pour guide, ces longs corridors sur- 
baissés où les rayons du soleil ne pénètrent guère et où vous 
passez votre vie. Avec quel entrain, quel feu, quel enthou- 
siasme vous parlez de vos chères Archives, de leur organisa- 
tion, de leur classement, de vos nombreux inventaires, des 
réintégrations obtenues par vos soins, des richesses reçues 
la veille et de celles qui vous arriveront demain, enfin des 
nombreuses améliorations introduites et de celles plus nom- 
breuses encore qui restent à faire. Grâce à vous, Monsieur, 
grâce à votre méthode rigoureuse, partout règne l’ordre qui 
agrandit l’espace, partout la clarté et la lumière de l'esprit 
pénètrent enfin dans ce vaste entassement de documents, 
que le passé nous a légués comme un précieux patrimoine. 

Vous possédez vos Archives, Monsieur. Permettez-moi 
d'ajouter que vos Archives vous possèdent aussi. L'auteur 
du livre de l’Imitation a écrit : Cella continuata dulcessit, 
est dilecta amica et gratissimum solatium. La cellule 
se rend douce quand on continue de s’y tenir; elle est 
pour nous une chère amie et une très agréable consolation. 
Les Bénédictins, vos modèles, l’éprouvaient tous les jours. 
Vous, Monsieur l’Archiviste, qui avez recueilli, avec leur héri- 
tage, leur amour désintéressé, leur passion de la science et 
de la vérité, vous trouvez aussi dans vos galeries, qui res- 
semblent assez fort à des cloîtres, des charmes secrets Sans 
nul doute, les débuts dans votre carrière n'ont pas été 
exempts de quelques ennuis ; ces études d’archives ne se 
présentent pas d’abord sous des dehors bien séduisants ; 
cependant, à peine y a-t-ou fait quelques progrès, qu’elles 
paraissent moins ingrates, et bientôt elles attachent, et ins- 
pirent le plus grand, le plus profond intérêt. La carrière de 


— 288 — 


l’érudition réserve à ceux qui s’y engagent, des surprises et 
des jouissances aussi vives qu'on en peut trouver dans celle 
des lettres et des arts. La découverte d’une pièce inédite, 
l'intelligence d’un passage qui n’avait pas encore été compris 
ou expliqué, et le plaisir, en consultant les restes écrits 
d’une civilisation qui n’est plus, de rencontrer ce qu’on n’a 
vu nulle part dans les histoires, dans les mémoires, ni dans 
les discours qu'on a lus, ont un charme qu’on ne conçoit 
bien qu’après l’avoir éprouvé. Votre intelligence et votre 
ardeur vous ont déjà valu quelques-unes de ces bonnes for- 
tunes ; elles vous en préparent encore d’autres à l’avenir. 
L'Académie, Monsieur, vous les souhaite de grand cœur. 
Aujourd’hui, la bonne fortune est pour nous qui venons 
d'entendre un exposé rapide et complet, ou plutôt, qui 
avons vu passer sous nos yeux un dessin large et ferme, 
copieux, magistral de tous les documents qui composent nos 
Archives. Aussi avons-nous souri quand, dans un rappro- 
chement plus spirituel qu’exact, vous vous compariez à un 
jeune rhétoricien faisant son premier discours. J’ai connu 
beaucoup de rhétoriciens. Je les ai vus bien souvent en effet, 
à leurs débuts, interroger le plafond de leur classe ou de leur 
étude, avec l’espoir d’y trouver les idées encore absentes de 
leurs jeunes cerveaux, et les expressions, qui nécessairement 
semontraient récalcitrantes Chez ces écoliersencore novices, 
il y avait naturellement, surtout dans leurs premiers essais, 
pénurie pour le fond et pour la forme ; mais ce n’était nul- 
Jement votre cas, Monsieur. Les idées se pressaient dans 
votre esprit drues, abondantes, fortes et claires, justes et 
précises, fruits approfondis de longues réflexions et d’un 
jugement ferme et exercé. Pourquoi donc alors vous tant 
préoccuper de la forme ? L'intelligence humaine est un en- 
semble si bien lié dans toutes ses parties qu'un grand 
esprit est un bon écrivain. La vraie méthode d'investigation 
supposant un jugement ferme et sain, embrasse les qualités 


— 289 — 


solides du style. La règle du bon style scientifique, c'est la 
clarté, la parfaite adaptation au sujet, le complet oubli de 
soi-même, l’abnégation absolue. Mais c’est là aussi la règle 
pour bien écrire en quelque matière que ce soit. Le meilleur 
écrivain est celui qui traite un grand sujet et s’oublie lui- 
même pour laisser parler son sujet. Il se sert de la parole, 
écrivait M. de Cambrai au secrétaire perpétuel de l’Acadé- 
mie française, comme un homme modeste, de son habit, 
pour se couvrir. Il pense, il sent, la parole suit. Principe 
admirablement vrai! Le beau est hors de nous ; notre tâche 
est de nous mettre à son service et d’en être les dignes in- 
terprètes. L’art du bon langage n’est pas distinct de l’art 
même de penser et de trouver le vrai. 

Nous venons d'en avoir la preuve, Monsieur, dans votre 
remarquable discours, auquel toutefois j’ai grande envie de 
trouver un petit défaut, celui d’avoir épuisé le sujet que vous 
avez choisi, et rendu par là plus difficile encore la tâche du 
Président qui a l'honneur de vous répondre. 

En effet, Monsieur, si je vous suis pas à pas dans votre 
course rapide, je serai réduit à glaner quelques maigres 
épis que votre main, trop pleine ou fatiguée peut-être, n’a 
pas daigné rattacher à sa gerbe déjà si riche ; je serai, de 
plus, exposé à des redites déplaisantes pour tout le monde. 
Je préfère donc, après avoir dit en quelques mots à quiet 
comment nous avons emprunté notre dénomination d’Ar- 
chives, insister, mais sobrement et discrètement, sur lPutilité 
et les nombreux avantages des travaux d'archives. Ce sera 
toujours, Monsieur, vous parler de l’objet de vos chères étu- 
des et j'espère vous trouver indulgent. Je voudrais être aussi 
assuré de ne pas fatiguer l'attention bienveillante des per- 
sonnes distinguées qui sont venues si gracieusement nous 
honorer de leur présence. 

C'est aux Grecs que nous devens le mot archives. La chose 
était bien connue avant eux. Or, dans toutes les cités grec- 


19 


— 290 — 


ques de quelque importance, des édifices spéciaux étaient 
affectés à l'exercice des diverses magistratures ; on les ap- 
pelaït àpysta du verbe &pyw, qui signifie commander, gouver- 
ner, administrer ; — quelquefois cet édifice portait un nom 
emprunté aux magistrats qui y siégeaient. Plus tard, l’&pyetor 
ou l’Archive (comme on disait au xvi° siècle où le mot était 
encore du masculin et du singulier) fut le lieu spécialement 
affecté au dépôt et à la conservation des titres qui intéres- 
saient la République, chaque magistrature gardant d’ailleurs 
les actes qui lui étaient propres dans l'édifice où elle exer- 
çait ses attributions. À Athènes, comme vous l'avez dit, les 
Archives de l'Etat étaient dans le Metroon ou temple de la 
mère des Dieux (Cybèle) ; à Delphes, le local des archives 
était appelé Zéyæotpor. 

Beaucoup d’actes publics étaient conservés dans les tem- 
ples, dans celui d'Olympie on voyait la stèle sur laquelle 
était gravé le traité d'alliance qui liait pour cent ans Athènes, 
Elis, Argos et Mantinée. Sur les murs du Temple de Del- 
phes étaient inscrits des décrets et des actes de toute espèce 
en l’honnéur et sous la protection d’Apollon. Un sanctuaire 
prophétique n’était donc pas seulement l’œil prévoyant du 
peuple et sa conscience religieuse ; c'était encore sa mé- 
moire ; ce fut en un mot le berceau de toute la science his-. 
torique des Hellènes. 

Les ipréposés aux saints lieux avaient pour mission de 
maintenir ce lien qui unit entre elles les générations, et 
quand Platon äit dans ses lois (VI, vers la fin) qu’on doit 
dresser dans les sanctuaires les tables commémoratives des 
actes publics, il se conforma à une coutume générale pra- 
tiquée chez les Hellènes. Les desservants de ces sanc- 
tuaires nationaux étaient des fonctionnaires très occu- 
pés : ils devaient inscrire le revenu de la Divinité, les som- 
mes d'argent et les trésors déposés auprès d’elle, et en tenir 
une complabilité très exacte; mais ils devaient en outre 


— 291 — 


copier soigneusement les réponses prononcées, rassembler 
et ordonner les faits de l’histoire contemporaine qui pou- 
vaient être utiles à connaître. C’est ainsi que dans ce milieu, 
le caleul et l’écriture se perfectionnèrent de bonne heure 
et que ces Archives primitives donnèrent à la civilisation 
grecque un puissant élan Les &pyete, à cause de leur .desti- 
nation, paraissaient plus dignes de respect que les autres 
édifices, et Hypéride met sur la même ligne, l'incendie d’un 
Apystoy et le fait de livrer à l’ennemi les arsenaux, — ou de 
s'emparer de la citadelle. 

Le même respect et la même protection n'entourèrent pas 
nos archives nationales, à leur origine. Vous nous avez dit, 
Monsieur, leurs voyages en tous pays à la suite des rois Car- 
lovingiens et Capétiens ; ces chevauchées où, sans aucun 
doute, elles eurent à subir bien des vicissitudes, des accrocs, 
des accidents etdes pertes regrettables. Enfin, au xlir° siècle, 
les Archives de la Couronne, désignées sous le nom de Tré- 
sor des Chartes, furent déposées à la Sainté Chapelle du 
Palais, à Paris. 

Mais ce Trésor devint un dépôt fermé en 1582, quand il 
fut mis sous la garde du Procureur général au Parlement 
de Paris, et regardé comme une annexe du greffe de la cour 
de justice. Le désordre, qui avait toujours régné dans ce 
dépôt, s’accrut encore ; les rares documents qu’on y plaçait 
n'étaient l'objet d'aucune surveillance et se perdaient ou 
s'égaraient. Chose à peine croyable, Messieurs, peu d’an- 
nées après le mariage de Louis XIII, on eut besoin de re- 
courir au contrat ; on le chercha vainement au Trésor : il 
fut trouvé chez un épicier. 

Nous n'avons plus à craindre aujourd’hui de semblables 
mésaventures. Des lois, des instructions, des règlements 
sévères, sauvegardent nos dépôts publics. L’Etat, les dépar- 
tements, les communes connaissent leurs devoirs et les 
remplissent ; et si, par hasard, dans quelque coin écarté, de 


— 292 — 


vieux papiers, témoins du passé, courent encore quelque 
danger par le fait de l’incurie, de la négligence ou même de 
l’ignorance, la surveillance toujours en éveil de MM. les ar- 
chivistes-paléographes, leur activité chercheuse, fureteuse, 
infatigable, saura bien les découvrir et les mettre en sûreté. 

Aujourd’hui, Messieurs, tous les hommes sérieux et ins- 
truits reconnaissent l'utilité matérielle et pratique des tra- 
vaux d'archives ; ils en apprécient l'importance historique 
et scientifique, ils en saisissent l’influence morale et sociale. 

Le déchiffrement des vieux parchemins a servi souvent à 
établir les droits de propriété ou d'usage, soit des communes, 
soit des particuliers. Un jour, à la tribune française, répon- 
dant à des attaques dirigées contre l’école des Chartes, 
un orateur, M. Audren de Kerdrel, raconta le bonheur qu'il 
avait éprouvé le jour où son savoir paléographique lui avait 
permis de sauver la modeste fortune d’un père de famille. 

Ne pourrait-on pas citer aussi tel meunier de l’Anjou, qui 
était menacé de perdre son moulin s’il n’y avait eu, je ne 
dis pas des juges à Berlin, mais bien à Angers, un archiviste 
aussi capable et zélé que M. de Marchegay, dont là mort 
récente est une perte pour l’érudition française. 1l est peu 
de paléographes et surtout de conservateurs d'archives qui 
n'aient eu plusieurs fois l’occasion de rendre au public des 
services du même genre. N'est-ce pas en compulsant d’an- 
ciens titres que le savant abbé Delarue parvint à faire re- 
connaître le droit dont jouissent un certain nombre d'usagers 
de mettre leurs bestiaux paître dans la prairie de Caen. Tou- 
tes nos communes d’Artois ne trouvent-elles pas dans nos 
archives les titres qui leur conférent certains droits et privi- 
lèges qui leur sont tout particuliers ? 

Quelque fiers que nous devions être des grandes décou- 
vertes de notre temps et des progrès que ces découvertes 
nous font accomplir chaque jour en nous livrant les force 
de la nature, nous n'avons pas à dédaigner les enseigr 


— 293 — 


ments du passé. En voici deux exemples qui remontent un 
peu haut, mais qui n’en sont pas moins concluants : 

Dans un petit pays de la région orientale de la France, 
aujourd’hui compris dans le département de l’Aïn oùil forme 
à peu près l'arrondissement de Trévoux, s’étendaient les 
étangs de la Dombes, dite insalubre. Il avait été question à 
plusieurs reprises de dessécher ces étangs qui privaient l’a- 
griculture d'un terrain précieux et qui étaient d'ailleurs | 
mortels à la santé des populations riveraines. Mais, en fin 
de compte, on avait toujours reculé devant cette entreprise 
dont le succès était à peu près regardé comme impossible. 
On pensait, en effet, que ces étangs étaient le résultat de la 
constitution géologique du sol. Il a fallu qu'un ancien élève 
des Chartes, M. Guigues (son nom mérite d’être!conservé) 
vint prouver, à l’aide de pièces d'archives, que ces étangs 
avaient été créés artificiellement en vue de la pêche du pois- 
son, au xv® siècle, dansun temps où la Dombes, dépeuplée 
par les guerres, n’avait plus assez de bras pour cultiver le 
sol ; que, par conséquent, ce que la main de l’homme avait 
fait, elle pouvait le défaire. On se mit à J’œuvre et aujour- 
d’hui, Messieurs, près de cinq cents étangs, représentant en- 
viron cinq mille hectares, sont desséchés et rendus à la cul- 
ture. 

Tout le monde a entendu parler des terribles inondations 
qui désolèrent tant de fois les bords de la Loire et en parti- 
culier, en juin et juillet 1856, la ville de Tours. Le savant 
archiviste d’'Indre-et-Loire, M. Grandmaison, réussit à dé- 
montrer, en faisant des recherches dans le riche dépôt 
confié à ses soins, que ce désastre avait été en grande partie 
causé par la suppression des terrassements et autres ou- 
vrages d'art élevés par les ingénieurs de l’ancien régime 
pour mettre la ville de Tours en sureté contre la crue du 
fleuve. 

Il n'est pas, je crois, jusqu’à l’industrie minière qui ne soit 


— 994 — 


intéressée à la conservation et à l’étude approfondie des 
archives départementales et communales. On peut trouver 
dans ces dépôts l’indication des mines précieuses que le 
hasard a fait découvrir autrefois et dont on ne soupçonne 
plus depuis longtemps l'existence. Si l'exploitation de ces 
mines n’a pas été entreprise, ou a été abandonnée par nos 
ancêtres, cela n'a tenu le plus souvent qu’à l’imperfection 
grossière des procédés d'extraction dont ils pouvaient dis- 
poser. 

À un autre point de vue, Messieurs, ce qui semble fait 
pour attirer la bienveillance et l’attention de l’homme d'Etat 
en faveur des travaux d'archives, c’est leur haute portée mo- 
rale et sociale. Ces travaux ont le privilège d'entretenir 
deux tendances chez l’homme qui veut bien s’y livrer : d’une 
part l'esprit de famille et de tradition ; d'autre part le senti- 
ment de la solidarité étroite, intime des diverses classes 
qui composent la société. Le malheur est, qu’en France, 
l'esprit de famille et de tradition ne subsiste guère qu’au 
sein des classes aristocratiques. Seules, elles paraissent tenir 
à honneur de connaître leur histoire, d'établir leur filia- 
tion, de dresser, comme on dit, leur généalogie. Encore ne 
le font-elles trop souvent que pour donner satisfaction à une 
vanité mesquine et frivole. Et pourtant, que de leçons, que 
d'enseignements de tout genre, le penseur, le moraliste, 
pourrait puiser dans l’histoire mieux comprise des familles, 
quelles qu’elles soient. On se convaincrait, par exemple, que 
l'extrême richesse n’est pas moins fatale à la longue durée 
des races que l’extrême misère, et que la médiocrité, la 
médiocrité d’or, comme disait Horace, est la meilleure des 
conditions sociales. On verrait que cette opulence tant enviée 
est comme une sorte de serre chaude qui fait périr les fa- 
milles plus vite encore qu’elle ne les a fait fleurir. 

Au temps où nous vivons, nous sommes frappés de la mo- 
bilité que présente l’histoire des familles, tour à tour élevées 


_— 995 — 


et abaissées par la fortune ; mais ce spectacle n’appartient 
pas seulement à notre siècle et à notre société telle que l’a 
faite le code Napoléon. Si l’on considère sans parti pris, et 
sans préjugés sur ces matières, le tableau que présente 
l’état social des huit derniers siècles, on y verra que, mal- 
gré les institutions tendant à immobiliser la propriété, pour 
une terre qui se maintient dans la même maison, mille au- 
tres passent de famille en famille ; que la liste des posses- 
seurs de fiefs se modifie de siècle en siècle avec une étrange 
rapidité et que sans cesse des familles disparaissent de la 
scène pour faire place à de nouvelles. Ainsi à certaines 
époques on rencontre des noms de laboureurs, d'ouvriers, 
qu'on retrouve un siècle plus tard, portés par la bourgeoisie 
des villes et bientôt par la noblesse. Le phénomène contraire 
se produit tout aussi vite. Des noms de la plus haute noblesse 
du xrr° siècle, se trouvent au xiv° dans la bourgeoisie et 
bientôt après parmi Les ouvriers et les laboureurs. C’est donc 
avec raison qu’on a dit, de nos jours : 


Tout homme est héritier et tout homme est ancêtre. 


Un proverbe fameux au moyen-âge peint bien plus 
énergiquement encore, dans lhistoire des familles, la mobi- 
lité des choses humaines : 


Cent ans bannière, cent ans civière. 


Enfin, l'importance scientifique et historique des travaux 
d'archives est encore plus manifeste, plus incontestable. Vous 
avez dit avec raison, Monsieur, que le xix® siècle sera le siè- 
cle de l’histoire ; seulement vous me paraissez bien sévère, 
je dirai même injuste, en bornant ce mérite aux vingt-cinq 
dernières années. Si vous voulez dire que la véritable mé- 
thode historique complète, rigoureuse, définitive, n’est véri- 
tablement connue et appliquée que depuis un quart de siècle, 
j'y consens et j’y souscris ; mais en 1834, déjà, Augustin 


— 296 — 


Thierry espérait, sans trop y compter, que l’histoire serait le 
cachet du xix° siècle et qu’elle lui donnerait son nom comme 
la philosophie a donné le sien au xvur. L'illustre historien 
aurait dû parler avec plus de certitude. Fier du progrès qu’à 
la tête desa génération. il accomplissait ou dirigeait lui-même, 
ilpouvaitcroire à son bel augure, au lieu d’en douter. Voltaire, 
Montesquieu, ses précurseurs, n’en avaient guère recherché 
que la philosophie. Les grandes épreuves subies par nos 
pères, à partir de 1789, non seulement ont changé les desti- 
nées de leurs fils, mais elles ont aussi jeté la lumière sur les 
évènements qu'avaient traversés leurs aïeux et expliqué les 
antiques annales de notre patrie. Comme l'avenir, le passé 
s’est éclairé à ces foyers ardents où ont été forgées les ins- 
titutions modernes. La Révolution française, le Consulat, 
l'Empire, avant de dire leur propre secret, ont rendu plus 
facile à comprendre celui des temps écoulés. Chateaubriand 
n’attendit même pas la fin de la lutte présente pour ouvrir 
la voie nouvelle : il quitta Mézeray, Vély et Garnier, et pré- 
féra remonter aux chroniques originales. 

Mais c’est à l'époque de la Restauration que le mouvement 
éclata dans tout son ensemble. On dirait que la France, qui 
venait de faire de l’histoire et d’en faire de si grande, ne 
voulut se reposer que pour rappeler à la vie celle des siècles 
passés, avec les couleurs véritables et la fraîcheur de la jeu- 
nesse. Cette histoire toute nouvelle a eu pour créateurs 
Messieurs Guizot, Augustin et Arnédée Thierry, Sismondi, 
Michelet, Thiers, de Barante, Mignet. Leur œuvre fut ac- 
cueillie ainsi qu’elle avait été composée, avec enthousiasme. 
On l’estima parfaite. Elle eut aussitôt son reflet dans tous les 
arts : la littérature, la peinture même se firent historiques. 
L'idéal semblait atteint, et du premier coup. Qui se serait 
permis alors de douter, je ne dis pas du talent des auteurs, 
mais de l’exacte vérité des tableaux ? Qui eût reproché à 
Augustin Thierry son excessive préoccupation des races ; 


— 997 — 


comment se füt-on imaginé qu’il oubliait, par exemple, dans 
sa fameuse Histoire d'Angleterre, lorsqu'il raconte le x1I° siè- 
cle, la vraie question, la question vitale et européenne, la 
lutte du sacerdoce et de l’empire, pour faire à tout prix du 
Normand Thomas Becket un saxon ennemi des Normands ? 
Quel critique eût osé affirmer que dans l’œuvre si grave, si 
magistrale de M. Guizot, il y avait au moins autant de doc- 
trine préconçue que de vérités découvertes ? Devant ces ta- 
bleaux de la civilisation en France et en Europe, tracés d’une 
main vigoureuse, avec un dessin large et ferme, qui donc 
eût soupçonné qu’on pouvait en peindre d’autres plus sin- 
cères, plus vivants et plus ressemblants encore ? 

M. Michelet ni surtout ses lecteurs n'auraient point imaginé 
alors qu’il désavouerait un jour lui-même ses premières 
œuvres comme étudiées insuffisamment, ou comme les pro- 
duits hâtifs d’une jeunesse inconsidérée. Tous ces hommes 
éminents, et quelques autres moins célèbres, n’en ont pas 
moins été les fondateurs illustres ou les préparateurs zélés et 
convaincus de la nouvelle école historique. On a fait plus, ou 
autrement, sinon mieux, que les créateurs,et leur œuvre peut 
être critiquée, sans que leur gloire en soit amoindrie. Îls je- 
taient les fondements de l’étude nouvelle et touchaient à 
bien des points sur lesquels les découvertes ne pouvaient 
pas être de leur temps ce qu'elles sont devenues depuis. Ils 
garderont toujours linsigne honneur d’avoir produit un 
mouveinent en vertu duquel ils ont pu, à certains égards, 
être dépassés par leurs disciples. 

C’est surtout dans la méthode historique que s’est réalisé 
le progrès. Aujourd’hui un livre d'histoire, en France, n'a 
plus de valeur autre que celle d’un roman, si l’auteur s’est 
contenté d'une science générale et sommaire des faits, ou 
d’études de seconde main. Eût-il toutes les qualités de l’i- 
magination et du style, il n’arrivera jamais au succès qu’il 
eût atteint d'emblée il y a trente ou quarante ans. 


_ 998 — 


Autrefois, dans les ouvrages de longue haleine, les géné- 
ralités tenaient presque toujours la première place ; les au- 
teurs à larges vues, trop soucieux des grandes harmonies de 
l’ensemble, négligeaient les détails d'ordre intime qui don- 
nent au passé son relief, et, à l’histoire, sa couleur ; l'analyse 
psychologique y était trop sacrifiée ; on se contentait d'en- 
serrer ce qu'on croyait être la vérité en des formules brèves 
et que la vérité faisait éclater de toutes parts. Les généra- 
lités, il faut les aimer, mais il faut aussi les craindre ; le mi- 
rage des grands horizons nous séduit, mais trop souvent il 
est fait de brouillards. 

La physionomie morale d’une nation est chose difficile à 
déterminer ; elle se compose de nuances délicates ; on peut 
la peindre par touches successives, on ne la dessine guère à 
grands traits. Combien souvent, dans les aperçus généraux, 
les nuances se perdent; comme tout se mêle et disparaît 
dans une grisaille terne ! Ne raillons pas les minuties de 
l’érudition ; elles ne sont petites qu’en apparence ; elles sont 
pleines de sève et de moelle. A côté de l’histoire des faits et 
des grands évènements, batailles, guerres, traités, ma- 
riages, etc., il reste à étudier une autre face du passé, laissée 
presque entièrement dans lPombre jusqu’à nos jours, et c'est 
précisément la plus intéressante pour le penseur ; je veux 
parler de l’histoire de la condition des personnes au point de 
vue moral, au point de vue intellectuel et au point de vue 
matériel. Les institutions, les lois, les ordonnances, les rè- 
glements de police et d'administration, tout cela n’est en 
quelque sorte que le programme de l’histoire. S'il importe 
de ne pas ignorer ce programme, il importe plus encore de 
savoir comment et dans quelle mesure on l'a exécuté. 

C'est ce que l’mistorien ne peut apprendre que par une 
étude attentive des pièces si diverses conservées dans les 
archives. Seuls, les registres de nos anciennes cours de jus- 
tice, soit séculières, soit ecclésiastiques, les registres de vi- 


— 999 — 


sites des archevéques, évêques ou abbés lui feront connaî- 
tre sûrement les mœurs. Seuls, les signatures autographes 
des chartes, les catalogues des bibliothèques, les procès-ver- 
baux d'examens subis par des clers, ou d'interrogatoires 
passés devant la justice, donneront la mesure exacte de 
l'instruction et des lumières. Seuls, les rôles des tailles, les 
terriers, les censiers, les comptes de dépenses des particu- 
liers ou des communautés, les inventaires après décès, four- 
niront les éléments nécessaires pour arriver à une notion 
juste du mouvement de la population, de l'alimentation, en 
un mot du bien-être de nos aïeux. Mais qu'est-ce que ces 
registres, ces chartes, ces catalogues, ces procès-verbaux, 
ces rôles des tailles, ces terriers, ces censiers, ces comptes 
de dépenses, ces inventaires, sinon les documents dont se 
composent en grande partie nos dépôts de manuscrits. La 
question la plus grave de l’histoire, celle qui doit dominer 
toutes les autres, la question du progrès ne peut donc être 
résolue d’une manière solide et irréfutable que par une 
étude approfondie des pièces d'archives. 

L'histoire est à la fois une science et un art, une œuvre 
de patience et d'inspiration. Chez elle, et dans l'ombre de 
son cabinet, cette muse doit avoir des besicles, et se servir 
d’une loupe ; courbée, interprétante et réfléchie, elle gagne 
à se dérober, presque enfouie sous des monceaux d’in-folio, 
de chartes, d'inscriptions, de médailles qui l'encombrent ; 
mais je voudrais, s’il est possible, qu’au grand jour, svelte, 
légère et les reins élégamment ceints, elle portât toujours 
haut et avec grâce sa tête rayonnante de la mémoire qui a 
tout retenu et de l'imagination qui sait tout animer. Avec 
cela, si, sans le chercher, elle continuait à être, comme le 
voulaient les anciens, la maitresse de la vie, magistra vitæ, 
elle aurait satisfait, je crois, à tous ses devoirs. 

Mais, ne l’oublions pas, la sévérité de la science et sa 
conscience, voilà ce qui a été acquis dans la dernière pé- 


— 300 — 


riode des études historiques ; voilà ce qu'aujourd'hui, en 
France, on exige, avant tout, de tout historien vraiment 
digne de ce nom. Ce sera l’honneur de l’école des Chartes 
d’avoir développé les principes d’une science qui a fait faire 
de si grands progrès à la connaissance de notre histoire 
nationale. Si par son influence, par les nombreux travaux 
qu’elle a produits ou suscités, l’école des Chartes contribue, 
dans une large mesure, à entretenir le respect de nos an- 
nales, à faire aimer à un temps nouveau, un passé qui a 
été glorieux, elle sert aussi à imprimer une direction supé- 
rieure à l'esprit français, parmi tant d’entrainements con- 
traires, à propager le goût des études austères, la connais- 
sance des vieux monuments, l’application à conserver reli- 
gieusement leurs rares débris. C’est elle enfin, Messieurs, qui 
prépare et donne à nos départements ces archivistes-paléo- 
graphes, habiles diplomatistes, linguistes érudits, dont le 
savoir et l’obligeance font, des dépôts confiés à leurs soins, ur 
trésor inépuisable pour l'érudition. 


Monsieur l’Archiviste-paléographe, 

À tous ces titres, pour tous les services que vous avez 
rendus et pour ceux que vous devez rendre encore, soyez le 
bienvenu parmi nous. Votre passé nous répond de votre 
avenir et nous savons ce qu'on peut attendre de vous. Soyez 
le bienvenu aussi, et veuillez agréer les remerciments de 
l’Académie reconnaissante, pour l’hommage sincère et déli- 
cat, noble et élevé, ému et touchant, que vous venez de 
rendre à notre cher et regretté confrère, Monsieur Grand- 
guillaume. On l’a dit bien souvent et j'aime à le répéter 
aujourd’hui : heureux les peuples, heureux les individus qui 
n’ont pas d'histoire. M. Grandguillaume fut un de ces heu- 
reux-là. Sa vie simple, modeste, tout unie, fut consacrée à 
une seule idée, à un seul but : faire le bien. Toutefois, à 
cette biographie, où rien n’émergeait de saillant, vous avez 


— 301 — 


appliqué votre méthode, vos habitudes rigoureuses d’archi- 
viste. Vous avez recherché et mis en lumière tout ce qu'ont 
pu découvrir vos minutieuses investigations. Eh bien: per- 
mettez-moi de vous le dire, inon cher confrère, il est bien 
des choses qui vous ont échappé, et c’est tout simple : Mon- 
sieur Granguillaume, qui pensait avant tout aux autres, ne 
pensait jamais à lui : il ne savait pas refuser ; il n’attendat 
pas la demande ; son argent appartenait à ceux qui souf- 
fraient ; il dut faire beaucoup d’ingrats ; il s’en consolait en 
en faisant d’autres; et toujours, quand c'était possible, il 
mettait autant de soin à cacher ses bonnes œuvres que cer- 
taines gens mettent de complaisance à étaler de petits ser- 
vices rendus. Mais bannissons toute inquiétude et tout 
regret. Ces bonnes œuvres, Monsieur, ne sont point oubliées, 
ni perdues. Elles sont inscrites et consignées dans le Trésor 
des Chartes éternelles, elles sont relevées et classées, à leur 
rang, dans ces Archives célestes, où, même aux plus mau- 
vais jours, la main criminelle des méchants ne saurait attein- 
dre, et pour emprunter la belle et forte expression d’Eschyle, 
Dieu les a enregistrées dans sa inémoire où rier ne s’efface. 
Dieu leur a donné la récompense qu'elles méritent, et déjà, 
ici-bas,ellesavaient apporté un adoucissement aux amers cha- 
grins de séparations que M. Grandguillaume, du reste, savait 
bien ne devoir pas être éternelles ; elles avaient glissé je ne 
sais quel baume secret dans ces souvenirs douloureux, qui 
lui devinrent, par là, plus chers que tout au monde, si bien 
qu'il n’aurait pas voulu les échanger contre tous les plaisirs 
et toutes les joies de la terre. Un poète de nos jours com- 

pare la douleur à cctte tige de fer, armée d'acier, qui traver- 
_ sant les couches ies plus profondes, les roches les plus dures, 
en fait jaillir une source bienfaisante : 

Lorsque l'âpre mineur pénètre avec sa sonde 
Dans ce sol où jamais les moissons n'ont müri, 


À son vaillant labeur l'espoir eüt-il souri, 
La première eau qui sort est un liquide immonde. 


— 302 — 


Lui, sans se rebuter, dans la couche profonde, 
Il pousse plus avant, et, du terrain meurtri, 
Fait jaillir, sous l'effort de son bras aguerri, 
Le jet vif et brillant d’une source féconde ; 


Ainsi quand la douleur, rude et sombre ouvrier, 
Enfonce en nous son glaive à la pointe d'acier, 
Le flot en bouillonnant s'échappe noir de fange ; 


Mais que le fer traverse encore ce dur milieu, 
L'onde coule à pleins bords, limpide et sans mélange, 
Car l’aiguillon, sous l'homme, a creusé jusqu'à Dieu! 


Cette source féconde, Messieurs, c’était la charité coulant à 
pleins bords versles pauvres, les malheureux, les déshérités, 
et réservant quelque filet précieux pour les artistes; car ces 
enfants gâtés de la Providence, tout entiers à leur art, sans 
souci du lendemain, prodigues souvent quoique pauvres, ne 
se préoccupent pas toujours assez des nécessités impitoyables 
de l'existence; M. Grandguillaume le savait bien, et venant en 
aide de ce coté aussi à Dieu qui leur a départi de si nobles 
dons, il cherchait à les consoler un peu de n’être pas riches. 

Un biographe raconteque Carlyle (historien anglais),ce pau- 
vre génie bizarre et malheureux, ne pouvait manger que le 
pain préparé par sa femme, fait de ses propres mains et un 
peu avec son cœur : nous en sommes tous là ; nous avons 
besoin d’un pain quotidien mêlé d'amour et de tendresse ; 
ceux qui n’ont plus de main adorée dont ils puissent le re- 
cevoir, le demandent à l'infini, à Dieu; ils se créent une 
famille pour leur pensée et pour leur cœur. Monsieur Grand- 
guillaume se fit le père des pauvres et le Mécène des ar- 
tistes de talent. 

Ne trouvez-vous pas, mon cher confrère, que la charité est 
aussi un genre charmant de littérature ? Ne pensez-vous pas, 
comme nous, que ces actes d’une libéralité sinoble, si délicate 
et si ingénieuse, valent bien, après tout, quelques grosses 
pièces d’éloquence, ou mème un rapport spirituel sur les prix 
de vertu ? 


-— 303 — 


Il y a un lien étroit entre la vertu et le talent, entre la 
production des beaux ouvrages et celle des nobles actions. 
Le bien, le beau, le juste ne sont qu’une seule et inême 
substance qui repose éternellement dans le sein même de 
Dieu. La mission de l'homme est d’en faire passer le reflet 
dans le monde visible, de copier cet idéal divin. Les uns le 
saisissent par la pensée, et leur voix, leur main éloquente en 
retracent l’image ; c’est le premier degré de cette traduction 
sainte ; c’est l’œuvre de l’artiste. Les autres, plus grands 
encore, conçoivent le céleste modèle, et chefs-d’œuvre 
vivants les réalisent en eux-mêmes parleurs propres actions: 
ce sont les hommes vertueux, les martyrs. les héros. Le 
talent et la vertu, le génie et l’héroïsme ne sont que les de- 
grés divers d’un seul et même développement Mais, à tout 
prendre, la vertu est le plus profond des arts, celui dans 
lequel l'artiste se façonne lui-même. Dans les vieilles stalles 
en chêne des chœurs d'église, amoureusement sculptées 
aux âges de foi, le même bois représente souvent sur une de 
ses faces la vie d’un saint, sur l’autre, unc suite de rosaces 
et de fleurs, de telle sorte que chaque geste du saint figuré 
d’un côté, devient de l’autre un pétale ou une corolle : ses 
dévouements ou son martyre se transforment en un lys ou 
en une rose. Agir et fleurir tout ensemble, souffrir en s’épa- 
nouissant, unir en soi la réalité du bien et la beauté de 
l'idéal, tel est le but de la vie ; heureux, trois fois heureux 
celui qui, comme les vieux saints de bois, a pu se sculpter 
‘luismême sur deux faces. 


DISCOURS DE RÉCEPTION 


DE 


M. l'Abbé ROHART 


MESSIEURS, 


Grous connaissez sans doute celte scène illustrée du 

Livre des Morts des Egyptiens, où l’âme, en quête de 
l’immortalité, se livre dans les Champs-Elysées aux tra- 
vaux d'une agriculture toute mystique : elle y prépare 
la moisson divine de la science, qui va devenir son uni- 
que nourriture. Ce n’est pourtant là que le premier de- 
gré de sa béatitude : avant d’être admise sur la barque 
du soleil au milieu du cortège des dieux, il lui reste une 
autre épreuve à subir. Sous la conduite du nautonnier 
céleste Anôpou, qui l’a amenée sur les rives de la vallée 
d’Aarou, elle pénètre enfin dans la salle de la double 
Justice, où siège Osiris, entouré de ses quarante-deux 
assesseurs. Les seigneurs de la Vérité et de la Justice 
l’écoutent plaider sa cause avant de rendre la sentence 


—.305 — 


qui doit l’initier à la félicité éternelle ou l’en exclure à 
jamais. [âme commence alors ce que Champollion a 
appelé sa «confession négative », c'est-à-dire l'énoncé 
de tout ce qu'elle n’a point fait. Le tribunal suprême la 
dispense d'exposer — ce qui serait parfois difficile — 
ses œuvres positives et la proclame digne d’être reçue 
parmi les âmes glorifiées. 

Vous avez reconnu, Messieurs, dans cette âme celui que 
votre faveur admet depuis quelque temps déjà à travailler 
dans les fertiles sillons de vos champs d'Aarou : il lui reste 
aujourd'hui à franchir le dernier degré de son initiation, 
et, pour cette épreuve décisive, il serait bien embar- 
rassé de vous présenter autre chose qu'une «confession 
purement négative ». Cléments comme Osiris, vous vous 
êtes contentés de peu : j'ai simplement bénéficié près 
de vous du souvenir respecté et toujours vivant d'un 
de vos nautonniers, Monsieur le chanoine Van Drival. 
Vous m'avez choisi pour continuer l’un des sillons tracés 
par lui; désireux de perpétuer dans votre Compagnie la 
mémoiré du savant hébraïsant, vous avez, par une 
association d'idées, dont je recueille déjà les fruits, jeté 
les veux sur un de ceux que les études philologiques 
avaient mis en relations avec lui. 

Ma reconnaissance doit donc revêtir d'abord le carac- 
tère d’un hommage rendu à celui qui fut pendant près 
de vingtans votre secrétaire général. Déjà, dans des no- 
tices biographiques et bibliographiques (1) la reconnais- 
sance, l'amitié et le criticisme ont rempli leur devoir et 
réservé leurs droits respectifs qui sont un gage d’impar- 


(4 M. l’abbé Van Drival, Notice biographique par M. l’abbé Hai- 
gneré. — Notice sur la vie et les travaux de M. le chanoïine Van 
Drival, par Adolphe de Cardevacque. 

20 


— 306 — 


tialité. Déjà on a retracé dans le détail la vie du chanoine 
Van Drival, collationné avec un soin jaloux l’ensemble de 
ses nombreuses publications ; — œuvre délicate etcompli- 
quée que l’auteur, moins par souci de la postérité que 
par sollicitude pour ses biographes, avait singulièrement 
simplifiée en mettant à jour le catalogue analvtique de 
cette vaste encyclopédie dont il ne fallait laisser perdre 
à personne la moindre parcelle. 

Aussi, sans suivre pas à pas toutes les étapes de cette 
carrière si pleine; sans entrer dans le détail de toutes ces 
productions dont le nombre et la diversité feraient pres- 
que douter de la vérité de l’adage pluribus intentus mi- 
nor fit ad singula sensus; sans m'attacher à faire ressor- 
tir plutôt l’archéologue que le numismate, le Httérateur 
que l'historien, l'artiste que le linguiste, je veux seule- 
ment saluer le travailleur infatigable dont la rude exis- 
tence fut tout à la fois un « combat pour la vie » et un 
combat pour la science. | 

Le talent, Messieurs, peut se révéler à tout âge : c’est 
parfois l'éclair qui crève soudain la nue et illumine le 
ciel ; mais c'est plus souvent la lumière douce et gra- 
duée de l'aurore, répandue dès son matin sur la jeune 
intelligence qui s'ouvre aux premières joies de l'étude. 
Ainsi s’annonçait ce puer aureus comme on l'a si bien 
dit (1), d’un esprit éveillé, d’une mémoire extraordinaire, 
d'un goût prématuré pour les choses de l'antiquité. 
Voyez-le plutôt préférant aux distractions de son âge et 
aux jeux de ses camarades l'Histoire de la Religion du 
bon Lhomond, les spéculations de la science, le commer- 


(4) Paroles d’adieu prononcées sur la tombe de M. le chanoine 
Van Drival par M. de Mallortie, président de l’Académie d’Arras. 


— 307 — 


ce habituel des auteurs classiques et des écrivains du 
grand siècle. Un avenir brillant s’offrait donc au jeune 
philosophe, que ses succès conduisaient aux portes de 
l’enseignement ou aux abords du barreau. Il pouvait 
choisir ; mais ses goûts et sa piété le portaient ailleurs. : 
Une autre science, la théologie, avec toutes ses bran- 
ches connexes, à fasciné son intelligence ; un autre but, 
le sacerdoce, a captivé son cœur : c’est à l'Eglise et aux 
âmes qu'il veut se dévouer. Le collège de Saint-Bertin, 
et plus tard celui de Dohem, avec leurs nobles traditions 
de foi, de piété et de science, sont témoins de la forma- 
tion sacerdotale et scientifique de l'abbé Van Drival. 
Car, si son amour de l'étude le porte à ne négliger au- 
cune (les connaissances qui devaient universaliser son 
savoir, sa piété profonde le façonne dès lors à cette aus- 
tère dignité qui sera l'honneur. la force et la consolation 
de toute sa carrière. Cependant sa santé, d’ailleurs déli- 
cate, s’accommodait mal d'une vie aussi sélentaire. Le 
jeune professeur demanda, en 1840, à Mgr de la 
Tour d'Auvergne, de le faire entrer dans le service 
paroissial, C'était pour sa vocation de savant, l'épreuve 
décisive : ceux-là seuls qui en ont fait l'expérience sa- 
vent ce qu'il faut de volonté et d'énergie pour être, dans 
cette siluation, tout à la fois un homme d'action et un 
homme d’études, pour ne pas sacrifier les fonctions de 
l'un à celles de l’autre, pour savoir à propos se reposer 
des labeurs du ministère par le délassement du travail. 
Ce danger, le jeune vicaire d'Hénin-Liétard le comprit : 
il sut même le tourner à son profit et stimuler son 
ardeur par les difficultés de ses nouvelles fonctions. 

Je ne sais s'il eut connaissance dè l'esquisse que, 
presque à la inême époque, M. Charles Lenormant, 


— 308 — 


à l'ouverture d’un de ses cours au Collège de France, 
traçait de l’archéologue qui veut répondre aux exigen- 
ces de l’érudition moderne. En tout cas il tendit dès 
lors à en réaliser le plan, ne s’arrêtant pas aux études 
classiques, se formant « au milieu des monuments aussi 
bien que des livres, ne négligeant aucune des branches 
de la philologie ou de l’histoire, s’initiant d’un côté aux 
parties les plus neuves de l’archéologie par l'intelligence 
des écritures de l'Egypte et de l’Orient, et de l’autre se 
rompant aux problèmes les plus ardus et les plus déli- 
cats de la connaissance de l'antiquité par la complète 
possession de la science numismatique (1) ». [l'avait d’ail- 
leurs près de lui, à Hénin-Liétard, pour le former et le 
soutenir, un érudit que vous connaissez et que, depuis 
longtemps, vous avez justement honoré : M. Dancoisne 
lui servit d’introducteur dans le monde des savants et 
l'initia. pour ainsi dire, à sa vie publique en le faisant 
entrer, dés le mois de juin 1843, dans la Commission 
des Monuments Historiques pour l'arrondissement de 
Béthune. 

Deux ans après, en 1845, son évêque le transférait 
comme vicaire dans l’une des paroisses tes plus impor- 
tantes de Boulogne, à Saint-Nicolas. — Boulogne, dont 
les vieilles gloires religieuses et épiscopales avaient déjà 
séduit son imagination, Boulogne, avec sa promixité de 
l’Angleterre alors en pleine renaissance artistique et 
catholique, avec son activité plus libre et plus entrepre- 
nante, offrait à l'abbé Van Drival un champ plus vaste et 
plus fécond pour ses recherches scientifiques et littérai- 


(1) Discours prononcés sur la tombe de François Lenormant. — 
Discours prononcé par M. Heuzey, président de l’Académie, p. 7. 


— 309 — 


res. D'ailleurs, la région elle-même était riche à explo- 
rer, et le jeune vicaire voulut payer son droit de cité par 
ce soin minutieux avec lequel il s’adonna tout d’abord, 
en bonne et docte compagnie, à l’érudition locale. Epui- 
sa-t il la matière ? Ses nombreux articles du National et 
de l’Impartial, ses Annales boulonnaises, son Légendaire 
de la Morinie, donnent-ils le dernier mot de la science 
sur toutes les questions intéressant la contrée? Je ne 
sais. En tout cas, l’abbé Van Drival se trouve vite à 
l’étroit dans les limites restreintes d’un coin de terre et 
dans la période de quelques siècles. Relenu par son de- 
voir, il ne prend qu'en esprit son essor vers les régions 
lointaines de l’antique Egypte et devient dans son étude 
sur une momie égyptienne du musée de Boulogne, je ne 
dirai pas l’émule de Champollion (nous savons tous que 
sa modestie s’y serait refusée), mais du moins ie maître, 
le formateur du célèbre Mariette, alors professeur au 
collège de Boulogne. L'élève s’est bien développé ; il a 
déjà sa statue, mais le maître n’y a rien perdu, s’il est 
toujours vrai de répéter avec l’un de ses biographes : 
Gloria filiorum, patres eorum (1). 

L'abbé Van Drival se révélait donc alors avec de nou- 
velles aptitudes et une vocation marquée pour l’Egypto- 
logie, et conséquemment pour l’exégèse biblique. Le fait 
était trop rare, les espérances trop précieuses, pour que 
Mgr Parisis ne distinguât pas ce sujet d'élite, à 
qui il voulut ménager des loisirs pour l’étude en le 
nommantaumônier de l’hospice de Boulogne. « Préoccupé 
de faire reprendre au prêtre la place éminente qu'il n’a paru 
momentanément quitter dans le monde que par suite 


(1) M. l'abbé Haigneré. Op. cit, 


— 310 — 


du malheur des temps (1) », il appelait bientôt M. Van 
Drival comme professeur dans son grand séminaire et 
le chargeait de la chaire d'Histoire. L'enseignement his- 
torique n'était vraisemblablement qu'un prétexte. L’es: 
prit perspicace et large de Mgr Parisis pressentait 
l'importance qu'allaient acquérir les études bibliques 
et les connaissances de linguistique qu'elles allaient 
exiger, il voulait, dès lors, initier les élèves du sanctuaire 
aux grands problèmes de la philologie sous la direction 
d’un homme. dont le mérite en fait d’orientalisne lui 
semblait indiscutable. 

De fait, M. Van Drival, jaloux de jusüfier le choix 
dont il venait d’être l’objet ‘(je suis loin de dire : ante 
prævisa merita), commençait la publication d’une série 
de travaux sur les lingues sémitiques et l’origine dn lan- 
gage, dont les éditions devaient se multiplier sans 
malheureusement trop s’augmenter. « Faciliter et rendre 
plus générale l’étude des langues orientales », (2) tel était 
son but, — but élevé, Messieurs, et bien digne de fi- 
gurer dans le plan des études ecclésiastiques ; c’est la 
gloire de M. Van Drival d’v avoir tendu. Toutefois, le 
succés ne couronne pas nécessairement les initialives 
hardies, surtout lorsque l’entreprise est nouvelle, les 
sources d'information encore assez rares, les résultats 
problématiques et le niveau de l’enseignement trop re- 
levé. Ce fut là l’écueil, mais le port était proche. Ce 
port, que M. Van Drival avait cherché ailleurs. il le trou- 
va dans la Corinthe où tout vaisseau ne peut aborder : 
Non cuivis homini contingit adire Corinthum. 

Il le trouva dans votre compagnie. 


(4) Mandements et Circulaires de gr Parisis. T. I, p. 83. 
(2) Grammaire compurée des Lungues Sémitiques, par M. l'Abbé 
Van Drival, p. 1. 


— 311 — 


L'Académie, dès lors, le posséda tout entier, et elle 
dut être tentée d'appliquer à ses loisirs, heureux pour 
elle, ces mots du poète: Deus nobis hæc otia fecit. Est-ce 
toujours une divinité bienveillante qui ménage aux im- 
mortels des loisirs forcés ? Qui souffle à l'oreille d’hom- 
mes dans la plénitude de leur talent ou de leur dévoue- 


ment ce vers de Racan : 


Tircis, il faut penser à faire la retraite ? 


Votre Compagnie est trop préoccupée du gain qu'elle 
y trouve involontairement pour répondre à ces ques- 
lions, chaque fois qu’elles se posent. Quoi qu'il en soit, 
ce fut une retraite laborieuse que celle du chanoine Van 
Drival, une retraite consacrée presque tout entière aux 
travaux de votre Société. Faut-il vous rappeler qu'il fut, 
pendant vingt ans, votre secrétaire général ? Tâche ardue 
à la hauteur de laquelle on peut dire, sans hyperbole et 
sans réserve, qu'il s’est toujours maintenu. Là, dans ces 
réunions hebdomadaires qui lui étaient si chères, son 
esprit investigateur, sa vaste érudition, l’universalité de 
ses connaissances lui permettaient d’alimenter agréable- 
ment les séances, de susciter des recherches, de provo- 
quer des critiques, d'entretenir en un mot et d'activer la 
vie. Vos Mémoires, Messieurs, grossis par ses nombreuses 
communications, en rendent témoignage avec ses autres 
travaux, comme l'Histoire de l’Académie d'Arras, le Car- 
tulaire de Guimann et le Nécrologe de l'Abbaye de Saint- 
Vaast, entrepris sous vos auspices et selon vos désirs. 
C'est à vous aussi, Messieurs, que par une délicate atten- 
tion, il offrait, à la fin de sa vie, la primeur de son His- 
toire de Charlemagne, œuvre de prédilection, accueillie 
par une publication savante avec un enthousiasme qui 
ren lrait bien pâle tout éloge de ina part. 


_ 32 — 


Ses travaux académiques ne l’absorbaient cependant 
pas au point de lui faire négliger d’autres fonctions, que 
sa renommée d’archéologue, d’historien et de bibliophile 
lui avait fait conférer. Membre de la Commission des 
bâtiments civils, du Musée, de la Bibliothèque d'Arras, 
il n’accumulait pas les titres sans en remplir les charges. 
Je n’en veux pour garant que sa participation effective 
« de tous les jours et de tous les instants {1) » à l’œuvre de 
la Commission des monuments historiques et à la rédac- 
tion du Bulletin de la statistique monumentale, da Dic- 
tionnaire historique et archéologique du Pas-de Calais, dont 
il a pu dire : Exegi monumentum. 

Enfin, Messieurs, le chanoine Van Drival fut pour la 
région du Nord, où la direction d’une exposition artisti- 
que l’avait déjà fait connaître, l’un des promoteurs les 
plus ardents, les plus actifs de la fondation de l’Univer- 
sité catholique de Lille, et vous me laisserez bien dire, 
sans accuser mon hommage de partialité, que ce fut 
l’une de ses gloires les plus pures. Après avoir été pen- 
dant près d’un siècle contraint au silence, l’enseigne- 
ment catholique allait montrer qu'il n'avait pourtant pas 
été réduit à l’impuissance ; sa nécessité s’imposait de 
jour en jour, et l’Assemblée nationale, saisie de cette 
question dès 1871, formulait, quatre ans plus tard, cette 
déclaration qui sera son honneur: « L’enseignement su- 
» périeur est libre. » Oh! Messieurs, pour arriver à ce 
triomphe, il avait fallu de la hardiésse, de l’enthou- 
siasme, de l’opinitreté, il avait fallu des travaux consi- 
dérables, dont l'histoire a été faite et qu’il ne m’'appar- 
tient pas de vous redire. Parmi ceux qui figurent à la 


.(4) M. l'abbé Haigneré. Op cit. 


— 313 — 

tête de cette entreprise gigantesque avec les qualités que 
je viens de signaler, je trouve le chanoine Van Drival, 
organisateur des réunions préparatoires, inspirateur (il a 
bien voulu me le confier) du rapport de M. Laboulaye et 
bientôt soutien et protecteur de la jeune Université de 
Lille, dont, jusqu'à ses dernières années, il se montra 
l’un des administrateurs les plus actifs. 

- Telle est, Messieurs, dans ses traits généraux, l’es- 
quisse de cette vie laborieuse passée tout entière sur les 
livres et dans les bibliothèques, consacrée sans réserve 
à l'étude de l'antiquité, de ses monuments, de son art, 
de ses langues, pour le service de la religion et de 
l'Eglise. 

D'ailleurs, peut-on s’étonner que telle ait été la passion 
du chanoine Van Drival, lorsque la gloire de ce siècle 
sera peut-être moins d’avoir préparé l’avenir que ressus- 
cité le passé, ce passé qui, enfoui durant plus de vingt 
siècles presque sous le sable du désert, renaît soudain 
comme le phénix de ses cendres, ce passé des civilisa- 
tions antiques, dont la Bible seule nous avait conservé 
le souvenir et dont les pierres prennent maintenant une 
voix pour témoiguer en faveur de la vérité. 

J'aimerais, Messieurs, vous conduire sur les bords du 
Nil ou de l’Euphrate, à la suite de ces conquérants pacifi- 
ques de la science, qui depuis moins d’un siécle ont évo- 
qué ces empires puissants, dont on ne connaïssait même 
plus les ruines, de ces explorateurs et de ces savants 
qui ont nom, pour ne parler que de nos illustrations 
françaises, Champollion, Botta, Place, Oppert, Ménant, 
Lenormant; j'aimerais également, comme l’a fait un pro- 
fesseur de St-Sulpice aussi modeste qu'érudit, M. l'abbé 
Vigouroux, à qui vous me permetirez d'envoyer à tra. 


— 314 — 


vers la Méditerranée, dans les champs de Palestine qu'il 
explore actuellement, l'hommage filial du disciple à son 
maitre. j'aimerais, dis-je. dans cette abondante moisson, 
cueillir les fruits destinés à nourrir et à fortifier l’exé- 
gèse biblique. Mais pareilles tentatives nous méneraient 
trop loin. Aussi vous proposerai-je tout simplement une 
visite à la bibliothèque royale... de Ninive. Nous n’y trou- 
verons sans doute pas l'accueil que nous fait le digne 
successeur des Bénédictins dans la salle de lecture de 
l'Abbaye de St-Vaast, « avec cette bonne grâce char- 
» mante, comme on l'a dit ici même, cette courtoisie em- 
» pressée qu'on ne se lasse pas de mettre à l'épreuve ({);» 
mais nous y rencontrerons le résumé, le dépôt des con- 
naissances assvriennes au VII* siècle avant notre ère (2). 
C’est ce que nous promet l'inscription suivante qui y fut 
retrouvée : « Palais d’Assourbanipal, roi du monde, roi 
» d’Assyrie, à qui le dieu Nébo et la déesse Tasmit ont 
» donné des oreilles pour entendre et ouvert les yeux 
» pour voir ce qui est la base du gouvernement. Ils ont 
» révélé aux rois mes prédécesseurs cette écriture cunéi- 
» forme, la manifestation du dieu Nébo: je l'ai écrite sur 
» des tablettes, je l’ai signée, je l'ai rangée. je l'ai placée 
» dans mon palais pour l’instruction de mes sujets. » 
En sortant de Mossoul, et après avoir traversé le Tigre 
sur un pont de bateaux qui en relie les deux rives, le 
voyageur se trouve en face de plusieurs monticules, 
dont l’un, le Koyoundjick, ou Mont des Moutons, s'élève 
à une vingtaine de mètres au-dessus du niveau du fleuve. 
Aux broussailles et aux herbes qui recouvrent ces émi- 


(4) Discours de réception de M. Paul Laroche à l’Académie d’Ar- 


ras, p. 7. | 
(2) Cfr. J. Ménant, la Bibliothèque du Palais de Ninive. 


— 315 — 


nences, aujourd'hui foulées par les seuls pacifiques trou- 
peaux des Arabes, on ne reconnaitrait guère l’emplace- 
ment de l’antique et superbe Ninive. C'était pourtant là 
que les Sargonides avaient établi leur capitale et que 
l’un d’eux, Assourbanipal, avait fait disposer au milieu 
de son palais une bibliothèque publique, confiée à la 
garde d’un conservateur qu'on appelait Nisu-Duppisat, 
« l’homme des tableites écrites. » L’entrainement de la 
chasse, les passions des conquêtes n'avaient pas éteint 
au cœur d’Assourbanipal l’amour des lettres et des arts. 
En 1845, un savant anglais, M. Layard, chargé par le 
gouvernement britannique de reprendre à Mossoul les 
recherches commencées par notre consul Botta, exhu- 
mait de ses ruines le palais de ce monarque. Au milieu 
de salles nombreuses. aussi remarquables par leurs 
sculptures que par leurs décors, il mettait au jour plu- 
sieurs chambres remplies de tablettes chargées d'écri- 
ture et formant sur le sol une couche de plus d’un pied 
d'épaisseur. Tout autour de ces salles et dans les cham- 
bres avoisinantes se trouvaient par milliers des frag- 
ments de ces mêmes tablettes dont la position indiquait 
suffisamment qu'avant l'effondrement des planchers 
elles occupaient l'étage supérieur de l’édifice. C'étaient 
là les coctiles latercu!/i de Pline, les livres de l’Assyrie, la 
bibliothèque royale de Ninive; volumes de forme 
étrange, de matière singulière, de caractères bizarres. 
Les Egyptiens avaient leur papyrus, les Perses leur par- 
chemin ; les Assyriens ne connaissaient ou ne voulaient 
employer pour graver leurs mémoires que la pierre ou 
l'argile On prenait donc de cette terre glaise, à la pâte 
fine et serrée, que les eaux du Tigre et de l’Euphrate 
avaient déposée dans la vallée des deux fleuves; on en 


— 316 — 


formait des tablettes c’environ 20 centimètres de haut 
sur 15 de large. Avec un stylet, dont on appliquait sur 
l'argile encore molle la pointe triangulaire taillée en bi- 
seau, on obtenait l'empreinte d'un clou, d’où vient le 
nom d'écriture cunéiforme ; de la position horizontale ou 
verticale de ces traits résultaient les groupes constituant 
les différentes lettres de l’alphabet. Puis, quand le scribe 
avait ainsi gravé les deux faces de la brique, numéroté 
chaque tablette du même livre et, à la façon de nos an. 
ciens imprimeurs, inscrit au bas de chaque feuillet le 
mot par lequel commençait le feuillet suivant, on la fai- 
sait sécher au soleil pour l'exposer ensuite à la chaleur 
du four et lui assurer ainsi une éternité relative, capable 
de rendre jaloux tous ceux qui, depuis Gutenberg, font 
gémir nos presses. 

Tel était le genre des volumes qui s’étageaient dans la 
bibliothèque où Assourbanipal, grâce à une armée de 
scribes à sa solde, avait réuni, outre l'encyclopédie de la 
littérature et des sciences de son époque, une foule de 
copies faites sur des livres anciens ou étrangers à Ninive. 
Le nombre total des tablettes devait s'élever à plus de 
10,000, ce qui, d’après le calcul de M. Ménant, fourni- 
rait un texte pour lequel ne suffiraient pas 250,000 pages 
in-4°. Des catalogues en étaient dressés et un ordre par- 
fait régnait dans cette bibliothèque, où les ouvrages 
étaient rangés par matière : lexicographie et grammaire, 
géographie, histoire, astronomie, théologie dogmatique 
et mythique. Il serait intéressant de parcourir chacune 
de ces sections, d'analyser chacune de ces tableltes ; 
mais tel n’est point mon rôle : au hasard nous nous arré- 
terons seulement devant quelques rayons. Voici, par 
exemple, la partie grammaticale et lexicographique : elle 


— 317 — 


renferme les éléments nécessaires à l'étude et à l’ensei- 
gnement de la langue accadienne, propre à la civilisa- 
tion qui avail précédé celle des Assyro-Chaldéens et 
leur avait légué le secret de leur écriture. Il v avait donc 
deux langues différentes écrites avec les mêmes caracté- 
res. Or les premiers documents élémentaires de traduc- 
tion se trouvaient dans les syllabaires ou glossaires de 
signes, dressés le plus souvent en trois colonnes paral- 
lèles. La colonne centrale présente le signe à expliquer 
avec sa prononciation en accadien à gauche et sa tra- 
duction en assyrien à droite. Outre ces syllabaires, à 
l'usage sans doute des élèves des écoles primaires, les 
pédagogues assyriens avaient rédigé d’autres tableaux ; 
cette fois, en face de mots accadiens et de formes verba- 
les et pronominales propres à cette langue, ils disposent 
leurs équivalents en assyro-chaldéen. C’est ainsi qu’on 
retrouve également de vrais dictionnaires qui nous don- 
nent dans les deux langues la liste d’une foule de noms 
d'animaux, de poissons, de reptiles, d'oiseaux et de 
plantes. Il y avait aussi des tablettes présentant des ex- 
traits d'accadien avec la traduction interlinéaire, vérita- 
bles livres de lecture, destinés, dans les écoles, à l’en- 
seignement de la langue morte de l’antique Chaldée. 
Vous le voyez donc, Messieurs (pour le dire en passant), 
l'invention des corrigés ne date pas de notre siècle. Mais 
l’enseignement primaire n’était point le seul dont le tré- 
sor fût consigné dans la bibliothèque de Ninive. Voici 
l'histoire avec les annales d’Assourbanipal, le récit de ses 
campagnes, ses proclamations, ses déclarations de 
guerre, les rapports de ses généraux, la liste des 
Limmu ou Eponymes qui donnaient leur nom à l’année, 
véritable et précieuse chronologie assyrienne. Plus 


— 318 — 


loin c’est la section de théologie ou polythéisme assez 
vague, à la théogonie mal définie, avec les grands dieux, 
Assour, Bel, et leurs grandes épouses, Istar, Beltis, Zar- 
panit, les-dieux secondaires, les divinités protectrices 
des astres et du monde visible. A côté de la partie dog- 
matique, il y a aussi la partie liturgique, des recueils de 
psaumes, d'invocations, d'hymnes, des listes de sanc- 
tuaires vénérés, en un mot le miroir, comme on aurait 
dit au siècle dernier, du dogme et du culte. La morale 
y avait également sa place et s'abritait à l'ombre du 
droit, dont le code était déposé dans la bibliothèque de 
Ninive. La législation assyrienne, empruntée pour le 
fond à la civilisation accadienne, se composait surtout 
d'un recueil d'us et coutumes, qui réglaient toutes les 
transactions el formulaient tous les contrats. Rien de 
plus curieux que ces tablettes spéciales où sont consi- 
gnés des ventes, des achats, des prêts, des échanges, 
avec l’apposition du cachet des parties contractantes ou 
d’un triple coup d’ongle pour toute signature. Ces forma- 
lités d’ailleurs, à en juger par la rédaction, devaient être 
remplies devant un officier civil chargé en quelque sorte 
de légaliser l’acte, d’en déposer la minute, sans frais de 
timbre ou d'enregistrement, dans les archives publi- 
ques de la cité et d’en faire exécuter les stipulations, 
sous peine d'amende à payer au trésor : le temps ne 
nous permet pas d'analyser tous ces contrats. Il y a bien 
encore là d'immenses rayons où sont compilés les tra- 
vaux des astronomes royaux chargés de compulser les 
antiques traditions chaldéennes et d’y joindre le résumé 
de leurs observations, par exemple, sur le mouvement 
des planètes, les phases de la lune, les équinoxes, les 
éclipses. Mais ici, en face de docteurs de la science, je 


— 319 — 


ne pourrais qu'approcher une main profane sur ces do- 
cuments de haute portée, devant lesquels je m'incline 
en passant pour m'arrêter devant un dernier titre, cos- 
mogonie : tablettes de la création, tablettes du déluge : 
mais ce sont les premières pages de nos Livres Saints. 
C'est ici, Messieurs, que la moisson est aussi abondante 
que nouvelle pour l'étude de la Genèse biblique compa- 
rée à la Genèse chaldéenne. Aussi l’on comprend le vé- 
ritable enthousiasme que souleva en Angleterre et ail- 
leurs la découverte du jeune et regretté Georges Smith, 
_exhumant des ruines de la bibliothèque d’Assourbanipal 
une véritable épopée dont le héros se nommait Izdubar. 
Cette épopée, d'après l’illustre assyriologue, aurait été 
l’histoire des origines, et en particulier de la création et 
du déluge. L'ensemble de ce récit aurait compris douze 
tablettes portant sur chaque face plus de cent lignes 
d'écriture. On est loin d’en avoir recueilli tous les frag- 
ments: mais ceux qu'on à pu retrouver suffisent pour 
nous faire conjecturer que chaque tablette concordait 
avec un jour de la création. Plus complète encore et 
plus indiscutable est la correspondance du récit du 
déluge avec les chapitres de la Genèse racontant ce 
cataclysme. 

Je m'arrèête, Messieurs, à la seuie pensée du travail 
qu’exigerait le simple parallèle du récit mosaïque et du 
récit chaldéen. Je ne puis cependant m'empêcher d'appli- 
quer à cette question ce beau vers où le célèbre Gæthe 
résume les hasards et les espérances de la moisson : 


Dieu sème le bon grain en nos terres mortelles 
Pour le faucher au jour des moissons éternelles. 


Saat von Gott gesaet, dem Tug der Garben zu reifen. 


— 320 — 


Le jour des gerbes, Messieurs, n’est pas seulement ar- 
rivé pour la science de l’assyriologie ; vous le faites luire 
aujourd'hui pour moi, en me montrant que la bienveil- 
lance et la générosité de Booz trouvent en vous des imi- 
tateurs et des émules. 


RER 


DISCOURS 


DE 
° 


M. l'Abbé DERAMECOURT 


en réponse au Discours précédent 


MONSIEUR ET CHER COLLÈGUE, 


SE n me chargeant de vous répondre, au nom de l’Aca- 
> démie, les Membres de son Bureau m'ont fait un 
grand honneur ; mais ils m'ont imposé une tâche péril- 
leuse.Je l'ai cependant acceptée, d’abord par esprit de dis- 
cipline, eusuite par amitié pour vous. Votre ancien maître 
et votre ami constant serait même fier de vous intro- 
duire dans cette docte Compagnie, si ceux qui lui ont 
abandonné leur mandat lui avaient en même temps 
communiqué les talents qui leur ont mérité nos suffra- 
ges, et qu'ils laissent trop facilement sous le boisseau. 

Notre Président vient de vous montrer avec quel 
charme et quelle compétence on peut donner la répli- 
que à un Archiviste, sans être du métier ; vous perdrez 
beaucoup de ne pas voir à quel point ses assesseurs 
sont dignes de leur chef. 

Certes, vos glossaires et vos syllabaires assyriens 


24 


— 322 — 


‘eussent été d’un abord facile pour ceux qui passent leur 
vie à compulsér les manuscrits ou les livres de notre 
palais de Saint-Vaast. Entre les multiples idiomes qu'ils 
savent mettre à contribution pour leurs recherches, je 
suis sûr que la langue accadienne n'est pas elle-même 
une inconnue, tandis que, je dois vous l'avouer, j'en 
entendais parler tout à l’heure pour la première fois. 

Pour conduire l'enquête accoutumée de vos titres, re- 
lever les délits dont vous êtes accusé dans le monde 
académique et vous faire coudamner, avant l’âge, sans 
circonstances atténuantes, à l’immortalité que l’on accorde 
ici, il eût été naturel et utile d'employer un juge, un 
légiste ou un jurisconsulte, pour qui la procédure n’a plus 
de secrets. et voici que l’on va recourir à un professeur. 

Encore si sa bonne étoile l'avait conduit, lui aussi, sur 
le chemin des Mages, dans cet Orient qui fait l’objet de 
vos prédilections, vous trouveriez à qui parler ; à vos 
caractères cunéiformes, il saurait opposer l'écriture hyé- 
roglyphique et riposter à la bibliothèque de Niaive par 
celle d'Alexandrie, qu'Omar n’a peut-être point brülée. 

Or, vous n'aurez rien de tout celà, Monsieur, et vous 
n'aurez guère autre chose. Je vous dirai tout uniment, et 
selon l'usage pédagogique, — on ne se dépouille jamais 
entièrement du vieil homme, — comment vous êtes ici, 
et ce que l'on y attend de vous. 


Ceux qui vous connaissent bien peuvent assurer que 
vous êtes un enfant gâté de la Providence. Vous aviez 
un, père d’une aménité charmante el d’un admirable 
esprit de travail. D'autre part, au foyer maternel, on 
vous a donné l’exemple de toutes les vertus et de tous 
les, dévouements. Elève privilégié du Petit-Séminaire, 


— 398 — 


où vous avez fait votre première communion et obtenu 
sans peine vos premiers diplômes, vous étiez tout dési- 
gné par votre âge, vos aptitudes, et même par certaines 
faveurs de la fortune, à recevoir le bienfait de l’ensei- 
gnement supérieur. 

Le Séminaire de Saint-Sulpice s'ouvrit alors devant 
vous. C’est là que votre vocation se manifesta. Je parle 
de votre vocation d’exégête et d’orientaliste. 

Votre principal initiateur fut M. l'abbé Vigouroux. 
Vous l'avez nommé avec reconnaissance, et vous avez 
bien fait. C'est lui qui, selon le mot de l'Evangile, vous 
jeta dans la piscine probatique. Lille a complété son 
œuvre et nous allons en profiter. 

Car, je ne dois pas vous le cacher, notre Académie ne 
s'oublie pas dans le choix qu'elle fait de ses candidats. 
En honorant leur mérite, elle pourvoit à ses besoins. Il 
lui manquait un linguiste et un travailleur : elle vous a 
pris, dans l’ardeur de votre jeunesse et dans la fleur de 
votre talent. C’est qu'avec vous elle compte se rajeunir 
et retrouver un autre Monsieur Van Drival. 

Entre toutes les qualités que les nombreux biogra- 
phes de ce vaillant confrère ont reconnues ou discutées, 
il en est une qu'ils ont avouée unanimement : c'était un 
maître ouvrier. Et c'est nous qui avons eu la meilleure 
part de ses labeurs. Dans cette austère maison de la rue 
du Bloc, qu'il appelait son « Hermitage », avec quelques 
objets d'artantique, dont il racontait volontiers l'histoire, 
il accumulait des documents et des livres. Ces docu- 
ments et ces livres avaient souvent notre Sociélé pour 
but, et même pour sujet. De tous ses titres acquis, ou 
ambitionnés, celui de notre Secrétaire général a été l’un 
des plus chers et des mieux gagnés. Il aimait l’Académie 


— 324 — 


d'un amour un peu jaloux parfois, mais très tendre et 
très persévérant. Aussi, la dernière élection qui lui 
assura nos suffrages unanimes, avec nos unanimes sym- 
pathies, fut-elle une de ses dernières consolations. Si 
son buste nous manque, ses exemples nous restent, plus 
durables que l’airain ou le marbre. 

Qui d'entre nous ne croit le voir encore, à sa place 
d'extrême droile, le premier arrivé et le dernier sorti, 
accueillant les habitués de nos séances de son sourire 
grave et doux. lisant nos procès-verbaux, en scandant ses 
syllabes, et résumant nos pacifiques débats avec une im- 
partialilé toujours bienveillante ? Il s'était assimilé notre 
règlement au point de n’avoir jamais besoin de le con- 
sulter, et notre administration intérieure se centralisait 
toute entière dans sa main. Il ne dit jamais de notre So- 
ciété ce que Louis XIV disait de l'Etat : il se contenta 
de le réaliser. On eut rarement l’occasion de s’en plain- 
dre, tant il rendait son gouvernement agréable et com- 
mode. Son esprit encyclopédique et son activité infa- 
tigable suffisaient à occuper de nombreuses séances et 
comblaient, au besoin, les lacunes des autres. 

Aussi le vide que sa maladie et sa mort ont laissé 
parmi nous est-il difficile à remplir : plusieurs de nos 
Collègues y ont à peine suffi; mais avec vous, Monsieur, 
entre nos séances et nos travaux. la balance s’établira 
désormais. 

Vous ne serez pas embarrassé pour celà : car, on peut 
vous appliquer, à vous aussi, la devise du Grand Roi : 
Nec pluribus impar : Vous savez suffire à plusieurs tâches. 

Si je ne craignais de passer pour flatteur, et en faisant 
toutes les réserves nécessaires, je dirais que vous res- 
semblez à Saint Vaast, dont nous chantons qu’il fut l'œil 
des aveugles et le bâton des infirmes : 


Lur fuit cœcis, baculusque claudis. 


— 325 — 


Vous allez même plus loin, puisque vous êtes l'oreille 
des sourds et la voix des muets. Voix éloquente, ma foi, 
si j'en crois les échos de la police correctionnelle, et qui 
excuserait trop facilement le langage un peu rude des 
poings, pour ceux qui n’ont pas d’autre façon d’argu- 
menter. 

Ces occupations charitables, qui en absorberaient d’au- 
tres, ne vous prennent que les premières heures de vos 
journées. 

L'Université de Lille, où vous cumulez les fonctions 
de maitre des Conférences et d'étudiant émérite, n'arrive 
même pas à épuiser votre activité. Vous y menez de 
front l’enseignement de l'hébreu et l'étude des questions 
les plus ardues de l’exégèse : les savants opuscules que 
vous avez déjà publiés en témoignent. Vous savez encore 
réserver vos soirées laborieuses pour votre cabinet de 
la rue de Jérusalem. C'est là que, par manière de repos, 
vous cultivez aussi les arts et les sciences. Au besoin, 
vous pourriez nous initier au secret des projections par 
la lumière oxydrique, car vous avez des goûts d'artiste 
et des aptitudes fort diverses. 

Mais il convient à la gravité de notre Académie de ré- 
clamer pour elle vos communications savantes. 

Ne venez-vous pas de nous en donner les prémices ? 

Cette évocation d’une bibliothèque de Ninive, que vous 
paraissez avoir visitée, excite nos convoitises et appelle 
de plus amples renseignements. 

C’est très bien de nous faire connaître son organisation 
et de nous en dresser, à grandes lignes, le catalogue, mais 
nous avons envie de pénétrer plus avant et d'apprendre, 
avec quelque détail, ce que disent ses livres étranges. 

À coup sûr, vous nous réservez, là-dessus, de belles 


— 396 — 


LS 


révélations. Il y aura vraiment plaisir à remonter avec 
vous le cours le plus lointain des âges, il y aura profit à 
nous éclairer des rayons nouveaux que les découvertes 
assyriennes projettent sur ces temps primitifs. - 

Pourquoi ne pas ajouter, sans ambages, que notre foi 
dans les récits de la Bible y recevra, du même un une 
savante confirmation ? 

Les Hébreux et les Assyriens ont une commune ori- 
gine. et, si d'effroyables guerres les ont violemment mis 
aux prises, leurs histoires ne s’en expliquent que mieux 
l'une par l’autre. Les Assyriologues l’ont bien compris. 
Aussi, n'est-ce qu'en tenant, pour ainsi dire, leur Bible 
hébraïque à la main, qu’ils ont parcouru les ruines de 
Ninive et de Babylone et expliqué les trésors qu'ils ont 
exhumés de leurs ceudres. 

Mais l’Assyrie n’a pas été ingrate : elle a rendu à la 
Bible lumière pour lumière et services pour services. 

La suite de la Création, la description du Paradis ter- 
restre, avec son arbre mystérieux et ses chérubins à 
l'épée flamboyanie, la plupart des évènements anté- 
diluviens, en un mot, sont retracés sur les tableaux 
d'Assurbanipal et le poème d’Isdubar, traduit par 
M. Smith, donne sur le déluge des détails qui se rap- 
prochent singulièrement du récit de Moïse. Sans doute, 
les deux versions, tout en se ressemblant par les faits, 
sont bien différentes par leurs côtés théologiques et mo- 
raux. C'est un motif de plus pour que celui qui les com- 
pare se trouve amené à conclure que l’auteur de la Ge- 
nèse a écrit sous une inspiration supérieure. 

Un autre problème historique non moins intéressant 
est aussi éclairci par les trouvailles de la science assy- 
rienne : celui de la Tour de Babel. L'histoire de celte 


— 327 — 


Tour célébre n’est donc pas un mythe, ni même un de 
ces contes pieux, qu'il a été de mode de trouver un peu 
lourds pour nos écoles contemporaines. Le récit bibli- 
que de sa construclion est maintenant confirmé ; on con- 
nait ses ruines, on les a décrites, et je vous remercie, 
Monsieur, de m'avoir procuré le plaisir de les entrevoir 
par les yeux de vos auteurs favoris. 

C’est à douze kilomètres de Hillah, l’ancienne Babv- 
Jone proprement dite, que l’on rencontre cet immense 
amas de débris qui s’étagent en plusieurs collines et que 
l'on désigne sous le nom de Tour de Nemrod, des sept 
Lumières ou des sept Langues. 

« Cette ruine, dit M. Oppert, est la plus importante de 
Babylone, et il n’est guère de souvenirs de l'antiquité 
qui puissent lui disputer la palme de la majesté sévère 
et du plus sérieux intérêt. Dans son état actuel, la tour 
principale mesure encore quarante-six mètres de hauteur 
et sept cent dix mêtres de pourtour. 

» Sous l’épaisse couche de lichens qni les couvre 
s'étagent des blocs énormes de briques vitrifiées, à tra- 
vers lesquels l'incendie a laissé des traces manifestes. 
Telle a été même la violence du feu que les assises les 
plus profondes de ces monuments gigantesques ne se 
présentent pas par couches horizontales, mais avec des 
courbes et des ondulations violentes. 

» À la vue de ce spectacle, conclut M. Oppert, on se 
rappelle, avec une émotion involontaire, que ce lieu est 
celui-là même où la colère divine se manifesta d'une 
manière terrible contre les hommes rebelles (11 ». 

Voici, du reste, comment M. Gustave Smith traduit les 


(1) Expédition en Mésopotamie, t. 1, p. 204. — Etudes assyriennes, 
p. 92. 


-— 328 — 


tableltes où il croit avoir trouvé le récit cunéiforme de 
cette destruction : 

Babylone corrompue allait au péché : jour et nuit, 
ils travaillaient à leur tour ; mais Dieu leur parla dans 
sa colère, et il confondit leur langage ». 

Et plus loin : «Il souffla, et amèrement ils pleurèrent, 
à Babylone, et ils se désolèrent de leur infortune... » 

On peut discuter, on a discuté, je le sais, la valeur de 
cette traduction, mais le sens général n’en explique pas 
moins, quoi qu'on fasse, une grande faute et un terrible 
châtiment. 

Plus tard, après quarante-deux vies d'homme, com- 
me il le dit lui-même dans une inscription fameuse, Na- 
buchodonosor reprit l'œuvre interrompue, et éleva sur 
ces ruines une nouvelle pyramide à sept étages. Ce 
temple, continue l'inscription, auquel se rattache le 
plus ancien souvenir de Borsippa, n'était pas terminé : 
les hommes l'avaient abandonné depuis les jours du dé- 
luge. Le tremblement de terre et le tonnerre avaient 
ébranlé la brique crue, avaient fendu la brique cuite 
des revêtements : la brique crue des massifs s’étaii 
écroulée en formant des collines. Le grand dieu Méro- 
dack a engagé mon cœur à les relever ; je n'ai pas 
changé l'emplacement, je n'en ai pas attaqué les fonda- 
tions. J'ai percé par des arcades la brique cuite et la 
brique crue et inscrit mon nom dans les frises. Comme 
jadis elle dût être ainsi, je l'ai refondée et rebâtie : 
comme elle dût être dans les temps éloignés, ainsi j'en 
ai élevé le sommet (1) ». 

Quelles que soient les discussions de détail auxquelles 


(1) Journal asiatique, 1857, t. X, p. 218, 219. 


- 329 — 


elle puisse donner lieu, cette inscription du célèbre 
vainqueur de Jérusalem nous apprend tout ensemble 
l'emplacement de la tour primitive, son antiquité et sa 
forme qui a été conservée fidèlement par le restaura- 
teur. 

Aussi, la description d'Hérodote, qui avait vu l'œuvre 
de Nabuchodonosor, acquiert-elle dès lors un intérêt 
tout nouveau. puisqu'elle est, en quelque sorte, la des- 
cription de la Tour de Babel elle même. | 

« C'esk, dit-il, une première tour qui contient en 
carré deux stades. Au milieu d’icelui est bâtie une autre 
tour qui a une stade de haut et autant d'épaisseur. Des- 
sus est assise une autre tour, puis une autre, jusqu à 
huit. 

» La vis où escalier d’icelle est ronde et jetée hors 
d'œuvre. Au milieu de l'escalier sont reposoirs pour 
ceux qui montent En la dernière d'en haut est une 
grande chapelle (1) ». 

En réalité, la tour ne <e composait que de sept élages 
avec un monticule qu lui servait de soubassement. Les 
sections, superposées en pyramides, étaient quadrangu- 
laires et avaient une hauteur égale, tout en diminuant 
proportionnellement de largeur et de profondeur. 

La Tour de Babel, telle que nous venons de la décrire, 
servit de type à toutes les pyramides qui furent élevées 
plus tard dans l’Assyrie et même dans tout l'Orient. 

Les Romains s’en inspirérent également, et la tour 
d'Ordre, qui dominait naguère notre côte boulonnaise, et 
remontait, dit-on, à Caligula, sinon à César, a pu donner 
longtemps à nos régions lointaines une idée du célèbre 
monument babylonnien. 


(1) Hérodote, L. I, chap. 183. 


— 230 — 


Les temps et les hommes ont, il est vrai, continué 
l'œuvre de la Justice de Dieu, mais la science a su pé- 
nétrer le mystère des ruines et ressusciter, pour ainsi 
dire, un passé que l’on croyait à jamais disparu. Nous 
nous félicitons, Monsieur, de nous être donné pour col- 
lègue un interprète de ce passé. 

Ces bizarres inscriptions à têtes de clous que les Ara- 
bes considèrent, dit M. Vigouroux, comme l’œuvre fan- 
tastique des génies et qui, pour le commun, sont encore 
une arcane impénétrable, vous nous les traduirez.Quand 
nous n’aurons ni manuscrits à lire, ni lettres à analyser, 
ni documents à commenter, dans les jours de disette, 
rares, il est vrai, mais qui peuvent arriver, même à l'Aca- 
démie, vous nous apporterez quelques briques à déchif- 
frer. Heureuse sera notre Compagnie, comme autrefois 
l'Egypte, d’avoir trouvé un Joseph. 

En attendant, je puis vous assurer qu'elle vous ac- 
cueille comme son Benjamin. 


1V 


NÉCROLOGIE 


l 
A = 


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DISCOURS 


prononcé le 26 Mars 1888 sur la Tombe 


M. AUGUSTE TERNINCK 


Membre honoraire de l’Académie 


PAR : 
M. Louis CAVROIS 


Membre résidant 


MESSIEURS, 


Appelé par la confiance de l’Académie d'Arras à ren- 
dre les derniers honneurs au vénéré collègue que nous 
venons de perdre, je dois en son nom, et au nom de 
tous les amis que M. Auguste Terninck avait rencontrés 
dans sa longue et laborieuse carrière, lui adresser le 
suprême adieu et l'hommage de nos plus sincères re- 
grets. 

Les deuils se succèdent avec une effrayante rapidité 
dans notre famille académique comme dans les auires, 
puisqu il y a quelques semaines à peine, nous condui- 
sions à sa derniére demeure son frère, le bon et respec- 
table chanoine Terninck'! La mort décime aussi impi- 


— 334 — 


toyablement ceux qu'unissent ou les liens du sang, ou 
les attaches, non moins chères bien souvent, d’une com- 
mune inclination pour les mêmes travaux et les mêmes 
études. Ces coups répétés nous rappellent que, si nous 
pouvons tout au plus espérer l’immortalité du souvenir, 
notre vie, si prolongée soit-elle, trouve bientôt son 
terme ; il semble même que la plénitude des mérites 
appelle la fin de l'existence, comme l’épi müri par les 
ardeurs de l’été attend la faux du moissonneur. Ces sépa- 
rations inévitables n'en sont que plus douloureuses, car 
elles viennent en un jour détruire l'œuvre du temps : et 
ce temps, pour M. Terninck, mesure plus de cinquante 
années pendant lesquelles il a donné à nos diverses so- 
ciétés savantes un concours vraiment infatigable. 

Ses études de prédilection le conduisirent tout de 
suite vers un genre d'exploration que ses prédécesseurs 
ne connaissaient guère et qu il a certainement vulgarisé, 
non-seulement dans cette contrée, mais au loin, partout 
où une juste renommée porta le nom de cet archéologue 
aussi expérimenté que modeste. Remontant hardiment le 
cours des âges, sans s'arrêter à nos chroniques modernes 
et contemporaines que d’autres avaient, suivant lui, suf- 
fisamment mises en lumière, il voulut aborder la période 
historique à laquelle ne sauraient remonter ni les livres 
imprimés, ni même les manuscrits de nos archives; et, 
seul à seul, en face de ce passé dont la main du temps 
a détruit les monuments, il s'est demandé à l’aide de 
quels documents il pourrait en reconstituer la forme et 
la physionomie. Il savait qu'il y a des choses qui survi- 
vent aux parchemins et aux papyrus, sujets à tant de 
causes de destruction ; et, comme rien, à la surface du 
sol, ne satisfaisait son esprit investigateur, il entreprit 


— 335 — 


cette longue et étonnante série de fouilles dans lesquelles 
les découvertes succèdent aux découvertes d’une façon 
vraiment merveilleuse. J’en prends à témoin cette col- 
lection unique d’objets anciens qu'il rassembla patiem- 
ment et péniblement, et qui, pour être plus concis en- 
core en leur langage que ne ke fut Tacite, nous disent 
pourtant mieux que lui ce qu'était la Gaule au siècle 
d’Auguste. La pierre, le fer et le bronze, profondément 
cachés dans les tombeaux ou sous les ruines de monu- 
ments rasés et enfouis depuis de longs siècles, étaient 
pour lui des témoins oculaires de faits absolument ou- 
bliés ou inconnus; leurs précieuses dépositions élaient 
bien autrement explicites lorsque la pioche du chercheur 
ramenait au-dessus du sol quelques médailles ou mon- 
naies antiques, ou quelques fragments d'inscriptions 
mutilées. Que de moments heureux il a passés dans ces 
travaux difficiles qu'il savait diriger avec une sagacité 
merveilleuse et qu’il poursuivait sans avoir égard à la 
fatigue ou à l’intempérie des saisons ! Nous nous plai- 
sions à l’observer alors, et nous admirions avec quelle 
sûreté de coup d’œii, une fois orienté dans une recher- 
che, il devinait pour ainsi dire l'emplacement des trésors 
qui y étaient renfermés. 

Ajoutons qu'il ne voulait pas jouir seul de ces décou- 
vertes ; 1l y intéressait ses amis, et, dans nos réunions 
de l’Académie ou de la Commission des Antiquités dé- 
parte mentales, il apportait les spécimens de ses trou- 
vailles, qui étaient de vrais trophées de victoire, et il les 
décrivait dans des notices, écrites avec autant de simpli- 
cité que de sincérité, qui ont ouvert à notre histoire lo- 
cale des horizons absolument nouveaux. Relisez, Mes- 
sieurs, ses Promenades archéologiques sur la Chaussce- 


— 336 — 


Brunehaut ou son Etude sur l'Atrébatie avant le VI° siècle. 
et voyez si aucun auteur de ce pays a sondé plus pro- 
fondément ces époques qu'on peut appeler préhistori- 
ques. Son Essai sur l'industrie gallo-romaine chez les Atré- 
bates et son Artois souterrain sont aussi des ouvrages 
uniques dans leur geure. 

Nous devons renoncer à vous énumérer tous les tra- 
vaux dus à la plume de notre savant collègue, car on 
peut dire qu’ils fourmillent dans les Mémoires de nos as- 
sociations littéraires et scientifiques. Je ne vous citerai 
plus que son Histoire de l'architecture et des beaux-aris à 
Arras, son Essai historique sur l’ancienne cathédrale de 
notre ville, et enfin son étude sur Notre-Dame du Joyel. 
Par cette dernière publication, il travailla efficacement à 
la restauration du culte du Saint-Cierge d'Arras, et asso- 
cia ses efforts à ceux de son digne collègue, de « son 
vieil ami, » comme il s'appelait lui-même, de M. Charles 
de Linas, qui l’a précédé de quelques mois dans la 
tombe. Ces deux noms se retrouvent encore dans une 
circonstance solennelle qui couronna récemment l’exis- 
tence de ces hommes, que nous pouvons saluer comme 
les patriarches de l’archéologie. L'Académie d'Arras, 
voulant récompenser, le plus dignement possible, les 
longs travaux de M. Terninck el célébrer ce qu’on 
nomma « ses noces d’or avec la science, » lui décerna 
extraordinairement une Médaille d'honneur, et elle la 
lui fit remettre par celui qui fut tout à la fois son cama- 
rade de collège et le compagnon inséparable de ses ché- 
res études. | 

Tels sont, en abrégé, les titres qui ouvrirent successi- 
vement à M. Terninck les portes de nos savantes sociétés 
départementales, parmi lesquelles il faut citer celle des 


— 337 — 


Antiquaires de la Morinie, et le firent ensuite nommer 
Correspondant du Ministère de l’Instruction publique, de 
la Commission de la Topographie des Gaules, des Anti- 
quaires de France, et enfin de l’Académie royale de Gand. 

Ma tâche est accomplie ; mais la figure de M. Terninck 
serait bien amoindrie si nous omettions de dire que chez 
lui la science fut toujours en harmonie parfaite avec sa 
foi. Il] ne manqua pas l’occasion de démontrer que les 
découvertes géologiques, loin de contredire les récits de 
la Bible, comme certains auteurs s'étaient trop hâtés de 
l’affirmer, en sont, au contraire, une éclatante confirma- 
tion. 

D'ailleurs, la mort de notre vénéré collègue fut ce 
qu'elle devait être, après une telle vie, — c’est à-dire la 
fin calme du juste, gage des espérances éternelles, et la 
seule vraie consolation de sa digne famille et de ses fi- 
dèles amis. 


DISCOURS 
PRONONCÉ AUX FUNÉRAILLES 
DE 


M. LE CHANOINE PROYART 


le 29 Mai 1888 
PAR 
M. le Chanoine DERAMECOURT 


Membre résidant. 


MESSIEURS, 


C’est à M. de Mallortie, président de l’Académie, qu'il 
appartenait de rendre aujourd’hui au doyen de notre So- 
ciété un hommage digne de lui : puisqu'il faut que je le 
remplace, laissez-moi dire, avec moins d’éloquence, mais 
avec un égal respect, et une aussi vive sympathie, le 
dernier adieu au vénérable confrère qui nous quitte pour 
un monde meilleur. 

Si Mgr l’Evêque d’ Arras regrette et revendique à bon 
droit M. l’abbé Proyart comme le plus beau fleuron de 
sa couronne épiscopale, si le clergé et les chrétiens de 
tout rang — vous venez de le voir — le vénèrent juste- 
ment comme un modèle achevé de toute vertu, et la 


— 339 — 


plus complète personnificalion du prêtre, dans le dio- 
cèse, l’Académie, à son tour, a le droit et le devoir de 
proclamer qu'il fut pendant trente-sept ans un des mem- 
bres qui l'ont le plus honorée et le mieux servie. 

Né au commencement de ce siècle, dans une de ces 
belles familles patriarcales dont notre région peut être 
fière, il arrivait à Arras dès l'année 1815. Depuis lors, 
c'est-à-dire depuis soixante-treize ans, il n'a point quitté 
cette ville. 

L'élève de la pension Genelle, du Collège communal 
et du Séminaire se distinguail déjà par uneaménité par- 
faite, un grand esprit de travail et les plus nobles qua- 
lités de l’âme. 

Aussi, cet aimable et pieux représentant de notre 
bourgeoisie arlésienne attira-t-il de suite l'attention et 
l'affection du prélat gentilhomme qui restaurait alors no- 
- tre Eglise. En l'appelant près de lui, Mgr de La Tour 
d'Auvergne se conciliait du même coup les sympathies 
d’une classe nombreuse et influente, et s’assurait le con- 
cours d'un collaborateur intelligent et délicat. 

Nous laissons à deviner ce qu'il fallut de tact et de 
sagesse pour occuper, faire accepter et conserver, avant 
même d'être prêtre et dés l'âge de vingt-deux ans, cette 
situation de secrétaire particulier de l'Evêque d'Arras, et 
plus tard du Cardinal ; disons seulement que l'interven- 
tion discrète de M. Proyart se retrouve dans tôus les 
actes importants de ce fécond épiscopat. 

À mesure qu il avance dans la vie, le Cardinal s ap- 
puie davantage sur le bras dévoué de son auxiliaire : il 
le fait chanoine honoraire, secrétaire général, membre 
de son Chapitre, sou conseiller, son vicaire-général : c’est 
lui qui reçoit ses dernières confidences, c'est lui qui lui 


— 340 — 


ferme les yeux, c’est lui que le choix du Chapitre, una- 
nimement ratifié, charge d'exécuter ses dernières volon- 
tés, de continuer son œuvre et de recevoir son succes- 
seur. On sait à quelle hauteur d'estime et de confiance 
les évêques d'Arras ont maintenu depuis le vicaire capi- 
tulaire de 1851. 

Mais M Provart n'était pas absorbé par les travaux 
de l’administration diocésaine au point de ne plus trou- 
ver de temps pour l'étude. Il vivait sous le même toit 
que M. l’abbé Parenty, lui aussi l’une des forces et l’une 
des gloires de l’Académie : de leur amitié et de leur 
commerce quotidien naquit une émulation généreuse 
dont l'histoire et l’hagiographie locales profitèrent lar- 
gement. 

Dés l’année 1847, il répondait à l'appel de l’Académie 
pai un important Mémorre sur l'enseignement dans la ville 
d'Arras et obtenait une méduille d’or. 

Une seconde récompense obtenue de la même Société 
lui méritait d'en franchir les portes le 16 mai 1851, et 
M. Harbaville pouvait s’applaudir avec raison, en le re- 
cevant, de son utile collaboration. 

En entrant à l’Académie, M. Proyart y apportait et y 
trouvait tout ensemble ces belles traditions d’urbanité, 
de prévenance, de bienveillance, de noblesse et de sim- 
plicité que nous ont léguées nos aïeux, sous le nom de 
politesse française, et dont nous avons retrouvé en lui, 
jusqu'en ces derniers jours, le type accompli. 

Il y apportait, également, sa droilure, sa science et son 
esprit de travail. 

En un mot, M. Proyart accepta cet honneur comme il 
faisait toujours, en en considérant surtout les charges, et 
avec le désir d'en faire profiter ses compatriotes. 


— 341 — 


L'histoire locale, qui fait le sujet de son discours de 
réception, resta, selon sa promesse, son étude de pré- 
dilection, le charme et la maîtresse de sa vie. 

Ne le voyions-nous pas, il y a quelques jours encore, 
feuilletant à lâtons les documents accumulés par loute 
une vie de labeurs, pour y retrouver les éléments d’une 
étude qu'il dictait à son jeune secrétaire, et qui avait 
pour sujet la Sainte Manne ? 

Sans parler de ces courtes et pieuses brochures qu’il 
jetait d'une main discrète dans le public religieux, et qui 
avaient pour but de populariser, en les faisant connai- 
tre, les Vies de nos Saints, nos dévotions, nos Pélerina- 
ges et les objets de notre culte local, j'ai trouvé, dans 
nos Mémoires, de magistrales études qu'il dut signer de 
son nom, puisque l’Académie n'accepte pas les publica- 
tions anonymes. 

C’est lui qui, le premier, remit sous leur vrai jour les 
exactions commises par Louis XI à Arras et émit, sur 
les anciennes tapisseries, un avis confirmé de point en 
point par de récentes découveries. 

Ses notices sur Antoine Havet, sur Jean de Rely, sur 
Nicolas le Ruistre; ses recherches si complètes sur le 
Cloître de la Cilé et sur nos anciennes églises ne furent 
pas moins remarquées, et il faudrait citer plusieurs rap- 
ports et de plus nombreux discours pour faire la simple 
énumération de ses travaux académiques. 

Je veux mentionner en dernier lieu le travail savant 
et charmant qu'il a consacré à mettre en relief les secours 
nombreux accordés de tout temps aux pauvres dans la ville 
d'Arras. Je dis de tout lemps, car, après avoir scru- 
puleusement étudié les œuvres de bienfaisance dans 
le passé, l’auteur se complait à énumérer celles qui 


— 342 — 


ont survécu ët qui orit été créées dans le temps présent 

Il n’en néglige aucune : ni nos multiples hôpitaux, 
nos maisons de refuge et nos orphelinats; ni la Confé- 
rence de Saint-Vincent de Paul et ses utiles annexes ; 
ni l'Œuvre de Marie, le Bon-Pasteur, la Société de se- 
eours mutuels et la Maison du Père Halluin. 

C’est qu’il connaissait bien toutes ces œuvres : il les 
avait étudiées avec son esprit et avec son cœur : comme 
historien, comme Artésien, et surtout comme prêtre. 

Que de plaies sa main discrète y avait pansées, que 
de bienfaits inconnus des hommes elle y avait répandus, 
que de pardons elle y avait octroyés au nom de Dieu! 

Jusque dans ces derniers hivers, ne l’avons-nous pas 
vu, je ne dis pas seulement à sa slalle de chanoine, mais 
dans cette salle enfumée de la rue de Beaufort, où se réu- 
nissent les ouvriers pour la conférence du jeudi, venir 
“es saluer, les édifier et les bénir ? 

Cher et vénéré collègue, comme faisaient ces braves 
igens à la fin de nos séances, après avoir prié Dieu, avec 
vous, de sanctifier le repos de la nuit et le travail du len- 
demain, volontiers.je m'incline avec eux, avec vos di- 
gnes parents et vos fidèles amis, avec mes collègues de 
l'Académie, devant voire dépouille mortelle, comme 
pour recevoir votre dernière bénédiction. 

C'est la bénédiction d’un homme de bien qui honore 
la bienfaisance ; c'est la bénédiction d’un savant qui 
honore da science; c’est la bénédiction d’un prêtre qui 
honore le sacerdoce et l'Eglise. 

‘Puisse celte bénédiction nous exciter tous à vous imi- 
ter ici-bas et nous servir à vous rejoindre dans le ciel. 
Vénéré Monsieur Proyart, adieu ! 


TE —————— 


LISTE 
des 
MEMBRES TITULAIRES, HONORAIRES ET CORRESPONDANTS 
de l'Académie d'Arras. 


pe 2 


MEMBRES DU BUREAU 
Président : 


M. DE MALLORTIE, #, O. @, Principal honoraire du 


Collège. 
Chancelier : 


M. Ricouarr, O0. @, Adjoint au Maire d'Arras. 
Vice-Chancelier : 

M. J. Guérarp, Juge au Tribunal civil. 
Secrétaire-Géneral: 


M. N. 
Secrétaire-A dyoint : 


M. P. Lecesne, @, Vice-Président du Conseil de Préfectr®. 
Archivisie : 

M. G. DE HAUTECLOCQUE. 
Bibliothécaire : 

M. Aug. Wicquor, 0. @&, Bibliothécaire dela Ville. 


bad 


— 344 — 


MEMBRES TITULAIRES 


par ordre de nomination. 


MM. 
. DE MALLORTIE, &, O. &, Principal honoraire du Col- 


lège (1852). 


. LECESNE, %, O. €, anc Adjt au Maire d'Arras (1853). 
. SENS, %, C. %, etc., O. €, Député (1860). 

. LEGENTIL, K, %, ancien Juge au Tribunal civil(1863). 
. PacnouL, O. €, Directeur de la Station agronomique 


du Pas-de-Calais (1864). 


. Paris, Sénateur, ancien Ministre (1866). 
. GARDIN, #, Président honoraire du Tribun.civil(1868) 
. P. Lecesnr, @, Vice Président du Conseil de Préfec- 


ture (1871). 


. G. DE HAUTECLOCQUE (1871). 
. ENVENT (l'abbé), Chanoine titulaire, Archiprêtre de Ja 


Cathédrale (1871). 


. TRANNOY, #, O. @, ancien Directeur de l'Ecole de 


Médecine (1872). 


. GossarT, O €}, Chimiste, anc. Professeur à l’Ecole 


de Médecine (1873). 


. L. Cavrois. C. %, anc.Audit' au Conseil d'Etat (1876). 
. RicouART, O. @, adjoint au Maire d'Arras (1879). 

. Wicquor, 0. &, Bibliothécaire de la Ville (1879. 

. GuÉRARD, Juge au Tribunal civil (1879). 

. Adolphe DE CARDEVACQUE (1881). 

. Em. PETIT, Président du Tribunal civil (1883). 

. H. TRANNIN, Docteur ès-sciences /1883). 

. DERAMECOURT (l'abbé), Directeur du Petit Séminaire 


_ d'Arras (1884). 
J. Lecour, anc. Industriel, Conseiller général (1884). 


— 345 — 
MM. 


22. J. Bourry, X, @, Juge au Tribunal civil (1884). 
23. P. Larocxe, Directeur de l’Imprimerie du Pas de- 
| Caiais (1884). 

24. Loriquer, @, Archiviste du département (1885). 
25. E. Deusy, Avocat, Juge suppléant au Tribunal civil 

(1887). 

26. V. BARBIER, Directeur du Mont-de-Piété (1887). 
27. RonarT (l’abbé), Professeur de Théologie (1887). 
28. DEroTTER, Vicaire général (1887). 
29. N. 
30. N. 


MEMBRES HONORAIRES 


par ordre de nomination. 


Les lettres A. R. indiquent un ancien Membre litulaire ou résidant. 


MM. Foissey, Professeur en retraite à Lille, a. r. (1841). 

BoisTEL, ancien Juge au Tribunal civil de première 
instance à St-Omer, À. R. (1852), 

PÉLiGoT, G. O. #, Membre de l'Institut (1853). 

CAMINADE, O. #, ancien directeur des Contributions 
indirectes, à Paris, A. R. (1870). 

Cornce, [Ingénieur des Mines, À. n. (1870). 

ParzLaRD, C. #,ancien Préfet du Pas-de-Calais (1875). 

PrERoTT1 (le docteur Ermete), #, Ingénieur hono- 
raire de la Terre-Sainte (1877). 

J.-M. RicHARD, @, ancien Archiviste du Pas-de- 
Calais, à Laval, À. r. (1879). 

GuEsNoN, Professeur au Lycée de Lille (1881). 

Mgr MEIGNAN, Archevêque de Tours (1882. 


MM. 


MM. 


— 346 — 


BRÉGEAUT, O. €, Pharmacien, À. r. (1883). 

Mgr DENNEL, évêque d'Arras, Boulogne et St-Omer 
(1885). 

Jules BRETON, O. %, membre de l'Institut (1887). 

Louis NoEL, *, statuaire. 


MEMBRES CORRESPONDANTS 


par ordre de nomination 


BRiAND (1843). 

DaNcoisxe, Notaire honoraire à Hénin-Liétard (1844). 
Ed. Le GLay, %, "k, ancien Sous-Préfet (1844). 
Dan (le baron), O. %, €>, à Aire-sur-la-Lys (1850). 
BoTson, Docteur en médecine, à Esquerchin (1851). 
SCHAEPKENS, Professeur de Peinture, à Bruxelles. 
J. DELvINCOURT, à Paris (1852). 


L. Descaawps DE Pas, &, O. @, correspondant de 


l'Institut, à St-Omer (1853). 
DE BAECKER, &, Homme de lettres, à Bergues (1853). 
KERVYN DE LETTENHOVE, C. X, ancien Ministre, à 
Bruxelles (1853). 
H, »'Haussy, à St-Jean-d’Angely (1854). 
BENEYTON, à Donne-\larie (Alsace-Lorraine) (1856). 
DorviILLE, ancien employé à l Administration cen- 
trale des Télégraphes (1857). 
VÉRET, Médecin-Vétérinaire, à Doullens (1857). 
MAIRESssE, Ingénieur (1857). ; 
HaAIGNERÉ (l'abbé\, @, Secrétaire perpétuel de la 
Société académique de Boulogne (1857). 
J. PÉRIN, Avocat, Archiviste Puléographe (1859). 


— 347 — 


MM. Ch. Sazmon, Homme de lettres, à Amiens (1860). 

DEBacQ, Secrétaire de la Société d'Agriculture de la 
Marne (1860). 

Fr. Fizon, Directeur de l’école Lavoisier, à Paris. 

Léon VAILLANT, &, Professeur au Muséum, à Paris 
(1861). 

MoucENoT, Homme de lettres, à Malzéville-lez-Nancy 
(1860). 

G. GERvosoN, Membre de la Sociélé Dunkerquoise 
(1863). 

DE FonTAINE DE RESBECO, æ, O. x, O. @, ancien 
Sous-Directeur de l’Instruction primaire au Minis- 
tère de l’Instruction publique (1863). 

LEURIDANT, Archiviste et Bibliothécaire, à Roubaix 
(1863). 

V. CANET, Secrétaire de l’Académie de Castres (1864). 

GuILLEMIN, Secrétaire de l’Académie de Châlons-sur- 
Marne (1867). 

MizieN, Homme de lettres, à Beaumont-la-Ferrière 
(Nièvre) (1868). | 

H. GAzzeau, Homme de lettres, à Esbly (1869). 

LEGRAND, ancien Notaire, à Douai (1872). 

BoucxART, OC. %, Président de Chambre à la Cour des 
Comptes (1872). 

Dramarp, Conseiller à la Cour d'appel de Limoges 
(1872). 

GouELLAIN, C. "k, €, Membre de la Commission des 
Antiquités départementales, à Rouen (1873). 

Félix LE SERGEANT DE MONNECOVE, &, propriélaire, 
à St-Omer (1874). 

DE CALONNE (le baron), à Buire-le-Sec (1874). 

DEHAISNE (le chanoine), O. &, ancien Archiviste du 
Nord, à Lille (1874). 


— 348 — 


MM. Vos (le chanoine), Archiviste de l’Evêché de Tour- 
nai (1875). 

Ch. »'HÉRicourr {le comte), #, Consul de France, à 
Stuttgard (1876). 

Em. Travers, Archiviste-Paléographe, à Caen (1876). 

Al. Onosesco, chargé d’affaires de Roumanie, à Paris 
(1876). 

Hucor (Eugène), Secrétaire-Adjoint des Comités des 
Sociétés savantes, près le Ministère de l’Instruc- 
tion publique, à Paris (1876). 

DE SCHODT, Inspecteur général de l’Enregistrement 
et des Domaines de Belgique, à Bruxelles (Ixelles, 
rue de Naples, 18)(1877). 

Fréd. Moreau, père, æ&, à Paris (1877). 

HEUGuUEBART (l'abbé), curé de Lambres, près Douai 
(1878). 

G. Facnrez, Directeur de la Revue historique, à Paris 
(1878). 

G. BELLON, à Rouen (1879). 

J.-G. BuLzior, %, O. @, Président de la Société 
Eduenne, à Autun (1879). 

L. PAzuSTRE, Directeur honoraire de la Société fran- 
çaise d'Archéologie (1881). 

DE LAURIÈRE, Secrélaire général de la même Société 
(1881). 

DE Marsy (le comte), Directeur de la Société fran- 
çaise d'Archéologie, G. "*K, à Compiègne (1881). 
DELVIGNE (le chanoine), curé de St-Josse-Ten-Noode, 

à Bruxelles (1881). 

Gustave CozrN, Artiste peintre, à Paris (1881). 

MARTEL, ancien Principal du Collègue de Boulogne 
(1881). 


— 349 — 


MM. Aug. OzenranT, à Lille (1881). 
P. Fournier, Professeur à la Faculté de droit, à 


Grenoble (1881\. 

L'abbé LErèvRE, aumonier à Doullens (Somme) 
(1882). 

Lepru, Docteur en médecine, à Avesnes-le. Comte 
(1882). 


Rocx, ancien Percepteur, à Aire (1882). 

RuriN, @, Président de la Société Archéologique de 
la Corrèze, à Brives (1882). 

L'abbé F. LeFEBVRE, curé d’Halinghen (1882). 

PAGART D HERMANSART, à St-Omer (1883). 

Gabriel DE BEUGNY D'HAGERUE (1884), 

L'AGos (le baron), à Tibiran (Hautes-Pyrénées). 

Victor Gay, à Paris (1884). | 

Le Commandeur Ch. Descemer, à Rome (1884). 

MATHIEU, Avocat, Secrétaire du Cercle Archéologique 
d’'Enghien (Belgique) (1884). 

Quinion-HuserT, ancien Magistrat, à Douai (1884). 

FROMENTIN, Curé de Fressin (1885). 

Rod. DE BRANDT DE GALAMETZ (le comte), à Abbeville 
(1885). 

CURNIER, ancien Trésorier général du Pas-de Calais, 
à Paris (1888). 

pe GuyencourT, Membre des Antiquaires de Picar- 
die, à Amiens (1888). 

Bover, Archiviste à Montbéliard (1888). 


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TABLE DES MATIÈRES 


— HE — 


I. — Séance publique du 26 août 1887. 


Discours d'ouverture, par M. DE MALLORTIE, Président 
Rapport sur les travaux de l’année, par M. Paul LE- 
CESNE, Secrétaire-Adjoint . . . . . ous à 
Rapport sur le Concours d'Histoire, par M l'abbé . 

RAMECOURT, Membre résidant . . . . . . . . 0 
God bless you. — Poésie par M. Ed. LECESNE, Membre 
résidant. + à à «+ ee à ee à Dee + es 
Les Elections municipales à Pompéi en l’an 79 après 
Jésus-Christ, par M. DE MALLORTIE, Président . . 
La Vanité. — Poésie par M. Aug. WicquorT, Membre 
résidant. . . + . + « + « + + + + + + . 
Lauréat des Concours. . . . . . . . + . + + + . 
Sujets mis aux Concours pour 1888. . . . . . . . . 


II. — Lectures faites dans les séances hebdomadaires. 


L'Atelier de M. Demory. — Son enseignement, ses 
principaux Ro par M. C. LE GENTIL, Membre 


résidant. .. . . . ose: eue 
Le roman de Mélusine, par M. Ed. ÉiceNe Membre 
résidant. . . + . . sis HE e te 


A quelle époque la ville d'Arras ile devenue réel- 
lement française, par M. Aug. WicquoT, Membre 
résidant. . + .- . . HS Se aise 

Essai sur la Bourgeoïisie d'Arras avant la Révolution de 
1789, par M. Ad. DE CARDEVACQUE, Membre rési- 
dant  . . .. ; ut me mis Dee 

Le Puy académique d'Arras: ou l’art de la Ménestrandie 
au moyen-âge, par M. L. Cavrois, membre rési- 
Dant. 5 à 2 4e ce 8 Eee SR ru di ce 


Pages 


64 
68 


73 


93 


177 


195 


— 352 — 


IT. — Séance publique du 17 mai 1888. - 
Ld LA L 1 ages 
Discours de réception de M. H. LoRiQuET, Archiviste 


du département . . . ... . . ... . . . . . 247 
Discours de M. DE MALLORTIE, Président, en réponse 

au discours précédent . . .... .. . . + 285 
Discours de réception de M. l'abbé ROHART . . . . 304 
Discours de M. l’abbé DERAMECOURT, Membre résidant, 

en réponse au discours précédent. . . . . . . . 321 


IV. — Nécrologie. 


Discours prononcé sur la tombe de M. Aug. Terninck, 
Membre honoraire, par M. Louis Cavrois, Mem- 
bre résidant . . . . . . . . Luis 199 
Discours prononcé aux funérailles de M. le chanoine 
Proyart, par M. l’abbé DERAMECOURT, Membre ré- 
SIdants 6 mie dis ssie dass 8 
Liste des Membres titulaires, honoraires et correspon- 
dants de l’Académie d'Arras. . . . . . . . . . 343 


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